‹ Mosaïque (volume 2)Chapitre 31 sur 102 · INTRODUCTION XXXVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXXVII

Dans le loisir où l'avait confinée à Grenade la proscription de son mari, la comtesse de Teba avait beaucoup lu ; elle savait à fond le passé de l'Espagne ; au jeune homme ébloui, elle ouvrit mille perspectives sur des éjioques qui ne le cédaient à notre xvi^ siècle ni pour le pittoresque, ni pour le goût de l'énergie ; elle lui révéla les vieilles légendes du temps des Maures, anima pour lui les récits du Romancero, conta l'histoire du roi don Pèdre et fit revivre le véritable mythe de Don Juan. Elle le guida dans ses observations sur les mœurs de l'Espagne, le fournit d'anecdotes expressives sur les gens du peuple, lui parla des muletiers, des bandits, des toréadors, des « cigarreras », des gitanes. Elle lui conta la brutale histoire d'amour dont Mérimée devait faire Carmen, et elle fut ainsi, dès 1830, la marraine de ce chef-d'œuvre, comme Mérimée lui-même l'atteste dans une lettre récemment publiée, qu'il lui adressa le 16 mai 1845:

« Je viens de passer huit jours enfermé à écrire... une histoire que vous m'avez racontée il y a quinze ans, et que je crains d'avoir gâtée. Il s'agissait d'un jaque de Malaga qui avait tué sa maîtresse, laquelle se consacrait exclusivement au public. Après Arsène Guillot je n'ai rien trouvé de plus moral à offrir à nos belles dames. Comme j'étudie les bohémiens depuis quelque temps avec beaucoup de soin, j'ai fait mon héroïne bohémienne^... »

Mérimée passait ainsi de longues heures dans le salon

1. Lettres de Prosper Mérimée à la comtesse de Montijo, publiées par les soins du duc d'Albe. Préface de Gabriel Hanotaux. Paris, édition privée, 1930, t. I. — Voir dans la présente collection l'introduction de M. Auguste Dupouy à l'édition de Carmen.

XXXVm INTHODUCTION

de la comtesse de Tcba : « Vous souvenez-vous, lui ccrit-il plus tard^, des belles histoires que vous me contiez, en 1830, dans la Calle del Sordo, sur l'Alhambra et le Généralife? » Aux « belles histoires » elle mêlait sans doute quelques confidences amicales. Comment eût-elle évité de parler à son nouvel ami de la Cigarrera, qui causait alors l'un de ses grands soucis? Cette fille du peuple, belle, jeune, rusée, mais surtout cupide, avait saisi dans ses griffes le vieux comte de Montijo et manœuvrait pour se faire épouser par le faible sexagénaire !... Réussiraitelle? et que deviendrait alors la fortune des Montijo? La redoutable créature avait envoûté le vieillard : elle traînait après elle une famille loqueteuse aux dents longues... Dona Manuela devrait-elle supporter de voir ses propres enfants déshérités par toute cette canaille*?

Car elle avait deux filles charmantes : l'aînée, Paca, comptait alors six ans ; la cadette, Eugénia, née en 1826, à Grenade, dans un bosquet de roses et de cyprès où sa mère avait fui la bourrasque d'un tremblement de terre, montrait, au fond de ses yeux d'azur, un regard pensif, plein à la fois d'orgueil et d'inquiétude secrète ; elle aimait se blottir entre les genoux de Mérimée, qui caressait ses longs cheveux d'or, en lui faisant de jolis contes... Heures d'exquise intimité que Mérimée n'avait pas attendues de l'Espagne ! Quand les petites filles retournaient à leurs jeux, il s'attardait auprès de leur mère. Il était ainsi redevable à la comtesse de la science historique et de l'expérience psychologique qui lui ont

1. L( tires de Prosprr Mérimér à la romtiaae de Monlijo, lettre du 31 juillet 1847.

2. Voir VEnfance d'une souveraine, par le comte Prinioli. dans In Revxu des Deux Mondes du 15 octobre 1923, p. 757 et suivantes.

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