‹ Mosaïque (volume 2)Chapitre 5 sur 102 · INTRODUCTION VII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION VII

nus ; il avait inventé ses héros, afin de résumer en eux d'innombrables Français du xvi® siècle ; la foule, derrière eux, grouille et hurle. C'était indiquer au roman historique sa vraie formule — celle que Victor Hugo adoptera dans Notre-Dame de Paris et Flaubert dans Salammbô.

Qu'importe, après cela, que l'intrigue elle-même n'ait, dans la Chronique, qu'un intérêt secondaire? Les amours de Bernard de Mergy, le beau gentilhomme huguenot, et de Diane de Turgis, la belle dame d'honneur catholique de la reine Catherine, ne sont pour Mérimée qu'un prétexte à retenir le lecteur et à le divertir... Avant de clore son dernier chapitre, il interroge ironiquement : « Mergy se consola-t-il? Diane prit-elle un autre amant? » Sa réponse, c'est qu'il le « laisse à décider au lecteur ». On ne saurait montrer plus d'élégante désinvolture ; ses tableaux présentés, Mérimée rentre dans la coulisse, non sans impertinence...

Il est pressé ; car la Chronique lui a révélé son don essentiel, qui est de conter et de peindre. Depuis quatre ans, ses démarches semblent inspirées d'une inquiétude secrète ; s'il a avancé, c'est en zigzags, pour ainsi dire, par brusques élans dont chacun semblait contredire le précédent. Mais le voilà qui vient de découvrir sa vocation : il sera « nouvelliste » ; des libertés conquises par le romantisme, il retiendra seulement celles qui lui permettront d'observer de plus près la réalité, de la peindre avec plus d'éclatante rigueur ; l'école qui va triompher augmentera pour lui le champ d'action d'un art sobre et clair qu'il doit au xviii^ siècle, beaucoup plus qu'au siècle nouveau, et qui est, au fond, tout classique.

Yiii INTRODUCTION

Sur sa table, Mérimée, dans les derniers jours de février 1829, écartait, d'un geste las, les dernières épreuves de la Chronique, pour achever de mettre au net le manuscrit de Mateo Falcone.

Depuis qu'il tenait une plume, on peut dire que le nouvelliste, en lui, se cherchait : dans les drames rapides de Clara Gaziil, dans les ballades de la Guzla, des sujets de contes apparaissent, des anecdotes alertes, çà et là, s'esquissent. Quant à la Jaquerie et à la Chronique, pour qui rerrarde de près ces deux romans, ils ne sont qu'une suite de récits ; si l'on rompt le fil de la fiction, chacun de ces récits garde sa valeur propre. Mérimée le sentit.

Mais qui lui donna l'idée d'écrire sa première nouvelle? De cette initiative, le hasard pourrait bien être responsable. Au mois de juillet 1828, Mérimée lut dans la Rewue trimestrielle une anecdote tragique, perdue au milieu d'un grave article sur la Corse ; l'auteur contait, par diversion, comment, dans l'île restée farouche, une famille entière s'était unie pour châtier la forfaiture d'un berger. L'imagination de Mérimée s'arrêta sur cet épisode : déjà, au cours des années précédentes, il avait eu l'occasion de s'intéresser aux mœurs énergiques de la grande île où les âmes conservaient un peu de la candeur et de la puissance primitives. Ces mœurs lui rappelaient celles du xvi® siècle qu'il s'occupait à peindre. Il consulta des livres sur la Corse, y retrouva sous une forme plus âpre l'anecdote qui l'avait frappé : un père punissait de mort son fils coupable d'avoir trahi des déserteurs... Mérimée s'enthousiasma pour l'aventure du Brutus corse et, avec la même conscience d'érudition, avec le môme scrupule

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