V. — Les Grands Maîtres au Musée de Madrid
M. Gabriel Rouchès, conservateur au Musée du Louvre, spécialiste renommé des études sur la peinture espagnole, à laquelle il consacre son cours à l'École du Louvre, a rédigé la plupart des « éclaircissements » historiques et techniques qui suivent. On lira, d'autre part, à l'appendice, l'article de Mérimée sur les Annales des artistes en Espagne, de Stirling, qui en est le complément, jusqu'ici à peu près ignoré. Sur la composition de cette lettre, voir V Introduction, p. xxvi et p. XLV, et V Appendice.
Page 333, ligne 11. — L'extérieur du bâtiment... : Charles III
l7n NnTKS KT KCI AIRCISSEMENTS
confia à l'architecle Juan de Villanueva, en 1785, le soin d'élever ce « bâtinienl », destiné, dans sa pensée, à abriter des collections d'histoire naturelle. Après sa mort (1788), l'édifice resta inachevé. Sa primitive destination explique les défectuosités qu'on y constata, lorsqu'on voulut y loger un musée de peinture.
Page :i33, ligne 13. — C'est à Marie-Louise... : Non pas à Marie-Louise, mais à Marie-Isabelle de Bragance, nièce de Ferdinand VII, qui l'épousa en août 1816. C'était sa seconde femme. Elle mourut en 1818. Elle poussa, en effet, ce roi à mettre à exécution le projet de musée, arrêté dès le 16 mai 1816. Ferdinand Vil reprenait tout simplement un décret du roi intrus, Joseph Bonaparte, en date du 20 décembre 1809. Aux termes de ce décret, un musée devait être constitué, puis, suivant une décision du 22 août 1810, instidlé dans le palais de Buenavista, l'anrienne demeure de Godoy, qui abrite aujourd'hui le ministère de la Guerre, à l'angle de la calle de Alcalâ et du Paseo de los Recoletos. Sans parler des collections de la Courojine, ce musée devait être alimenté par les œuvres enlevées des églises et des monastères. A cet elTet, quatre dépôts avaient été organisés au palais de Buenavista et dans les couvents de San Francisco el grande, de San Felipe el Real et de Notre- Dame-du-Hosaire. Ferdinand VII fit achever les bâtiments commencés par son grand-père sur la promenade du Prado et abandonnés par l'incurif' de Charles IV.
Le musée, organisé par le peintre Vicente Lope/., fut inauguré, le P.» novembre 1819, par la nouvelle reine, Marie-Josèphe-Amélie de Saxe, (jni avait fait son entrée à Madrid l'avant-veille.
Page Xi^t, ligne 3. — S'ils eonstruiscnl un Musée,... : Les criticpies do Mérimée, justes en elles-mêmes, n'atteignent point cependant l'architecte qui avait reçu mission d'abriter seulement des collections d'histoire naturelle.
Page 335, ligne 12. — Os canapés... ont ser^i ans dernières Cortès. : Le régime parlementaire (Constitution de 1812),
l'établi eu 1820 par la révolution libérale, avait été supprimé par Ferdinand VII en 1823, dès que l'intervention française lui eut rendu son trône. Le régime absolutiste durait encore (voir Introduction, p. xxiv) et ne devait cesser qu'en 1833.
Page 335, ligne 15. — Le Musée est ouvert avec beaucoup de libéralité;... : Mérimée a lu attentivement l'introduction du catalogue dressé par Luis Eusebi et paru trois ans auparavant : Noticia de los cuadros que se hallan colocados en la galeria del museo del Rey. Madrid, 1828. Eusebi y résume le règlement et dit notamment au sujet des visiteurs étrangers : « A los senores viageros se franquearâ la entrada en los demas dias de la semana presentando su pasaporte revisado por la autoridad superior... »
— , ligne 23. — ... par Drolling,... : Martin Drolling (1750- 1817), peintre alsacien, petit maître qui triompha dans les scènes d'intérieur. U Intérieur d'une cuisine est actuellement encore exposé au Louvre (n<^ 261 du Catalogue).
— , ligne 24. — ...le Jugement dernier... : Le Louvre ne possédait pas à cette époque et ne possède pas de Jugement dernier par un vieux maître allemand. Mérimée, peut-être, fait allusion au tableau de Jacob Jordaens sur ce sujet, actuellement cabinet XXXVI (n^ 2011 a).
— , ligne 26. — ... V ardoise sur laquelle Daniel de Volterre... : Daniel Ricciarelli dit le Volterran ou de Volterra, d'après le nom de sa ville natale, peintre italien de la Renaissance (1509-1566), qui travailla pour Catherine de Médicis. Son David tuant Goliath, peint sur une ardoise, est exposé dans la Grande Galerie du Louvre (n» 1462).
Page 336, ligne 10. — ...ou alpar gâtes,... : Espadrilles.
Page 337, ligne 8. — Deux portraits de Philippe II... : Le portrait en pied de Philippe II, en demi-armure, n^ 411 du catalogue actuel. — Le portrait en pied du même roi en costume noir, n» 452 du catalogue actuel ; longtemps considéré comme un original de Titien, il n'est tenu aujourd'hui que pour une copie.
— , ligne 9. — ... et un de Charles V à cheval,... : Le célèbre
47S NOTKS ET ÉCLAIHCISSEMENTS
portrait c(jiu*stre de Charles-Qiiiiit à la bataille de Miihlberg, 11° 410 du catiilogue actuel du Musée.
Page 337, ligne 11. — ... est une sertie de bacchanale. : La liaccha-nale, n*' 418 du catalogue actuel. Mais la figure de femme nue endormie, Ariane, se trouve à droite, et non à gauche, comme riiidi(jue Méiiniée.
— , ligne 17. — ... un portrait de Monna Lisa Giocundo,... : Ce portrait, n^ 504 du catidogue actuel, qui le donne comme une copie avec des variantes dans le fond du paysage et dans le costume, fut longtemps considéré comme un original ; mais Pedro da Madrazo, dans son savant (^atalogo descriptivo y historico de los cuadros del Museo del Prado. Parte primera. Escuelas italianas y espanolas. Madrid, 1872, a fait justice d'une attribution peu vraisemblable à Léonard de Vinci lui-même.
— , ligne 27. — C^est le fameux t Spasimo di .Sicilia »... ; No 301 du catalogue actuel, appelé le Spasimo (ou Pasmo en espagnol) di Sicilia, parce que ce tableau se trouvait jadis à Palerme, dans un couvent d'Olivétains, Santa .Maria dello Spasimo. Ces religieux firent présent du tableau au roi Philippe IV.
11 figura sur la liste annexe au décret du 20 décembre 1809, donnant Ténumération de cinquante tableaux qui devaient être envoyés à l'Empereur pour le Musée Napoléon.
Seules, quatre œuvres de Raphaël furent expédiées à Paris : en plus du Spasme de Sicile, la Vierge au poisson, la Sainte Famille, dite à la Perle, et la Visitation. Elles furent rendues par Louis XVI H à Ferdinand VII et ramenées en Espagne au cours de l'année 1818. Un tel retard s'explique par des réparations et des restaurations jugées indispensables. Comme la Vierge au poisson et la Visitation, qui étaient aussi dans un état pitoyable, le Sp(i.<<mf dr Sicile, peint sur bois, fut fnmsféré sur toile. Deux artistes, Ilacquin et Bonnemaison, furent chargés de l'opération. Pour les deux premiers tableaux, elle fut achevée le 15 octobre 181 G, mais, pour le Spasme de Sicile,
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS ^j79
elle ne prit fin qu'en février 1818. En octobre 1818, les tableaux reprirent le chemin de l'Espagne (cf. marquis de Villaurrutia, Cultura espaùola, 1907, et le dernier catalogue du Prado, 1920).
Page 338, ligne 12. — ... a été repeint en le restaurant. : La phrase de Mérimée, discutable pour la correction, énonce une vérité qui ne l'est point : il est visible encore aujourd'hui que le Spastne de Sicile a subi une réfection complète.
— , ligne 13. — Il y a... une Sainte Famille^ de Raphaël,... : On ne saurait dire exactement à quelle Sainte Famille de Raphaël Mérimée fait allusion. Il ne s'agit point de la Sainte Famille dite de Vagneau, qui, à cette époque, se trouvait encore à l'Escurial et ne fut transférée au Prado qu'en 1837. Il n'est point question non plus de la Sainte Famille, dite de la Perle, dont Mérimée parle une ligne plus loin, et qui, elle aussi, avait regagné l'Escurial. Ce tableau, qu'admire Mérimée, doit être la Sainte Famille, dite du Lézard, n^ 303 du dernier catalogue.
— , ligne 16. — ... c'est la Vierge à la Perle et la Vierge au Poisson. : N^s 301 et 297 du catalogue actuel. Ces deux tableaux restèrent au monastère de l'Escurial jusqu'en 1837, date de leur transfert au Prado.
— , ligne 17. — Je recommande aux voyageurs... : La Pietà de Daniele Crespi (peintre milanais, né en 1559, mort en 1633) est, en effet, une œuvre très émouvante et l'une des plus belles du xvii^ siècle italien qui soit dans le Musée du Prado.
— , ligne 20. — La galerie flamande et hollandaise... : Constatation exacte. A l'heure actuelle encore, le nombre des seuls tableaux flamands du Prado dépasse largement celui des tableaux italiens.
— , ligne 27. — V original de la fameuse « Ile d'' Amour »,... .* Le titre plus exact du tableau est : Le Jardin d'Amour (no 1690 du catalogue actuel).
Page 339, ligne 2. — ... c'est un curé qui porte le viatique... : Tableau représentant un acte de dévotion de Rodolphe I^i"
48() NOTKS ET ÉCLAIKCISSEMENTS
de liiLbsbour^', loiidatcur de rcinpire dAuliiche, qui, revenant de la chasse, rencontra un prêtre portant le viatique. 11 lui céda son cheval et son écuyer fit de même à l'égard de la personne qui suivait le prêtre.
Page 339, ligne 5. — ... sous le nom du « Serpent (Vairain ». ; lie tableau, jadis attribué à Hubeiis sur la foi d'une signature apocryphe, est désigné sur le dernier catalogue du Prado (1920), où il porte le n» 1637, comme une œuvre de Van Dyck.
— , ligne 23. — Je nai pas vu beaucoup de Van Dyck... : La remarque de Mérimée surprend au premier abord, puisque l'on peut voir au Musée du Prado vingt beaux et authentiques Van Dyck, mais, si l'on se réfère au catalogue d'Eusebi, on constate qu'aucun de ces tableaux ne s'y trouve mentionné et ne devait être exposé en 1830.
— , ligne 25. — ... la plus riche de l'Europe en Téniers ;... : Indication exacte. Le Prado possède cinquante et un tableaux de David Téniers le jeune, dont la plupart proviennent de la collection qu'Elisabeth Farnèse, la seconde femme de Philippe V, avait formée avec prédilection au château de la Granja, dit alors Palais de Saint-lldefonse, près de Ségovie. Son mari et elle réunirent environ douze cents tableaux, généralement choisis de petites dimensions.
— , ligne 25. — ...de fort beaux Metzu,... : Inexactitude : le Prado ne possède qu'un Metzu : Un poulet mort et pendu (no 2103). Ce Musée est peu riche en tableaux de genre des petits maîtres hollandais.
— , ligne 25. — ... des Cuyp,... : Non pas plusieurs Cuyp, mais un seul : une Vue d'une plage (n^ 2077).
— , ligne 26. — ...des Jordans,... : On trouve au Prado une série de huit tableaux de Jordans, ou Jordaens» précieuse pour l'étude de ce maître.
— , ligne 27. — ... par Snyders. : Les œuvres de Snyders y sont également nombreuses (vingt-trois) et d'un grand intérêt.
Page 340, ligne 2. — I^s portraits de Charles II et de sa
famille... : Ces portraits, cités par Mérimée entre deux phrases qui se rapportent à Vélasquez, sont naturellement les célèbres tableaux de Goya. Les portraits équestres du roi Charles IV et de la reine Marie-Louise se trouvaient au Prado depuis 1819.
Page 340, ligne 19. — La reddition de Breda,... : Tableau plus connu sous le nom des Lances (n^ 1172 du dernier catalogue).
Page 341, ligne 24. — ... un Saint Bernard en oraison,... : C'est la grande composition qui porte le n^ 978 du catalogue.
Page 342, ligne 3. — ... lisez le « Moine » de Lewis. : Ambrosio ou le Moine, roman fantastique et satanique de l'anglais Lewis, qui parut en 1795 et qui, tout de suite traduit en français, fut, pour les jeunes romantiques, le prototype du « roman à la manière noire ». Ambrosio, le mauvais moine, éprouve des tentations jusqu'au milieu de ses prières. — Au reste, dans le Théâtre de Clara Gazul, à plusieurs reprises, Mérimée a mis lui-même en scène de mauvais moines [Une Femme est un diable, le Ciel et VEnfer, VOccasion) ; dans Une Femme est un diable, fray Antonio raconte la tentation qu'il éprouve devant une trop jolie fille : « Mon sang bouillonnait..., j'éprouvais cette espèce d'extase délicieuse que j'ai sentie quelquefois en priant devant notre sainte Madone. »
— , ligne 6. — La Sainte Elisabeth, le Miracle de la montagne... : Sainte Elisabeth de Hongrie soignant un teigneux, Le Songe du patricien, à qui la Vierge apparaît pour lui dire son désir de voir élever la basilique de Sainte- Marie-Majeure à Bome {n°^ 993 et 994 du dernier catalogue du Prado). Ces deux tableaux et celui de Bebecca, également de Murillo, se trouvaient précédemment à l'Académie de San-Fernando et un décret royal du 12 septembre 1901 les attribua au Musée du Prado. La Sainte Elisabeth et le Songe du patricien décoraient jadis l'église de Sainte-Marie-la-Blanche à Séville, d'où le maréchal
482 NOTES ET ÉCLAIIlCISSEMENTS
Soult les (il eiilevei jxnn les envoyer au Musée Napoléon, lis furent rendus en 1815 et acheminés sur TlOspagne par Anvers et la voie de mer. Ces tableaux ne figurent pas sur la yotice des tableaux exposés dans la galène du Musée. Paris, 181'..
Page 342, ligne y. — />e cloître des Capucins,... : Murillo exécuta en 1676 dix-huit grandes j)eintures, parmi lesquelles son célèbre Thomas de Villenem^e faisant Vauniône, pour le couvent des Capucins de Séville. Presque toutes se trouvent aujourd'hui au Musée de Séville. En 1678, il peignit pour le couvent des Augustins trois peintures : Saint Augustin écrivant (aujourd'liui au Prado), Saint Augustin agenouille devant la Vierge (Musée de Séville) et Saint Thomas de Villeneuve soignant des malheureux (Musée de Séville). Les seules peintures qui soient demeurées en place sont celles de Véglise de la chapelle de la Charité à Séville, exécutées de 1671 à 1674.
— , ligne 13. — ... on peut voir encore avec plaisir ceux de liibeira,... : Mérimée met sur le même pied des artistes d'une valeur bien différente, associant à des maîtres comme Ribera et Zurbaran des peintres médiocres comme Tobar ou Léonardo. Cette liste de noms semble comme tirée au sort et donnée au hasard, sans que Mérimée semble avoir pris bien soin de justifier son choix.
— , ligne 28. — ... « Diane faisant déshabiller Calisto »,... : No 1671 : Diane et Calisto, de Rubens. — No 1665 : Les Nymphes de Diane surprises par des Satyres, du même.
Page 343, ligne 1. — ... et une « Femme couchée sur un lit de repos »,... .• Le tableau auquel Mérimée fait ;dlusion est Vénus se divertissant avec de la musique (n" 420 et réplique avec variantes no 421), bien plutôt que la Danaë également couchée sui- un lil. La ]'rnus entra au Musée du Prado en 1827.
— , ligne 3. — J'ai remarqué aussi une fort belle o Eve »,... .* Eve recevant du serpent le fruit défendu (n" 2178 du dernier catalogue), pendant de VAdam tenant une branche
avec la pomme détachée de V arbre de la Science (n° 2177). Ces deux tableaux venaient d'entrer au Prado en 1827. -, ligne 4. — ... fai observé aussi une « Didon » magnifique,... : Une confusion s'est produite dans l'esprit de Mérimée. Il n'y a pas — et il n'y avait pas — au Prado de tableau du Corrège, ni de tableau italien représentant Didon. Peut-être Mérimée a-t-il pris une Lucrèce mourante (par Gangiasi, par Guido Reni, par Morazzone) pour une Didon. Cette confusion s'explique par l'analogie du sujet : une femme se poignardant.
COMPTES-REINDUS
La publication de Mosaïque ne paraît pas avoir suscité, sur le moment, un bien grand succès de curiosité ; les nouvelles qui composaient le recueil, et les lettres d'Espagne elles-mêmes, étaient connues et appréciées du public lettré depuis qu'elles avaient paru dans les revues, principalement dans la Re^ue de Paris. Mérimée était un écrivain o classé », comme le prouve le ton sur lequel on parlait couramment de lui dans les périodiques littéraires (voir plus haut, p. x et p. 368) — comme le prouverait, à lui seul, l'article de Gustave Planche paru en 1832 dans la Revue des Deux Mondes. Le recueil n'apportait rien de nouveau et ne changeait en rien l'opinion qu'on s'était formée déjà de son auteur.
Le Globe (24 janvier 1831).
D'un article, non signé, de Sainte-Beuve sur le Théâtre de Clara Gazul :
a En relisant le Théâtre de Clara Gazul, toutes les autres productions de l'auteur me sont revenues à l'esprit, et je me suis confirmé dans l'idée que c'était un des artistes les plus originaux et les plus caractéristiques de cette époque souverainement individuelle. Né, j'imagine, avec une sensibilité profonde, il s'est bientôt aperçu qu'il y aurait duperie à répandre au milieu de l'égoïsme et de l'ironie du siècle ; il a donc pris soin de la contenir au-dedans de lui, de la concentrer le plus possible et, en quelque sorte, sous le moindre
volume ; de ne la reproduire dans l'art qu'à l'état de passion acre, violente, héroïque, et non pas en son propre nom. ni par la voie lyrique, mais en drame, en récit, et au moyen de personnages responsables. Ces personnages mêmes, l'artiste les a poussés d'ordinaire au profd le plus vigoureux et le plus simple, au langage le plus bref et le plus fort : dans sa peur de Tépanchement et de ce qui y ressemble, il a mieux aimé s'en tenir à ce qu'il y a de plus certain, de plus saisissable dans le réel ; sa sensibilité, ç!;ràce à ce détour, s'est produite d'autant plus énergique et fière qu'elle était nativement peut-être plus timide, plus tendre, plus rentrée en ellemême ; elle a fait bonne contenance, elle s'est aguerrie et a pris à son tour sa revanche d'ironie sur le siècle ; de là une manière à part, à laquelle toutes les autres qualités de l'auteur ont merveilleusement concouru. — Esprit positif, observateur, curieux et studieux des détails, des faits et de tout ce qui peut se montrer et se préciser, l'auteur s'est, de bonne heure, alTranchi de la métaphysique vague de notre époque critique, en religion, en philosophie, en art, en histoire, et il ne s'est guère soucié d'y rien substituer... I^a vue d'ensemble ne lui sied pas, il est trop positif pour y croiie ; il croit au fait bien défini, bien circonstancié, poursuivi jusqu'au bout dans sa spécialité de passion et dans son expression matérielle; le reste lui paraît fumée et nuage... S'il abordait des actes et des passions tenant par leur milieu à une époque organique, il les verrait mal et les peindrait inromplètement... De nos jours, quand il a abordé certaines parties du lègne de Napoléon, c'a été la critique et l'ironie (jui ont prévalu ; il nous a peint des lieutenants de la vieille armée espions, de jeunes fils de famille bonapartistes et grossiers ; et sa sublime Prise d'une redoute n'est que le côté lugubre de la gloire militaire : il n'a pas embrassé, dans les jieintures détachées qu'il en a données, l'harinonie du grand règne. Aussi M. Mérimée, dans le choix de ses sujets, se prend -il de préférence à des époques o\\ les particularités ne sont pas trop commandées par un ordre dominant, ou à des races qui sont demeurées dans leur sauvagerie primitive.
Le xvi® siècle lui va à merveille, parce que le moyen âge, en s'y brisant, le remplit d'éclats, et qu'en crimes et en vertus l'énergie individuelle, poussée à son comble, y hérite directement de tout ce qu'avait amassé, durant des siècles, l'organisation féodale et catholique... De nos jours, les histoires de bandits corses, de peuplades slaves, les aventures de négriers lui conviennent encore ; il s'y complaît et y excelle. Ou bien, c'est ce que notre civilisation raffinée a de plus piquant et de plus relevé dans son insipidité habituelle : des comédiennes héroïques, des prêtres amoureux, des retours subtils de jalousie ou de remords. Le procédé d'exécution répond tout à fait à ce qu'on peut attendre : une simplicité parfaite, une force continue ; point de pomposo ni de bavardage ; point de réflexions ni de digressions ; quelque chose de droit qui va au but, qui ne se détourne ni d'un côté, ni de l'autre, et pousse devant, en marquant chaque pas, comme un bélier sombre ; point de vapeurs à l'horizon, ni de demi-teintes, mais des lignes nettes, des couleurs fortes dans leur sobriété, des ciels un peu crus, des tons graves et bruns ; chaque circonstance essentielle décrite, chaque réalité serrée de près et rendue avec une exactitude sévère ; chaque personnage conséquent à lui-même de tout point ; vrai de geste, de costume, de visage ; concentré et viril dans sa passion, même les femmes ; et derrière ces personnages et ces scènes, l'auteur qui s'efface, qu'on n'entend ni ne voit, dont la sympathie ni l'amour n'éclatent jamais dans le cours du récit par quelque cri irrésistible, et qui n'intervient au plus que tout à la fin, sous un faux air d'insouciance et avec un demi-sourire d'ironie. Tel nous semble M. Mérimée. C'est assurément l'artiste le moins chrétien d'aujourd'hui, celui dont le caractère individuel est le plus purgé de toutes réminiscences doctrinales et sentimentales du passé. — M. Vinet a défini M. Mérimée un esprit à la fois exquis et dur. » En citant lui-même cet article deux ans plus tard dans une note à une étude sur A. de Musset [Portraits contemporains, II), Sainte-Beuve ajoute : « Il y faut faire la part de la phraséologie légèrement saint-simonienne. »
Revuf des Deux Mondes (!«' septembre 1832).
Poètes et romanciers modernes de la France. IIP. Prosper Mérimée. (Étude de Gustave Planche.)
t Prosper Mérimée partage avec Charlet et Béranger l'inestimable privilège d'avoir échappé jusqu'ici aux querelles de feuilleton, aux ovations et aux anathème5 de la critique. Depuis sept ans bientôt qu'il est en possession de la sympathie publique, son nom s'e^t trouvé bien rarement mêlé aux controverses littéraires : les deux camps ennemis qui se partagent encore aujourd'hui l'art et la poésie n'ont guère invoqué son autorité pour la proclamer sainte ou impie.
« D'où lui vient donc cet étrange bonheur? Pourquoi, tandis que les professeurs de Sorbonne et d'Académie faisaient la guerre aux Méditations de Lamartine et aux Odes de Victor Hugo, le Théâtre de Clara Gazul, publié en 1825, au milieu des préoccupations politiques les plus puissantes, a-t-il conquis tout d'abord une sorte d'inviolabilité? Pourquoi, tandis qu'on agitait dans les journaux et les salons la question des unités dramatiques, avec la même ardeur de conviction, le même enthousiasme de prosélytisme qu'au temps où Pierre Corneille prenait la peine de réfuter, Aristote en main, les pamphlets de M. de Scudéri, personne n'a-t-il songé à mettre Joseph l'Estrange, éditeur des œuvres de la spirituelle comédienne, au rang des néophytes ou des excommuniés?
« Il y a deux solutions à cette énigme, une solution littéraire et une solution sociale. En premier lieu, Prosper Mérimée parait s'être, en général, fort peu soucié des théories poétiques. Il y a cent contre un à parier qu'il consulte rare ment Laharpe ou l'abbé Le Bossu. Il est donc tout simple
1. L#8 deux premiers articles de celle série avaient été consacrée à Victor Hugu (I, livraL^on d'août 1831) et à Alfred de Vigny (II, livraison du !•' août 1832).
que, vivant fort peu avec les poétiques, il n'ait pas eu à cœur de les réfuter en écrivant ; qu'il ait suivi, en composant des ouvrages d'imagination, son inspiration personnelle, sans s'inquiéter d'heure en heure, et presque de page en page, si telle phrase donnait un démenti au xvii^^ siècle de la France, si telle autre donnait la main au xvi<^ siècle de l'Angleterre. En second lieu, et ceci n'est pas moins grave pour peu qu'on y refléchisse, il s'est peu mêlé aux sociétés littéraires. Il n'a pas encouragé du geste et de la voix, de sa pîésence et de son sourire, les orateurs de cheminée, les Démosthènes de canapé qui, depuis Madiime Geoffrin jusqu'à Madame de Staël et Madame Récamier, ont eu le monopole des succès.
0 C'est, si l'on veut, une faute impardonnable, une irréparable négligence. A ne consulter que la fortune de son nom, peut-être faut-il le blâmer de n'avoir pas apporté à la réussite de ses écrits plus d'empressement et de sollicitude. Mais aussi n'y a-t-il pas gagné une paix profonde et sereine? Vivant dans le monde des hommes, au lieu de vivre dans le monde des auteurs, n'a-t-il pas amassé un trésor inépuisable d'anecdotes et d'observations que les livres et les faiseurs de livres ne sauraient suppléer?
« Comment est-il arrivé que le public français, si fier de son goût et de sa pénétration, si empressé d'ordinaire à se targuer de sa finesse et de son intelligence, ait attendu, pour faire à Prosper Mérimée sa part de gloire, qu'il renonçât aux ouvrages de longue haleine pour lui faire des contes de vingt pages?
1 Je répondrai : pourquoi le public anglais, qui vante si volontiers l'érudition délicate et le profond discernement de ses universités, a-t-il attendu, pour admirer Milton, l'avis d'Addison?
« J'aperçois, des deux parts, même confusion et même honte.
f Oui, ce ne fut qu'en 1829, plusieurs mois seulement après la publication de son roman, que le nom de Mérimée devint populaire, à l'occasion de Mateo Falcone. Mateo est, en effet.
un véritable chef-d'œuvre de narration. Il est impossible de pousser plus loin l'artifice des incidens et du style, d'enfermer dans un espace aussi étroit plus d'émotions et d'idées, d'indiquer avec plus de concision et de vivacité autant de physionomies et de caractères. Je défie qu'on tire d'une donnée si simple un plus riche parti ; à la bonne heure, c'est une perle, un diamant, si vous voulez. Mais n'avait-il rien fait avant Mateo? Rentrez en vous-même, et rougissez.
f A ce propos, les fureteurs de bibliothèques, grands dénicheurs d'idées qu'ils ne savent pas nourrir, sauveurs de l'art qu'ils ne compromettent jamais par leurs œuvres, ont avisé, dans un volume anglais, l'anecdote qui fait le sujet de Mateo. Et je les remercie de leur découverte, car, depuis que j'ai lu ce volume accusateur, j'ai pour le récit français un enthousiasme plus sérieux.
t Si les vingt lignes du journal de Benson contiennent Mateo, il faut déclarer du même coup que Charlevoix contient les Natchez, et que le Pèlerinage de Byron se trouve dans les itinéraires de Reichard.
<' Tamango, quoique inférieur à Mateo, se distingue entre toutes les compositions de Mérimée par des qualités parti- «ulières : c'est un récit qui commence comme une satire et qui finit comme une épopée homérique ou dantesque. Malgré l'antipathie bien connue de l'auteur pour les images lyriques, pour les comparaisons solennelles, il cède malgré lui à l'irrésistible majesté de son sujet et se laisse entraîner aux mouvements de la plus tumultueuse poésie. Il a beau .se «contenir, se mettre en garde, son front calme et serein, son regard paisible et assuié ne peuvent le soustraire à la lumière éblouissante dont il a lui-même concentré les rayons. L'exemplaire sagesse de son esprit ne réussit pas à le présprvpp de la débauche. Et tant mieux ! car il y a dans Tamango une magnifique poésie.
« La Partie de trictrac n'est pas un récit complet. Le commencement surtout est confus ; mais le caractère de la comédienne est parfait. Le suicide du Hollandais, ivre et ruiné, le <l»-.se5poir et la résignation du malheureux jeune homme
qui a triché au jeu et qui se méprise, sans pouvoir convertir à sa haine pour lui-même l'incréduhté frivole de sa maîtresse, sont des traits excellens.
« Cependant, malgré le mérite éminent de ces trois compositions, l'engouement des lecteurs pour Prosper Mérimée ne s'est déclaré bien franchement et avec tous les caractères d'une véritable épidémie qu'après le Vase étrusque. Or, je ne crains pas de le dire hautement, et tous les hommes de réflexion et de bonne foi se rangeront à mon avis, le Vase étrusque est le pire, le plus maniéré, le moins vrai, le moins naïf et le moins simple de tous les ouvrages de Mérimée. Sans doute, il s'y rencontre des pages d'une nature exquise. Le sujet lui-même, indépendamment de l'exécution, est neuf et bien saisi. Ce n'est pas une donnée commune que la jalousie rétroactive. Les angoisses et les questions inquiètes de Saint-Clair sur l'origine du vase qu'il frappe crescendo, comme un tamtam, sont très habilement racontées. Mais les conversations du déjeuner ne valent rien. Le voyage d'Egypte est presque inintelligible pour ceux qui ne connaissent pas l'original. Le dénoûment ne dénoue rien : autant vaudrait Deus ex machina. A tout prendre, c'est un récit plein de coquetterie, de papillotage, de faux goût, et qui fait tache dans les œuvres sévères et châtiées de l'auteur. J'en suis vraiment fâché pour les dames de Paris; mais la réputation exagérée qu'elles ont faite au Vase étrusque me prouve très clairement qu'elles ne se décident pas toujours, en pareille matière, par des raisons littéraires.
« J'en dirai autant du Carosse du Saint- Sacrement, de VOccasion et des Mécontents. La Vision de Charles XI est racontée trop sommairement pour que la critique en fasse l'objet de ses blâmes ou de ses louanges.
« Les deux lettres de Mérimée sur l'Espagne^ sont bien écrites, mais ne sont peut-être pas aussi naturelles qu'on pourrait s'y attendre. L'esprit y gâte souvent l'émotion. Je
1. La troisième [Les Voleurs) venait de paraître peu de jours avant cet article de Planche ; il n'en avait pas eu encore connaissance au moment où il écrivait son étude.
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trouve très inutile, de la part du narrateur, de s'excuser du plaisir qu'il a pris aux combats de taureaux, de citer saint Aupistin, de s'oxronimunier, coinnie il fait, poui- sa ( ruauté prc'tendue. Mon Dieu ! c'est un malheur sans doute, mais un malheur autlientique, que les âmes les plus douces se plaisent au spectacle des luttes sanglantes. Les dames romaines ne rougissaient pas de s'asseoir au cirque, et les femmes de Paris, qui se pressent aux exécutions capitales, n'ont pas le droit de jeter la pierre aux femmes de Madrid.
« La série des œuvres est maintenant épuisée. 11 faut seu Icment ajouter à la liste précédente quelques pages sur lord Hyron, remarquables par un goût sûr, et où, pour la première fois, le vrai caractère de don Juan et de Childe Harold est nettement défini ; avant Mérimée, personne, que jo sache, n'avait trouve dans le double aspect de son talent la diffusion des idées et la concision du style, la raison de son impuissance épique et dramatique ; et aussi une notice l)iographique et littéraire sur Cervantes. Ce dernier morceau n'a rion de saillant, si ce n'est la profession de foi littéraire du biographe. C'est là que l'auteur énonce catégoriquement son opinion sur la rime et le mètre et les déclare incompatibles avec le mouvement du dialogue. A cet égard, il me jiaraît se méprendre complètement ; des exemples imposans le réfuteraient ; et lui-même, s'il pouvait se résoudre à versifier quelquefois sa pensée, gagnerait peut-être une qualité qui lui manque, le développement : le mouvement de la période poétique le contraindrait à multiplier les formes de sa pensée.
t Ses amis parlent d'un manuscrit de Cromwell, antérieur à Clara Gazul, mais seulement pour mémoire.
« Quant à la bioprajthio de Prospor Mérimée, elle est comme l'histoire des peuples heureux, elle n'existe pas. On sait seulement qu'il a été élevé dans un collège de Paris, qu'il a étudié la jurisprudence, qu'il a été reçu avocat, qu'il n'a jamais jdaidé, et les journaux ont jiris soin de nous apprendre qu'il est aujourd'hui secrétaiie de M. lu comte d'Argout.
« Ceux qui le connaissent familièrement n'ont jamais vu en lui qu'un homme très simple, d'une instruction solide, lisant facilement l'italien et le grec moderne, parlant avec une pureté remarquable l'anglais et l'espagnol, préférant volontiers entre tous les livres les relations de voyage. Et c'est ce qui explique Vuhiquité de son esprit ; car il n'a jamais vu dans sa vie que l'Angleterre et l'Espagne. S'il est vrai, comme on le dit, qu'un séjour de quatre mois à Madrid, à Barcelone, à Grenade et à Cadiz, pendant l'année 1830, l'a fait douter de lui-même et désabusé de ses espérances littéraires ; si, depuis qu'il a comparé son premier livre à la réalité, il a pris en pitié toutes les tentatives poétiques, il faut le plaindre, mais ne pas désespérer de sa guérison. Il comprendra, je n'en doute pas, que les études locales, essentielles pour un roman, sont le plus souvent très inutiles pour un drame. Avant un an, soit qu'il reste aux affaires, soit qu'il les quitte, il sera forcé de revenir à la littérature. Ce n'est pas à trente ans qu'on renonce à montrer un talent laborieusement acquis. Et s'il ne veut pas s'aventurer dans les tracas du théâtre, il fera pour nos plaisirs des livres excellens et moins contenus que ses précédens ouvrages. »
Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1833.
Extrait d'un article de Sainte-Beuve sur a M. Alfred de Musset ».
« ... La préface en vers de M. de Musset (au Spectacle dans un fauteuil) renferme, entre autres opinions contestables, un rapprochement entre Mérimée et Calderon, qui m'a semblé dépasser toutes les bornes de la licence poétique en pareille matière :
Vun, comme Calderon et comme Mérimée, Incruste un plomb brûlant sur la réalité, etc.
« Nous avons peu pratiqué Calderon ; mais nous en avons
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assez entrevu pour ne jamais rapprocher (e grand drainatiste catholique, prescpie canonisé par les Schlegel, du talent fort médiocrement spiritualiste de notre énergique et sobre contemporain. Les comédies de cape et d'épée, par lesquelles il peut coudoyer un moment Mérimée, ne sont qu'une por tion secondaire de son œuvre. L'image du pU)mb incrusté dans la réalité, de Veffigie d'airain emportée d'un coup de ciseau, cette image si juste quand elle s'applique au père (le Mateo Falcone et de Tamango, jure énormément avec la nature tout ailée du génie à qui l'on doit Psyché, le Lis du Carniel, et ces Actes sans nombre d'où les chants séraphiques s'exhalent comme des bouffées de chauds arômes ou les nuées d'encens dans les sanctuaires... »
C'est ici que Sainte-Beuve cite en note son article de 1831 paru au Globe, « à l'appui de ce jugement sur M. Mérimée, et pour mieux distinguer ce talent contemporain qu'on n'a pas eu encore l'occasion d'analyser avec plus de détail... ».
Figaro (5 juin 1833).
• La Mosaïque, ce livre si remarquable, ce recueil si distingué de M. Mérimée, vient de paraître chez Fournier. »
Figaro (vendredi 28 juin 1833)».
Mosaïque. Recueil de contes et nouvelles, par Prosper Mérimée, auteur du Théâtre de Clara Gazul et de la Chronique du règne de Charles IX.
« Lorsque M. Mérimée commença à écrire, c'était l'époque de la grande querelle entre les deux écoles littéraires de la restauration. II se proposa de rester étranger à ses coteries : il était d'ailleurs porté à ce parti par la nature de son talent.