‹ Mosaïque (volume 2)Chapitre 98 sur 102 · Pages 1 et 2 (article de tête · texte numérisé non relu

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Ce qui fait qu'un auteur est classé dans une école plutôt que dans une autre, ce n'est pas la nature des sujets qu'il traite, mais la manière dont il les exécute, la façon dont il les envisage et ce qu'il apporte de sa personnalité dans la réflexion qu'il fait, dans les jugements qu'il émet, dans les caractères qu'il crée et dans les prédilections qu'il accorde à tel personnage, à telle idée, à tel système. M. Mérimée a voulu ne point trahir sa manière de voir sur tout cela. Il a prétendu à l'impartialité au milieu des récits qu'il fait, entre les événements qu'il raconte ; je n'écris point, a-t-il dit, pour faire la leçon au vice et pour entonner l'éloge de la vertu. Si de la lecture de mes livres il résulte pour vous une plus grande aversion du premier et un plus grand attrait pour l'autre, tant mieux ; mais je vous avouerai que cet elïet aura été produit sans préméditation de ma part. M. Mérimée, donc, se borne à narrer les faits avec le plus de précision, de calme, de froideur, sans interprétation ni réflexion aucune, rapportant les paroles, décrivant les gestes seulement de ses personnages et s'abstenant sur leur compte de tous développemens intérieurs où il se verrait contraint d'appliquer sa méthode personnelle, psychologique et morale. C'est uniquement à l'art du conteur qu'il se propose d'atteindre. Cette abnégation du moi écrivain a de grands avantages. Les faits dépouillés de tout alliage étranger parlent mieux à l'esprit du lecteur, et l'espèce de froideuç avec laquelle il dit les catastrophes les plus poignantes en fait encore mieux ressortir le côté passionné. Prenons un exemple : Mateo Falcone est résolu de mettre à mort le petit Fortunato, son fils, qui a trahi, pour une montre, les droits de l'hospitalité. Il l'emmène au fond d'un ravin. De ce moment à celui où il prend une bêche pour enterrer la victime et où la nouvelle est terminée, il n'y a que deux toutes petites pages. Un conteur qui suivrait une autre méthode que M. Mérimée n'aurait pas manqué l'occasion de nous développer en détail cette exécution de famille, et dans sa partie matérielle et extérieure, et aussi dans l'esprit et l'âme des deux acteurs. Une fois l'enfant mis en joue, M. Balzac, par exemple, aurait tenu fort long-tems son lecteur dans cette position pleine

d*anxiêté et, durant co doiito mortel, se serait amusé à développer le taractère de Mateo, de manière à vous déchirer idternativement par cette incertitude : le tuera-t-il? ne le tuera-t-U pas? Cette méthode-ci n'est pas précisément naturelle. M. Mérimée se rapproche davantage de la réalité. Vous eussiez été témoin du fait raconté, c'eût été à peu de chose près comme le livre de M. Mérimée. »

[L'auteur cite ici la dernière page de Mateo Falcone, depuis : t — Fortunaio, va auprès de cette grosse pierre... », jusqu'à la fin de la nouvelle.]

I II faut un grand courage à un écrivain pour passer avec tant de sobriété sur des situations si belles. Sachons gré à l'auti'ur qui résume en une page une catastrophe qui aurait pu donner lieu à un volume entier. Et qui sait si, pour parvenir à cette concision si nerveuse et si dramatique, il n'a pas considérablement émondé son premier jet et réduit l'ouvrage, volumineux d'abord, aux proportions étroites qu'il affecte aujourd'hui? La littérature se paie à tant la feuille. Mateo Falcone ne contient que deux feuilles d'impression. Si M. Mérimée l'avait allongé en dix feuilles, il en serait moins bon, et le prix eût augmenté de cinq fois sa valeur. 11 y a donc du désintéressement à écrire à la manière de cet auteur.

0 Mosaïque se compose d'une douzaine de pièces, parmi les(juelles des chefs-d'œuvre, comme Mateo Falcone, VEnlcvement de la redoute, Fxmango (sic), Federigo, la Partie de trictrac, le Vase étrusque, les Voleurs. Au milieu de ce débordement de livres communs qui nous inondent, nous, pauvres critiques, ce nous est une consolation pleine de charme de lire et relire des ouvrages comme ceux de M. Mérimée. Mais nous sommes bref sur son compte, vu que sa réputation est toute faite et .ses ouvrages estimés ce qu'ils valent. »

(Article anonyme.)

UArliste, t. VI, p. 106-107 (1833, 2^ semestre). Mosaïque. Recueil de contes et nouvelles, par P. Mérimée ^

« Il m'est arrivé souvent, en lisant dans nos diverses revues, et parfois même dans nos feuilles quotidiennes, ces morceaux qu'y sèment de loin en loin, trop rarement pour nos plaisirs, les Sainte-Beuve, les Mérimée, les Delatouche, et deux ou trois autres, de me prendre à désirer qu'il fût fait de ces œuvres si accomplies en si peu de pages, purs diamans, chaudes émeraudes ou topazes étincelantes, des recueils par volumes in-S», sous chaque nom, auxquels on pût facilement revenir, et qui occuperaient les rayons choisis et le plus fréquemment visités de nos bibliothèques.

« Ce désir a pris à d'autres qu'à nous ; il est devenu général. Quelques libraires, gens d'esprit, ont songé à le satisfaire, et nous lui avons dû, entre autres bons livres, les Critiques et Portraits, de Sainte-Beuve, la Vallée aux Loups, de Delatouche, et, je crois, deux ou trois volumes du même genre, d'un ordre inférieur, mais cependant encore fort remarquables. Un fait certain, c'est que, pour ne pas être inédits, ces sortes de recueils n'en ont que mieux et plus sûrement réussi.

Telle est la Mosaïque. M. Fournier nous donne, en un précieux volume, sous ce titre pittoresque de Mosaïque, plusieurs morceaux de M. Mérimée, la plupart déjà publics, contes, nouvelles, drames et romans, supérieurement touchés, et d'une nouvelle espèce ; car le plus long, tout plein de choses qu'il vous paraîtra, ne vous coûtera pas à lire plus d'une demi-heure de votre temps. Ces morceaux sont au nombre de dix. A peine sur ce nombre en est-il, croyonsnous, trois ou quatre ii'inédits. Le reste, nous l'avons goûté d'autant plus que nous le connaissions déjà.

1, Un vol. in-8°. Paris, H. Fournier jeune, libraire, rue de Seine, n*"' 14 bis.

Mosaïque. 3i

« On ne saurait analyser la Mosaïque. Il faut la voir. C'est une boîte à bijoux du plus grand prix, dont la meilleure description ne peut donner qu'une fort imparfaite idée. Matteo [sic] Fnlcone est, à notre avis, la plus correcte figure de cette mosaïque. Haute, fière, énergique, pleine de traits passionnés, une vraie figure corse. Le Vase étrusque et, dans un autre genre, les Mécontens, ne sont pas moins remarquables. Nous estimons et nous louerons aussi sans réserve les trois lettres sur l'Espagne, dans lesquelles tout ce que la Péninsule conserve encore de poétique et d'exceptionnel dans ses mœurs, dans ses usages, dans toute sa physionomie, enfin, est retracé de main de maître et peint çà et là de la touche ferme et avec les chaudes couleurs de Velasquez ou de Murillo.

f Quant à la manière générale de l'auteur, elle est sobre, positive ; le fond en est vrai, quel qu'il soit, et, dans ce système, le vrai est ce quil peut. Son principal et grand mérite, c'est de s'arranger toujours de façon à nous faire croire sérieusement et tenir pour très avéré tout ce qu'il lui plaît de nous raconter. Du reste, il ne s'inquiète guère que de cela. I/intérèt philosophique, la moralité du but ne le préoccupent nullement. Et, en vérité, nous devons l'en blâmer en passant. Mais comme artiste, cela ne l'empêche pas d'être irréprochable, et c'est Là surtout ce qui nous importe ici.

« Une allure toute franche et simple dans le récit, quelque chose d'âpre et de correct avec abandon, mêlé de glace, de lumière et de chaleur, se détachant par endroits, et qui vous impressionne sans avoir l'air le moins du monde d'y prétendre, est ce qui distingue les écrits de M. Mérimée entre tous les autres. C'est une manière à lui, louable par une originalité sans recherche, qui en fait un écrivain tout à fait à part.

« Toute sa force lui vient de la pensée, qui, chez lui, est toujours vive et ferme, et qui se produit au dehors avec plénitude, dans un style clair et poli comme l'acier, admirable de tout point. Sa narration aux endroits de passion marche vive et serrée. 11 vous prend n'importe à quel sujet, et vous

mène, bon gré mal gré, où bon lui semble, l'épée dans les reins. Vous lisez jusqu'au bout, dès que vous avez commencé de lire, et vous oubliez l'heure et le lieu, tant il sait vous attacher au plus mince sujet, et vous intéresser sincèrement aux personnages de sa création, en les jetant toujours dans des situations possibles et en ne les faisant parler et agir que selon la vérité des passions humaines. C'est là, je crois, tout son secret. 11 est fort simple ; mais il paraît qu'on gagne peu à le connaître, car bien des habiles, tout en le sachant, n'en ont rien su tirer. C'est qu'il y a, dans la nature intime de certaines œuvres, je ne sais quoi qu'il n'est pas donné aux imitateurs de saisir. Ce je ne sais quoi s'appelle tout simplement le génie.

Revue de Paris (juin 1833).

« Sous le titre de Mosaïque, M. Mérimée vient de publier, chez M. Fournier, libraire, un volume où se retrouvent la plupart des morceaux qu'a donnés de lui la Revue de Paris. Nous en rendrons compte. » (T. Ll, p. 124.)

Revue des Deux Mondes du l^r mai 1839.

Extrait d'un article de Sainte-Beuve sur « le comte Xavier de Maistre » :

«... L'auteur du Lépreux, de la Jeune Sibérienne et des Prisonniers du Caucase, a sans doute bien moins de couleur, de relief et de burin, bien moins d'art, en un mot, que l'auteur de la Prise d'une redoute ou de Mateo Falcone, mais il est également parfait en son genre, il a surtout du naïf et de l'humain...^ »

1. Voir aussi, dans la Revue des Deux- Mondes du 1«' octobre 1841,

Moniteur du 7 février 1853.

Kxlrait d'un article de Sainte-Beuve sur les Faux Déniétri us de Mérimée .

«... On ne peut quitter M. Mérimée historien sans dire au moins un mot de lui comme romancier et auteur de Nouvelles. Dans un temps comme le nôtre, où il y a tant de talents épars, et si peu d'œuvres achevées, M. Mérimée est arrivé plus d'une fois à la perfection. La Prise d'une redoute, le Vase étrusque, Colomba sont des chefs-d'œuvre chacun dans son genre. Dans le Vase étrusque, l'auteur s'est plu à retrouver des passions fortes et à les dessiner en quelques traits jusque sous notre civilisation élégante ; plus habituellement, il s'est attaché à les découvrir ou à les créer hors du cadre des salons et, se détournant des caractères effacés qu'on y rencontre, il s'est mis en quête des natures primitives appartenant à un état de société antérieur, et qui sont comme égarées dans le nôtre. Un peu de férocité et de crime ne l'a point dégoûté, et il y a vu un relief de plus. Le procédé qu'il aime n'est nulle part peut être plus apparent que dans le jolie nouvelle de Carmen, etc.. »

[L'article finit sur un parallèle entre le talent de Mérimée et le talent de Musset dans la nouvelle, « où ils passent tous deux pour avoir excellé ».]

«... Ne cherchez point chez M. Mérimée ces passages et ces nuances fugitives qui séduisent dans les nouvelles de M. de Musset. Lui, il ne procède point de la sorte : il s'interdit ces analyses de cœur faites au nom de celui qui raconte : il n'a jamais de ces petits couplets rêveurs ou mélancoliques. Quand il a des comparaisons, c'est qu'elles sont indiquées ; elles sont nécessaires. Il va au fait, il met tout en action ; la

un article sur • Prosper Mérimée à propos de VEssai sur la guerre sociale oV do Columba ». S.iinlo-RfMjvc n'y fait (urnnc allu.sinn ;mx nouvelles du Mosaïque.

parole seire de près chaque situation, chaque caractère. Son récit est net, svelte, alerte, coupé au vif. Les dialogues même de ses personnages n'ont pas une parole inutile et, dans l'action, il a marqué d'avance les points où chacun d'eux doit passer... L'un a pour muses la fantaisie, la grâce et la passion : l'autre a la passion, l'étude et la réalité. »

Revue des Deux Mondes du 15 septembre 185i.

Extrait d'un article de Gustave Planche : Écrivains modernes de la France : Prosper Mérimée :

« Son talent, mûri pai' la pratique de la vie, a gardé la physionomie qu'il avait en 1825. A vingt-neuf ans de distance, nous retrouvons M. Prosper Mérimée tel que nous l'avons connu en quittant les bancs du collège. 11 ne s'est pas prodigué, il a toujours ménagé sa pensée, ne parlant qu'à son heure. Aussi sa renommée est aujourd'hui aussi jeune, aussi pure, aussi généralement acceptée qu'à l'époque où se publiait Mateo Falcone.

« Si l'on essaie de pénétrer la nature intime de ce talent si original et si vrai, on arrive bientôt à reconnaître qu'il suit un procédé constant. L'auteur de Mateo Falcone prend toujours son point de départ dans la réalité. Il n'a jamais la prétention de créer une fable de toutes pièces. Pour lui, inventer, c'est agrandir ce qu'il a lu, ce qu'il a entendu, ce qu'il a vu. Placé sur ce terrain, il ne craint pas de trébucher ; il exagère ce qu'il veut éclairer, il amoindrit ce qu'il veut laisser dans l'ombre, mais ne perd jamais de vue le modèle qu'il a choisi. Qu'il s'adresse à l'histoire ou à la vie de son temps, la réalité lui sert toujours de guide. Aussi ses créations n'ont jamais rien de capricieux ; mais il ne prend pas la réalité, si complète qu'elle soit, pour le dernier mot de l'art. Par l'étude, par la réflexion, il la transforme et la renouvelle. Il

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y .1 dans ses récits tant d'énerpie et de simplicité qu'il a l'air de ne consulter que sa mémoire. Pourtant, quoiqu'il semlile éviter avec un soin vigilant tout ce qui relèverait de l'idéal, l'imagination joue un rôle très actif dans toutes ses œuvres. Seulement, au lieu de travailler sur une donnée enfantée par le caprice, elle travaille sur un fond solide et résistant. L'imagination, ainsi appliquée, n'est pas moins puissante, moins féconde que l'imagination livrée à elle-même. J'incline même à penser qu'elle agit plus sûrement sur l'esprit du lecteur... Pour émouvoir en efTet, pour laisser dans l'esprit du lecteur une trace durable et profonde, il ne s'agit pas de multiplier les détails, mais de les choisir — de frapper fort, mais de frapper juste. Le procédé suivi par M. Mérimée fait croire aux intelligences inexpérimentées qu'il n'invente pas ; les juges compétens savent à quoi s'en tenir.

« Si les reproches adressés à M. Mérimée par les amans passionnés de la fantaisie valaient la peine d'être réfutés, il suffirait pour les réduire à néant de comparer l'admirable récit qui s'appelle Maten Falcone avec les vingt lignes de Benson où se trouve la donnée mise en œuvre par l'écrivain français : cette comparaison, faite de bonne foi, ne peut laisser aucun doute dans l'esprit du lecteur impartial. Benson raconte dans le journal de son voyage en Corse le meurtre d'un enfant par son père et prend soin de nous dire que la mort était le châtiment de la trahison ; mais qu'il y a loin du récit de Benson au récit de Mérimée ! Dans les vingt pages de l'écrivain français, il n'y a pas un trait qui ne porte ; tous les incidens occupent une place nécessaire et s'enchaînent rigoureusement. La tentation du malheureux enfant est présentée avec un talent merveilleux. L'indignation du père en apprenant que son fils a livré le bandit, sa soudaine résolution, son inflexible volonté nous émeuvent profondément. Nous comprenons dès les premières lignes qu'il ne reculera pas devant le ïiieurtre de son enfant ; pour ma part, je ne crois pas que l'art puisse aller plus loin. Jamais la maxime antique t rien de trop >- n'a été pratiquée plus sévèrement; mais, en même temps, jamais les événemens fournis par la

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réalité n'ont été mis en œuvre avec plus d'adresse. Certes, dans ces vingt pages, M. Mérimée a fait preuve d'une imagination féconde. Aujourd'hui que l'industrie littéraire s'est développée sur une échelle immense, si une telle donnée tombait entre les mains d'un faiseur, nous la verrions se dérouler en quelques centaines ou quelques milliers de pages, et les partisans de la fantaisie vanteraient à l'envi l'habileté de l'auteur. Il est pourtant hors de doute que M. Mérimée n'a rien laissé à dire, qu'il a tiré de son sujet tout le parti que l'on pouvait souhaiter, et qu'on ne pourrait ajouter des incidens nouveaux sans tomber dans le verbiage. J'ai relu bien des fois Mateo Falcone, et chaque fois que je l'ai relu j'ai admiré de plus en plus la puissance de la sobriété. Parmi les écrivains de notre temps, j'en sais bien peu qui puissent se vanter d'agir aussi énergiquement, aussi sûrement sur l'esprit du lecteur. M. Mérimée, n'eût il écrit que Mateo Falcone, occuperait une place éminente dans l'histoire littéraire de notre pays, car de telles pages ne se comptent pas, mais se pèsent. Heureusement pour nous, il ne s'en est pas tenu là, et nous avons pu admirer plus d'une fois la souplesse et la variété de son talent. Toutefois, je dois le dire, je ne crois pas qu'il ait jamais rien écrit de supérieur à Mateo Falcone.

« Je ne songe pas à contester la vivacité ingénieuse qui recommande le Vase étrusque; je reconnais volontiers que le choix même de la donnée a quelque chose d'original. La peinture de la jalousie rétroactive est un sujet nouveau qui demande une grande délicatesse de pinceau, et l'auteur a su nous intéresser aux souffrances de son héros sans rien exagérer ; mais le récit est précédé d'un prologue dialogué, et ce prologue n'est pas précisément un chef-d'œuvre de goût. L'esprit y est semé à profusion, mais ce n'est pas toujours de l'esprit de bon aloi. Une foule de railleries qui enchantent les initiés demeurent impénétrables pour le commun des lecteurs. Or, c'est là un très grave inconvénient : ceux qui ne connaissent pas les originaux que l'auteur a voulu peindre demeurent indifférens sans que le narrateur ait le droit de

sr plaindre. Kt pourtant le Vasr étrusque a longtem})s i»assr, parmi les ^'ens du monde, pour le meilleur rérit de M. Mérimée. Le faux goût qui éclate dans le prolopue était précisément ce qui séduisait les oisifs : comme ils avaient vu de près les modules dont Aï. Mérimée s'était servi, ils ne tarissaient pas en éloges sui* la fidélité des portraits. Mateo Falconc était oublié pour le Vase étrusque. Le succès de ce dernier ouvrage mérite d'être rappelé comme une des aberrations les plus singulières. Ce n'est pas qu'il n'y ait dans le Vase étrusque plusieurs parties très dignes de louange ; mais c^ n'était pas aux pages vraies, aux pages émouvantes, que s'adressaient les éloges des salons ; c'était surtout h la sotte vanité du voyageur qui, à son retour d'Egypte, racontait ses conversations avec le pacha, c'est-à-dire que les salons admiraient précisément ce qui méritait le moins d'attirer l'attention. Mateo Falcone avait classé M. Mérimée parmi les écrivains les plus habiles ; le Vase étrusque fit de lui un écrivain à la mode.

« Les hommes d'un goût sévère pouvaient craindre qu'il ne se laissât abuser par cet injuste succès. Leur crainte s'évanouit bientôt. L'auteur do Mateo Falcone revint à la vérité, à la simplicité, qu'il avait abandonnées pour un jour. Je n'essaierai pas de juger une à une toutes les nouvelles qu'il a signées de son nom, car cette étude rapide et sommaire serait sans intérêt pour le lecteur. Il me suffira d'en choisir quelques-unes où se révèle pleinement sa manière tout à la fois énergique et contenue. Tamango et la Partir de trictrac ne laissent rien à désirer sous ce rapport. Dans Tamango, nous assistons à la lutte de l'auteur contre luimême. Il essaie vainement do demouror dans les limites de la réalité, d'échapper à la poésie. Quoi qu'il fasse, les images se pressent sous sa plume, et malgré sa résistance il parle une langue qu'il ne voudrait pas parler. Je suis loin de mettre Tamango sur la même ligne que Mateo. Cependant, il y a dans le premier de ces récits une efTrayante vérité qu'on ne saurait trop louer, et la couleur j)oétique des dernières pages nous charme sans nous étonner, car elle n'a pou!- nous rien

d'inattendu. C'est une nécessité à laquelle l'auteur n'a pu se soustraire • après avoir assisté à la lutte, nous acceptons la défaite sans surprise. Dans ma pensée, la Partie de trictrac demeure au-dessous de Tamango La première partie manque de rapidité, mais la fin est admirable de tout point. La honte et le désespoir du jeune homme qui a triché au jeu après le suicide du Hollandais, son mépris, son horreur pour lui-même, sont dessinés de main de maître : pour atteindre à une telle vérité, il faut un talent consommé.

a D'après ce que j'ai dit, le lecteur n'aura pas de peine à marquer lui-même le rang qui appartient à M. Prosper Mérimée dans l'histoire de notre littérature. Il représente chez nous aujourd'hui le triomphe de la mesure et de la sobriété dans l'invention. Par ces deux qualités éminentes, il se rattache aux plus beaux jours de notre langue et de notre poésie. Nourri des lettres antiques, abreuvé aux sources les plus pures, instruit par le commerce familier d'Athènes et de Rome, il ne s'est jamais laissé aller à l'imitation servile de l'antiquité. Il a compris qu'il ne devait pas tenter la résurrection du passé. Initié de bonne heure à l'intelligence directe et complète de Shakespeare, de Calderon et de l'Arioste, il s'est souvenu à propos de l'Espagne, de l'Angleterre et de l'Italie moderne ; mais il n'a jamais essayé de les copier. Malgré son érudition variée, il a toujours su garder un caractère individuel, et j'ajouterai un caractère national, ce qui n'est pas une moindre preuve de sagacité, un moindre sujet d'éloge, et j'espère que personne ne se méprendra sur le sens et la portée de cette dernière parole... Il n'a jamais perdu de vue la prédilection de nos grands écrivains pour la simplicité, leur aversion pour l'exubérance. Il a toujours traité la parole comme la très humble servante de la pensée et n'a pas cherché dans le frottement ou dans le choc des mots le moyen d'éblouir la foule. C'est par-là qu'il se sépare de l'école poétique de la restauration. Il y a dans cette école même des esprits éminens qui méritent le même éloge : il nous suffira de nommer M. Alfred de Vigny ; mais ces esprits, hélas ! ne for-

r>Or> COMPTES-RENDUS

inaient qu'une minorité. M. Prosper Mérimée, par la sobriété du style, par le relief qu'il a su donner à tous ses personnages, par la vie qui anime tous ses récits, occupe une place à part dans notre temps : il tient de \'oltaire et de Le Sage. La fines.se de sa raillerie et la vérité de ses portraits rappellent tour îi tour ZoHif; et Gil Dlas ; mais il appartient à son temps par l'analyse et la peinture des passions : au siècle dernier, il n'aurait écrit ni Matco ni Colomba. »

Lettre adressée d'Espagne a M. Albert Stapfer

La lettre que Mérimée envoya de Séville à son ami Albert Stapfer (voir Introduction, p. xxvi) n'était connue que par des extraits parus dans les deux livres d'A. Filon {Mérimée et ses amis. Mérimée) et dans un ouvrage de Paul Stapfer {Etudes sur la littérature française moderne et contemporaine. Paris, 1881, p. 323 et 326). Les archives de la famille Stapfer ont été dispersées en vente publique le 16 novembre 1932 ; les lettres de Mérimée à Albert Stapfer ont été acquises par la Bibliothèque nationale.

M. Maurice Parturier a publié le texte complet de la lettre de Séville dans la Revue de Paris du l^r septembre 1932 {Précisions sur Mérimée, p. 70-72). On reproduit ici ce texte, avec deux des notes qui l'accompagnaient.

« Séville, 4 septembre 1830.

« Mon cher Albert,

« Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, ce n'est pas faute d'avoir pensé à vous. Vous seriez un des hommes avec qui j'aurais le plus de plaisir à voyager, et un de ceux qui, je crois, trouveraient le plus de plaisir à visiter le pays où je suis. C'est une terrible chose que de voir de belles choses seul, ou avec des indifférents, ce qui est pis, et de ne pouvoir parler de ces belles choses qu'en balbutiant une langue étrangère. J'ai souffert plus qu'un autre de tout cela ; maintenant je commence à m'habituer à la solitude et je crois que,

508 APPENDICF

n*ouss»''-je ^'agné qiio « ola a voyager en Espagne, mon argent ne serait pas perdu.

f J'ai passé à Madrid quinze jours de plus que je n'en avais l'intention, à cause des farces que vous avez jouées là-bas. Je voulais revenir aux premières nouvelles, mais les lettres de mes parents nvont appris que tout était tranquille. Je ne me console pas d'avoir manqué un spectacle qui ne se donne que tous les mille ans. Voilà deux représentations que je manque, la première pour être né un peu trop tard, et l'autre (représentation extraordinaire à notre bénéfice) pour ce malheureux voyage d'Espagne. Si je restais plus longtemps dans ce pays-ci, peut-être verrais-je l'équivalent du spectacle dont vous avez Joui. La musique française a ici bien des partisans, et je ne doute pas que d'ici à six mois elle ne soit généralement adoptée dans la Péninsule, à moins que les directeurs de théâtres n'aient le bon esprit de prévenir les demandes du public, en faisant jouer nos opéras. J'ai appris avec grand plaisir, mais sans surprise, la conduite de nos amis. Rappelez-moi à leur souvenir et dites-leur combien je les aime.

« J'avais commencé à écriie quelque chose sur le Musée de Madrid et sur l'école espagnole en général quand j'ai reçu la nouvelle du 25 j[uillet]. J'ai tout laissé, m'imaginant que vous n'en aviez que faire. Maintemant, voyageant trop rapidement, je n'ai plus le temps de mettre mes notes en ordie. A mon retour, si cela peut vous être agréable, j'aurai bien des cho.ses à vous dire sur Murillo, Velasquez, etc. Le maréchal Soult a laissé ici bien des richesses et à peine s'aperçoit-on de son passage. [J'au?'ai] aussi à vous parler du caractère singulier du peuple de ce pays. Jja canaille est ici intelligente, spirituelle, remplie d'imagination, et les classes élevées me paraissent au-dessous des habitués d'estaminet et de roulette de Paris. Je ne sais si c'est à la demi-éducation qu'ils reçoivent que l'on doit attribuer les préjupes et la sottise des gens comme il faut. II me semble qu'un savetier espagnol peut être bon pour les emplois les plus élevés, et un grand peut tout au plus devenir un bon toréador. A propos de tau-

Al'PENDICE 509

reaux, sachez que c'est le plus beau spectacle que l'on puisse voir. Il est certain qu'il n'y a rien de plus cruel, de plus féroce que les courses de taureaux ; mais prenez M. Appert^ le philanthrope et forcez-le d'assister à une corrida, je parie qu'il en deviendra plus amateur que les Espagnols euxmêmes. Moi qui vous parle, qui ne puis voir saigner un malade sans éprouver une émotion désagréable, j'ai été voir les taureaux seulement pour l'acquit de ma conscience, afin de voir tout ce qu'il y a d'étrange à voir. Eh bien ! maintenant j'éprouve un indicible plaisir à voir piquer un taureau, éventrer un cheval, culbuter un homme. A une des dernières courses de Madrid, j'ai été scandaleux. On m'a dit, mais j'ai peine à le croire, que j'avais applaudi avec fureur, non le matador, mais le taureau au moment où il enlevait, sur ses cornes, cheval et homme. On s'intéresse à un taureau, à un cheval, à un homme, dix fois, mille fois plus qu'à un personnage de tragédie. Je ne m'étonne plus que les gens qui, une fois par semaine, voient tuer une douzaine de taureaux ne puissent prendre goût à des ouvrages dramatiques.

« Les théâtres, si j'en excepte l'Opéra italien, sont encore moins suivis qu'à Paris, et c'est encore Scribe qui, comme à Paris, a seul le talent d'attirer des spectateurs. J'ai vu jouer le Mariage de Raison^, orné de quelques changements assez pitoyables. Les acteurs sont détestables, les femmes ont plus de naturel que les hommes, d'ailleurs elles sont très jolies. Les directeurs, ici comme chez nous, font banqueroute et se plaignent du mauvais goût de leur siècle.

« Depuis que j'ai vu Séville et Cordoue, je me sens tenté de me faire Turc. Tout ce qu'il y a de beau et d'utile est l'ouvrage des Maures. Leurs aqueducs abreuvent encore toutes les villes du Midi, sans que les habitants chrétiens se soient jamais donné la peine de les réparer. Ils ont défiguré leurs

1. Philanthrope célèbre qui s'occupa d'adoucir le sort des prisonniers, Stendhal cite son nom dans Rome, Naples et Florence, et dans le Rouge et le Noir.

2. Pièce de Scribe, représentée pour la première fois au Gymnase le 10 octobre 1826.

510 APPENDICK

mosquées pour en faire des églises et dans les maisons partiruliéros les barbares ont caché sous un badigeonnage épais les ornements délicieux que les architectes arabes savaient si bien employer. L'Alcazar de Séville et la mosquée de Cordoue, maintenant la cathédrale, étaient couvertes du haut en bas d'arabesques de couleur ; maintenant on a recouvert tout cela d'une couche de plâtre; c'est l'usage de peindre tout en blanc, c'est la seule propreté d'un pays où l'on mange des mouches dans la soupe dans les meilleures maisons. Par le même amour pour le blanc, ils nettoyent avec du sable des statues antiques et les rendent aussi éclatantes que les figures d'albâtre des pendules que vous voyez dans la rue de Richelieu.

« A mon retour, n'allez pas me demander des cigarres. Sachez que S. M. C.^, que Dieu garde beaucoup d'années! n'entend pas que ses sujets fument d'autre tabac que celui qu'il a la bonté de leur vendre. Or, ce tabac est si mauvais qu'on est obligé d'avoir recours aux contrebandiers, lesquels n'ont point de honte de vous faire payei' cinq sous un cigarre potable. J'imagine que sous le G. C. * nous ne fumerons que de bons cigarres et à bon marché. C'est dans cette espérance que je vous laisse. Je vais aiïranchir ma lettre, l'heure de la poste me presse et je n'ai pas le temps de vous dire nombre de choses curieuses qui me viennent à l'esprit. Je serai à Paris vers le 20 octobre.

« Comte Ramponneau. »

(Cachet postal d^ arrivée :

1 H septembre 1 830) Adresse : M. Albert Stapfer

4, rue des Jeûneurs Francia. (Paris.)

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