INTRODUCTION V
monde... » Mais plus tôt, dans une lettre à l'Inconnue, il avoue que « les idées de Beyle sur les hommes et sur les choses ont singulièrement déteint sur les siennes ». C'est dans cet aveu que se trouve la vérité, surtout si l'on considère la première époque de leurs relations.
En commun, quoi que Mérimée en ait dit plus tard, les deux hommes avaient plus d'un goût et plus d'une idée : l'amour, d'abord, du xviii^ siècle, de son style clair et sec, de sa raison lucide ; un manque de mysticisme qui va jusqu'à l'irréligion, un parti pris de réserve intellectuelle qui va, parfois, jusqu'à la mystification ; une curiosité des passions énergiques et surtout des passions de l'amour, qui, dans l'expression, atteint parfois la licence et la gauloiserie. On y peut ajouter le dédain de la poésie et l'anglomanie. Mais tout cela constitue une attitude intellectuelle plutôt qu'un fonds de sentiments et d'idées. Stendhal possédait une fougue et un entrain qui manquaient à Mérimée : la sensibilité bouillonnait chez lui, sous l'œil impitoyable et inquisiteur de la raison. Chez Mérimée, elle frémissait, certes, et beaucoup plus ardemment qu'on ne l'a dit ; mais la violence intérieure s'arrêtait vite et se glaçait. Mérimée allait rarement jusqu'au bout de l'élan que le sentiment esquissait d'abord en lui, ou, s'il cédait à cet élan, ce n'était qu'en secret et avec une sorte de honte : n'était-ce pas précisément le reproche q\ie voulait lui adresser Stendhal, quand il l'accusait de manquer de lo-gi-que?
Mais la différence des caractères n'empêcha point la similitude des goûts. Des théories professées au « cénacle de Stendhal », la vie littéraire de Mérimée a procédé : elles sont, d'ailleurs, en harmonie avec sa formation familiale, son éducation intellectuelle et son tempérament. Là est
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son point de départ ; là, dans cet ensemble de souvenirs et de doctrines, plus ou moins consciemment, il cul toujours son point d'appui et sa réserve de force secrète.
Dans le Théâtre de Clara Gazul, il avait entendu composer le genre de drames que Stendhal, auprès de lui, venait de définir. Il s'y reprit à deux fois pour donner un exemple démonstratif des « scènes historiques » telles que les concevaient les amis de Stendhal : après la Jaqiterie, œuvre à demi manquée, il publiait, aux premiers jours de mars 1829, la Chronique du temps de Charles IX^.
Ce roman obtint aussitôt un assez vif succès : Mérimée y avait pris, contre la fantaisie, des précautions sérieuses. Ressusciter une époque disparue, en se conformant à la méthode de Walter Scott, était son unique propos : pour le réaliser, il avait puisé dans les chroniqueurs du xvi^ siècle une érudition ingénieuse et solide ; il avait « pillotté » L'Estoile, Montluc, d'Aubigné ; ce qu'il entendait livrer au public, c'était un « extrait de ses lectures », une « chronique » seulement, et qui résumât quelques douzaines d'autres chroniques... Surtout, il s'était garanti contre une erreur qui venait de peser lourdement sur le Cinq- Mars d'A. de Vigny : il avait « évité avec quelque soin d'empiéter sur le terrain de l'histoire en donnant des rôles dans son roman à des personnages dont la vie est trop connue pour qu'il soit permis d'y changer ou d'y ajouter quelque chose... ». Il avait choisi pour protagonistes non point Charles IX ou Cohgny, qu'il ne laissait entrevoir que de biais, mais des personnages incon-
1. C'est seulement en 1832, pour la deuxième édition, que Mérimée substitue, «lans le litre, le mot ràgne au mot temps, qui, moins précis, convenait mieux, cependant, au dessein de l'ouvrage.