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Lettre adressée d'Espagne A Mademoiselle Sophie Duvaucel
Cette lettre fut publiée pour la première fois dans le Carnet historique et littéraire du 15 février 1900 (p. 103- 106). Elle était précédée du titre : « Mérimée en Andalousie », et de la suscription erronée : A Mademoiselle Sophie Durancel, etc.. Une note donnait cette indication : « Collection de M™6 L. de Gernay. Communication de M. le vicomte de Grouchy. »
L'original autographe en appartient aujourd'hui à M'»^ H. de Cernay ; son texte a été donné, d'après une recension faite par M. de Bormans, dans les Lettres d'Espagne, publiées avec une Introduction par Maurice Le vaillant en 1927. C'est ce texte que l'on trouvera ici. Il rectifie et complète sur plusieurs points celui du Carnet.
Sur M"6 Sophie Duvaucel, belle-fille du grand savant Guvier, et sur l'amitié qui l'unit à Stendhal et à Mérimée, voir V Introduction, p. xv et suiv. Deux ans après la mort de Cuvier — qui fut emporté par le choléra en mai 1832 — Sophie Duvaucel épousa l'amiral Ducrest de Villeneuve, préfet maritime de Lorient, où elle résida, et où Stendhal la vit peutêtre « au cours du voyage qu'il fit en Bretagne en 1837 ». Miss Doris Gunnel [Suetton Sharpe et ses amis français. Paris, Champion, 1925) a publié quelques-unes de ses lettres, accompagnées d'une notice. M. Louis Royer {ouvr. cité, p. xviii) a publié les lettres que lui adressait Stendhal. La plupart des autres lettres qu'elle reçut de Mérimée et qui appartiennent à M. le comte de Suzannet ont été imprimées, avec une substantielle introduction, par M. Maurice Parturier, dans la Reçue de Paris du l^r et du 15 septembre 1932.
A Mademoiselle Sophie Duvaucel AU Jardin des Plantes, a Paris
« Grenade, 8 octobre 1830.
0 Savez-vous bien. Mademoiselle, qu'en vous écrivant je
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fais une action sublime'/ Nous n'ij?norez pas que je suis coutuinier de semblables actions. Apprenez donc, que l'affrancliissement de cette lettre jusqu'à Irun va me coûter une piécette. (Certes, mon style vaut bien cela.) Or, le banquier sur qui j'avais une lettre de crédit n'est pas à Grenade, et je me trouve à la tète de neuf francs pour tout potage, sans trop savoir comment je ferai pour payer mon auberge, un cheval pour me sortir d'ici, etc.. Voyez un peu la magnanimité : je sacrifie la neuvième partie de ma fortune pour vous écrire et me fie, pour je reste, à la Providence et à une autre lettre de crédit que j'attends i)ar le prochain courrier.
« Je ne vous dirai rien de l'Alhambra . vous l'avez dans votre bibliothèque ; mais croyez que vous n'êtes pas dispensée de faire le voyage de Grenade et qu'aucun livre in-quarto, voire même in-folio, ne pourra vous donner une idée de la tour des Lions et de la Salle des Ambassadeurs. Après demain, je dîne avec un noble et aimable Grenadin au milieu de ces ruines vénérables. Imaginez un i)eu le plaisir (jue j'aurai à boire de bon vin de Jerez, dans le palais de Hoabdil !
a J'aime mieux vous parler de la pénitence qu'il faut acc.oiii])lir pour voir tant de merveilles. Par un triste hasard, je me suis trouvé retenu cinq jours dans la j)etite ville d'Algésiras, attendant des mules, des chevaux ou des vaisseaux. Vinrent enfin des ânes, et, sur cette noble monture, je me .suis mis en route en (compagnie d'un honnête Prussien, mon compagnon d'infortune, et d'une demi-douzaine de muletiers ou, pour mieux dire, d'âniers. Il nous a fallu huit jours pour gagner Grenade. H est vrai que nous avions le ( hemin le i)lus romantique du monde, c'est-à-dire le plus montueux, le i)lus pierreux, le plus désert qui puisse exercer la patience d'un voyageur qui, depuis trois mois, est à bonne école pour se former à cette vertu. Les peuples, sur notre passage, accouraient en foule, admirant notre accoutr-nient étrange, nos casquettes surtout qui, en And;ilousie, sont presque séditieuses : « Seiior YngU'sito sera... » Car quel autre qu'un Anglais pourrait pousser la manie des voyages jusqu'à s'enfermer dans la Sierra de Honda?
« Vous vous représentez les Espagnols comme des gens fort graves et silencieux, et ce sont, au contraire, les plus bavards et les plus impitoyables questionneurs, les Anda lous surtout... J'entre dans une boutique d'une mauvaise petite ville de montagnes, et je demande des cigares.
« — Ah ! vous êtes étranger? — Oui. — Ynglesito? (Les « Andalous se servent toujours de diminutifs.) — Non. — « Français? — Oui. — Militaire? — Non. — Marchand? — « Non. — Qui êtes-vous donc? — Un homme qui demande « des cigares. — Est-il vrai qu'il vient des soldats de là-bas? « (Ici je ferme les deux yeux et baisse les deux coins de ma « bouche, ce qui veut dire : « Je ne sais pas. ») — Et étiez- « vous en France quand est arrivée cette algarade?... — « Non. » Survient une femme qui me regarde sous le nez et tâte le drap de mon habit. La femme : « Est-ce que c'est du « drap de là-bas? Quelle belle mante on ferait avec cela ! « Les Françaises sont-elles jolies? Ètes-vous marié? Parlez « donc un peu français pour voir quelle langue c'est. » Moi :* « Que le diable vous emporte ! — Quelle drôle de langue ! on « ne l'entend pas et ils s'entendent entre eux ! »
« Vous savez que j'attache quelque importance à un bon dîner. Jugez de l'extrémité où j'étais réduit. En lisant mon menu, vous allez frémir d'horreur. 11 est bon que vous sachiez d'abord que dans une auberge espagnole on trouve assez souvent du pain et de l'eau, mais pas autre chose. En conséquence, nous étions obligés d'acheter notre dîner d'avance. Souvent, j'ai porté en croupe un coq vivant dont je devais souper le soir. Il ne fallait rien moins que l'appétit que donne l'air des montagnes pour me rendre insensible au sort de cet infortuné volatile et particulièrement à la dureté de sa chair. Le coq, au bout du voyage, est tué, plumé, mis en quartiers et jeté dans une grande poêle, avec de l'huile, beaucoup de piment et du riz. Le tout étant censé cuit, on sert la poêle sur une petite table haute de deux pieds, et mon Prussien, le muletier, son garçon et moi nous mangeons à la gamelle, chacun armé d'une petite cuiller de bois fort courte. Le muletier était le plus sale cochon de
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l'Andalousie ; mais il serait inutile, ou plutôt il serait indécent et extravagant, de demander une assiette à part, ou de prier que Ton servît les cheveux séparément pour Tusage de ceux qui les aiment.
« Ce souper, digne des temps héroïques, étant achevé, nous disons des douceurs à la fdle de la maison, tout en fumant nos cigares, i)uis nous allons nous jeter tous les deux sur un mateUis épais comme une brochure à dix sous, et nous dormons enveloppés dans nos manteaux, quand les punaises ne sont pas trop affamées. Samedi deinier, nous avions un matelas pour chacun et nous nous préj)arions à dormir comme des rois quand sont survenus trois autres voyageurs, gens de bonne mine et paraissant éduqués. Nous avons montré, dans cette occasion, une haute vertu, en offrant à ces pauvres diables de partager nos lits. Les matelas étant très étroits, il n'a pas été facile de nous arranger pour dormir cinq, là où il n'y avait place que pour deux. Cependant, la Providence étant grande et le sommeil aussi grand, nous avons dormi.
0 Je ne vous ai parlé que des désagréments ; je voudrais vous dire quelque chose des beautés du voyage ; mais les descriptions ne sont pas mon fort. Vous êtes j)eintre : arrangez des montagnes, des rochers, des châteaux en ruines, la mer (TV. B. que vous peindrez avec le cobalt le plus beau) et un ciel tantôt d'un azur foncé, tantôt chargé de nuages d'orage bien noirs. N'allez pas vous aviser de mettre des arbres dans le paysage : les arbres lui ôteraient tout son caractère espagnol. Je vous permets les aloès et les cactus, nopals, higa chumbera, dont je vous souhaite de manger les fruits. Avec de l'herbe sèche et quelques buissons jxir-ci })ar-là. p]n vérité, tout cela est si beau que l'on a oublié la dureté des poules et des matelas, les punaises, etc..
« Je n'ai rien à vous dire des voleurs. On dit que le pays en fourmille, mais je n'en ai pas rencontré. De quoi vivent ces i)auvres diables? Les voyageurs sont si rares 1 J'ai passé dans une i'rnta que dix-huit de ces messieurs avaient i)illée la veille, à ce que nous disait le ventera ; mais je ne conçois
pas ce que l'on peut prendre dans une venta, excepté des bancs de bois et la poêle à frire.
« A Loja, j'ai vu quelque chose de plus tragique. La veille (j'ai le malheur de n'arriver jamais que le lendemain) un orage avait produit un torrent énorme qui, tombant d'une sierra très élevée et entraînant avec lui des oliviers et de grosses pierres, a détruit trois maisons qui se trouvaient sur son passage. L'inondation a été si subite que personne n'a pu se sauver. Une des maisons était une école de petites fdles, qui, étant en classe dans ce moment, ont toutes péri. Le matin même, on en avait enterré onze, et à peu près autant avaient été entraînées trop loin pour qu'on pût retrouver leurs corps. La violence de l'eau était telle qu'une très grosse pierre, qui servait pour une prise d'eau, pesant près de cinq cents livres, a été portée à près d'une demi-lieue de distance. Les gens du pays nous ont dit que cela était arrivé par un châtiment de Dieu. Qu'avaient fait ces pauvres petites filles pour être noyées ou écrasées par les rochers?
« Je voudrais vous dire quelque chose des Espagnoles et surtout des Andalouses, mais je n'ai plus de papier. Quant à l'article pieds, avant d'avoir vu Cadiz, j'ai accusé les voyageurs d'exagération, mais, après avoir vu la promenade, un dimanche, et les souliers qui s'y promenaient, j'ai trouvé qu'on n'avait pas assez loué leur petitesse et leur élégance. Figurez-vous une petite femme noire avec des dents blanches comme la porcelaine de Sèvres, des yeux et des pieds de même grandeur, et des cheveux qui traîneraient à terre si on ne les rattachait sur le haut de la tête avec un peigne de dix-huit pouces de haut. Voilà la moyenne des Gaditanas » (i. e. des dames de Cadiz). Vide le dessin explicatif.
[Ce dessin représente les deux silhouettes d^une Andalouse, Vune de face, Vautre de dos. Mérimée a indiqué au-dessous de la première : o Dame de Cadiz ; » et au-dessous de la seconde : a Vue de dos. »
Les silhouettes sont accompagnées de la légende suivante, dont les lettres, répétées sur le dessin, se réfèrent aux différentes parties du costume.]
5ir> ai'Penhice
Explication de la fig^ure ci-jointe :
A. — Peigne d 'écaille. — TV. ^. 11 faut deux tortues pour en faire un.
lî. — Robe de satin noir faite à la française. (On ne porte plus la basquine.)