INTRODUCTION XI
elles, il disait adieu — un adieu magistral — au genre qui lui avait ouvert la célébrité...
Bien vite, il retournait au genre nouveau qui Fallait, désormais, captiver. Au mois de juillet, la Rei^ue de Paris donnait cette Vision de Charles XI qui préludait aux « histoires de revenants » où l'auteur de la Vénus d' Ille se flatterait, plus tard, de voir ses chefs-d'œuvre. Impossible de tirer meilleur parti d'un étrange document diplomatique que l'obligeance de quelque ami avait extrait des archives conservées aux Affaires étrangères ; impossible, surtout, de laisser plus habilement dans l'esprit du lecteur cette impression de doute et d'effroi qui, selon Mérimée, était peut-être le triomphe de l'art ; la scène à laquelle, une nuit mystérieuse, le roi Charles XI de Suède assistait, plus de cent ans à l'avance, était peinte avec la même netteté de lignes et la même sobriété de couleurs qu'une scène moderne dont le conteur eût été le témoin : au fantastique d'Hoffmann, Mérimée appliquait les méthodes réalistes de Stendhal.
Le réalisme seul triomphe dans V Enlèçement de la Redoute, dont la grave Revue française se parait en sa livraison de septembre-octobre, et dans Tamango, que la Revue de Paris publiait presque en même temps, au milieu du mois d'octobre. La première de ces nouvelles réussissait le tour de force de condenser en quelques pages l'impression d'horreur et d'effroi que le comte de Ségur, dans un livre fameux, VHistoire de la Grande Armée, avait longuement développée. Il serait, d'ailleurs, difficile de n'y point reconnaître l'influence de Stendhal : court, rapide, violent, même brutal, le sujet — un récit d'une bataille par un jeune officier, frais émoulu de l'école — laisse entrevoir le cœur humain comme à la lueur d'un
\n INTRODUCTION
éclair. La couleur locale est à peu près absente : si Mérimée ne citait, au début, le nom russe de la redoute (en le francisant, au surplus), saurait-on que la scène est en Russie plutôt qu'en Flandre et qu'il s'agit d'un épisode préalable de la bataille de la Moskowa? Le jeune souslieutenant qui va prendre part à l'action n'a guère le temps de regarder autour de lui ; il ne voit le combat que de son rang et h travers son cœur. Le même parti pris inspirera plus tard Stendhal lorsqu'il montrera la bataille de Waterloo aperçue en décousu par Fabrice. Quant à Tamango, Mérimée en avait puisé le sujet dans les histoires de négriers, alors fort à la mode, et le pittoresque dans les récits de l'explorateur Mungo-Park ; il semblait y conter, sans un frémissement de pitié ou d'efTroi, l'aventure d'un troupeau de nègres abandonnes en pleine mer sur le vaisseau conquis en vain par leur révolte ; il lui suffisait de se pencher avec curiosité sur ces âmes rudimentaires. Qu'on y regarde de près, cependant ; l'ironie du narrateur aiguise plus d'un trait ; elle n'est que le masque d'une imagination qui a sa pudeur et qui répugnerait à l'éloquence ; pour l'abolition de l'esclavage, Tamango vaut plus que la rhétorique de cent plaidoyers. A ces quatre nouvelles de 1829, s'ajouta, en novembre, le conte napolitain de Federigo, où l'irrévérence s'enveloppait d'une habile naïveté. Dans ces cinq morceaux apparaît, avec ses traits essentiels, l'art de Mérimée nouvellisle : un* sujet j)iquant, extraordinaire ou effrayant, emprunté soit aux chroniques ou à l'observation directe, un développement net et ramassé comme celui d'un drame ; la peinture de passions violentes, toutes proches de l'explosion, étudiées dans des âmes énergiques, en des êtres primitifs ; une forme sèche et pourtant brillante ; rien