‹ Moscou en flammesChapitre 10 sur 23 · Nalivka, eau-de-vie aux framboises, au cassis, etc · texte numérisé non relu

Nalivka, eau-de-vie aux framboises, au cassis, etc

vagues, et se trouva dans uu bouquet d'arbres au bord de la Tchétchôra ; il comprit qu'en traversant la rivière, il atteindrait plus facilement Le Fortovo par la Basmannaïa ; là il rencontra un train de bagages dont les conducteurs s'étaient pris de querelle avec les chasseurs de Dimidoff qui escortaient une douzaine de chariots chargés de meubles, avec des lévriers, des chiens courants et des chevaux attachés à l'arrière. Ce ne fut qu'après quatre heures qu'il atteignit enfin le pont de Le Fortovo, mais là, nouvel obstacle : une colonne de cavalerie en retard arrivait, se poussant, se pressant. C'étaient des dragons et des cosaques.

— D'où venez-vous? demanda-t-il.

— De Sokolniky.

— Votre chef de division ?

— Le major-général Sikorsky.

— Où est-il?

Les soldats montrèrent un bois au-delà du pont.

— Plus vite, enfants ! il se fait tard, cria Pérovsky ; on se rassemble à la Barrière-Rogojskaïa, dépêchezvous !

— Radi staratsa 1> répondirent plusieurs voix, et le plancher du pont retentit sous des pas accélérés. Vassili put enfin passer.

. Le bois se trouva beaucoup plus éloigné qu'il ne l'avait cru : le chemin raboteux, défoncé par les pluies, traversait d'innombrables jardins potagers. La nuit tombait. Vassili, étonné qu'il fût si tard, pressait son cheval. Après avoir fait une verste environ à travers le bois, il vit près d'un étang un détachement mili-

1. Réponse militaire qui veut dire : « Heureux de nous donner de la peine. »

taire rangé en colonne. A travers le crépuscule, il put se convaincre qu'il n'y avait pas là seulement des Russes, mais des Français. Il hésitait encore. En se rapprochant il reconnut, à sa grande surprise, le gêné" rai Sikorsky assis auprès du chef de l'avant-garde française : c'était, comme il le sut plus tard, le général Sébastiani. 11 donna l'ordre à son cosaque de rester en arrière, et mettant la main à la visière de sa casquette, il alla droit à Sikorsky, et lui transmit les ordres de Miloradovitch.

— Que voulez-vous que j'y fasse, mon cher ? cria d'un ton mécontent le petit général, rond et vif (son regard était comme effaré, ses yeux rougis). Dieu m'est témoin que nous n'avons pas perdu notre temps: dès que nous avons appris l'armistice, nous avons marché comme tout le monde, mais ces messieurs, — et il désignait le général Sébastiani et d'autres, — ont coupé notre dernière brigade et se sont mis en tête de ne pas nous laisser passer ; enfin, tant bien que mal nous sommes parvenus à nous entendre. Dites à son excellence que nous la suivons sans nous arrêter.

Des ordres en français furent donnés : un régiment de cosaques du Don et un autre de dragons passèrent entre les rangs des détachements français.

Pérovsky attendit qu'ils eussent défilé, puis courut vers la lisière du bois où il avait laissé son ordonnance... Disparu ! 11 l'appela, personne ne répondit. On entendait sans rien voir le piétinement de la brigade russe qui marchait vers le pont. Yassili se dirigea du même côté, mais les Français avaient déjà placé, entre le bois et le pont, leur chaîne de garde.

— Qui va là? cria une sentinelle.

— Un parlementaire, répondit Pérovsky.

Mais la sentinelle ne le laissa pas passer, et l'officier qui plaçait les piquets, invita Vassili à le suivre auprès du général Sébastiani, qui lui donna l'autorisation de franchir la chaîne. A peine l'avait-il passée qu'il lui dépêcha son ordonnance pour le rappeler.

— Le roi de Naples est ici, dit-il ; vous parlez français, vous êtes instruit : cela lui fera plaisir de causer avec vous... Votre cordon est de l'autre côté du pont : vous avez donc le temps d'attendre une minute.

Pérovsky le suivit de mauvaise grâce : ils marchaient au pas, entourés d'aides de camp. Le bois dépassé, ils se trouvèrent en plein champ ; on voyait des feux ; après avoir traversé un fossé, ils arrivèrent près d'une grande isba ; une foule d'officiers stationnaient à l'entrée ; des soldats, avec des torches allumées, vinrent au-devant de la petite troupe.

Sébastiani, descendu de cheval, donna l'ordre de prendre celui de Pérovsky et l'engagea à attendre jusqu'à ce qu'il eût vu Murât. Vassili entra dans une chambre faiblement éclairée. Au dehors on entendait des bruits de voix ; des cavaliers arrivaient, partaient ; un Français de haute taille, une queue de cheval à son casque, entra et se mit à fureter dans l'armoire ; cherchant quelque chose à manger, puis sortit en jurant. Une demi-heure après, le général Sébastiani entra.

— Le roi de Naples est occupé, dit-il, il ne peut Vous voir avant demain matin : passez la nuit ici.

— Impossible ! répondit Pérovsky perdant patience. Je suis attendu ; j'avais apporté des ordres, je dois revenir au plus vite faire mon rapport... Ne me retenez pas !

— Je vous comprends... Mais la nuit, et par une telle obscurité, en vue de nos positions qui ne sont pas très nettement définies, vous ne pourriez guère rejoindre les vôtres sans danger.

— Suis-je donc prisonnier ? demanda Vassili en maîtrisant son dépit. Vous, général, mieux qu'un autre pouvez trancher la question, puisque vous avez vu que j'ai été envoyé au commandant de la brigade qui vient de partir...

— Voyons, jeune homme, calmez-vous, dit Sébastiani souriant en s' asseyant sur un escabeau. Je vous donne ma parole de soldat que vous verrez le roi de bonne heure, après quoi on vous remettra à vos avant-postes... Et maintenant, mangeons et reposonsnous ! Nous sommes tous abîmés de fatigue, il faut en convenir.

Un aide de camp apporta une espèce de gaîne en cuir, couverte de poussière, contenant quelques victuailles et un flacon de vin. Il offrit à Pérovsky qui n'avait rien pris depuis le matin, un morceau de pain, du fromage, un verre de sauter ne.

— Moscou est désert, abandonné par ses habitants, dit Sébastiani tout en mangeant : le savez-vous ?

— Il ne pouvait en être autrement, répondit Pérovsky.

— Mais l'empereur entre demain dans votre Kremlin ; il loge dans le palais des tsars : vous ne vous y attendiez pas...

— Notre armée existe, elle n'est pas en déroute.

— Si votre empereur nous avait tendu la main,

Napoléon et lui seraient les maîtres de l'univers, et nous l'aurions montré à la perfide Angleterre en allant aux Indes... Du reste, il est l'heure de dormir, ajouta Sébastiani en voyant que Yassili ne lui répondait plus et n'avait pas touché à ce qui lui était offert.

On fit passer Pérovsky dans une autre pièce, remplie d'officiers d'état-major et d'ordonnance qui dormaient, couchés pêle-mêle sur le plancher. Il étendit son manteau à terre, mit sa casquette sous sa tète et sans ôter ses bottes se coucha dans un coin.

A la lueur des torches qui brûlaient encore dans la cour, il vit, assis près de la fenêtre, un jeune officier français d'une beauté remarquable, très pâle, avec un bras en écharpe et un mouchoir ensanglanté autour de la tête ; il causait avec quelqu'un qui était au dehors : ni l'un ni l'autre n'avaient fait attention à l'entrée de l'ofïicier russe et ils continuaient leur entretien.

— Je l'ai vu un jour, portant une toque de consul en velours rouge et or, disait la voix de l'autre côté de la fenêtre en français mais avec un fort accent étranger. Qu'il était beau ! Ici, il apparaîtra sous un jour nouveau, dans le costume des anciens tsars, sans doute...

— Mais notre patrie, la reverrons-nous ? dit le blessé d'une voix affaiblie. Mon père m'écrit de Màcon que les impôts deviennent toujours plus lourds, qu'on pressure le peuple : on a pris à ma sœur sa dernière vache, et ma sœur a six enfants...

— C'est un grand homme, répondit l'autre ; il n'aura pas dit en vain que cette Russie sauvage doit subir son destin. Souvenez-vous de ce que je vous dis : il affranchira les serfs, ressuscitera la Pologne, fondera les duchés de Smolensk, de Vilna, de Pétersbourg ; il

y aura de nouveaux ducs, des vice-rois ; il distribuera des apanages à ses généraux et donnera la Pologne à son frère Jérôme...

— Cependant, interrompit le blessé, vous n'êtes pas général ; vos compatriotes sont braves, je ne dis pas le contraire, mais l'armée de Koutouzoflf n'est pas anéantie et la fortune est aveugle.

— Vous parlez du hasard, reprit l'autre ; vous oubliez donc le mot du nouveau César : « Le boulet qui me tuera n'est pas encore fondu. » Le grand homme doit vivre et vivra longtemps encore, combattant comme les anciens preux pour les opprimés... Riga est pris ; Macdonald doit être à Saint-Pétersbourg... Vous n'en croyez rien? Eh bien, si cela ne suffit pas, sachez qu'il y a pour des millions de faux billets de banque russes en circulation ; enfin on trouvera, on produira s'il le fautj un nouvel usurpateur... Le peuple ne dit-il pas que l'empereur Paul existe, qu'il est là?...

Le blessé ne répondit plus ; le silence se fit dans la chambre, au dehors les torches s'éteignirent...

« Tout cela serait-il vrai? se demandait Vassili. Un peuple civilisé, un homme de génie tout récemment encore mon. idole, pourraient-ils se laisser aller à ces extrémités? Non, c'est impossible. Ces inventions sont le fait de cerveaux en délire, de ces gens enivrés d'orgueil qu'irrite leur malechance à Borodino ».

Pendant longtemps, Pérovsky ne put dormir. L'idée lui vint de sortir de l'isba sans être vu et de gagner le bois. Il se leva ; mais en entendant le qui-vive des sentinelles, il comprit l'inanité de sa tentative. Il se recoucha, et finit par s'endormir.

A l'aube, le tambour battit ; tout le monde s'éveil* lait, la journée s'annonçait douce et tiède. Sébastiani

tint parole et envoya Yassili à Murât, avec un de ses aides de camp.

Le roi de Naples avait passé la nuit à Moscou. Pérovsky et son compagnon se dirigèrent vers le Zamoskvariétché où logeait Murât, près de l'église de Saint-Clément. Vassili chercha des yeux et découvrit la maison à contrevents verts de la mère de Kvashnine ; des soldats français sortaient précisément de la porte cochère, emportant des meubles et d'autres objets. A travers les fenêtres ouvertes on voyait d'autres soldats, le visage rouge et échauffé, se promenant dans les chambres, le casque sur la tête, l'uniforme en désordre. « Serait-ce le pillage? pauvre Kvashnine ! » se dit Vassili en regardant un petit fantassin trapu, les jambes torses, le nez en bec d'aigle, qui traînait un gros paquet de linge et de vêtements de femme, en répétant : « C'est pour ma belle, c'est pour Paris ! »

Un peu plus loin, ils apprirent que le quartiergénéral de Murât avait été transporté à la Vshivaïagora; ils rebroussèrent chemin et arrivèrent bientôt devant la grande maison de l'orpailleur Batashoff. Deux sentinelles étaient devant la porte cochère, et une garde d'honneur était rangée dans la cour. Au dessus de la maison à deux étages, flottait le drapeau royal, rouge et vert : dans le jardin, des chevaux sellés attendaient, attachés à des pieux, foulant le gazon et les parterres. Sur le perron se tenaient des généraux, des employés, des ordonnances. Au-dessous, un gros homme à tète grise, en habit bleu, avec jabot, le chapeau à la main, saluait tout en pleurant presque.

— Que chante-t-il? cria d'un air ennuyé le général de service à qui le vieillard s'adressait avec force gestes.

— Voici un officier russe que le général Sébastiani envoie à sa majesté, dit l'aide de camp.

— Ah tant mieux ! fit le générai s'adressant à Pérovsky ; veuillez avoir l'obligeance de nous dire ce que veut cet homme.

Le solliciteur était le premier commis et le majordome de Batashoff.

— Que désirez-vous ? lui demanda Pérovsky sans descendre de cheval, dites, je traduirai.

— Ah ! notre père nourricier et orthodoxe, s'écria le gros homme tout content en se signant, vous êtes donc aussi prisonnier, comme nous !

— Nullement ! répondit Vassili d'un ton sec en rougissant. J'ai mon épée, vous voyez : donc je suis libre ... Qu'ya-t-il?

— Mais voilà, monsieur ; je suis Maxime Sokoff, majordome de la maison. Ils sont tous tombes ici avec leur roi (que le diable les emporte !) comme des bêtes fauves... Il n'y a pas moins de trente généraux, et les voilà installés chez nous depuis hier au soir ; voyant qu'il n'y avait rien à faire contre la force, nous leur avons préparé un gros souper. On est allé chez tous les boulangers sans pouvoir trouver du pain blanc, rien que du noir, excepté un quart de saïka pour leur roi, et ils se sont fâchés contre le pain noir, continuait le pauvre Maxime en s'épongeant le front. Et chaque général exige qu'on lui donne un lit douillet, une chambre, à part et où les prendre ?.. (Ici un regard farouche aux Français.) Leur roi a pris son repas dans le salon, il a couché dans la chambre des maîtres; les autres ont passé la nuit dans la grande salle, le salon du coin, la salle à manger et ils n'ont pas été satisfaits, car ils ne voulaient ni divans ni couchettes, rien que des lits et des coussins de maîtres : ils jetaient

les nôtres par les fenêtres. Toute la nuit les bougies ont brûlé dans le grand lustre et dans les quinquets, et pour nous, le croirez-vous, monsieur, ils nous ont traités comme des va-nu-pieds... C'est une vraie ruine!... Ce matin, quand tous ces généraux se sont réveillés avec leur horde, dans la grande maison, dans l'aile des musiciens, dans la serre, à l'office, ils demandaient tous en même temps du thé ! à manger ! de l'eau-de-vie ! du bourgogne ! du Champagne... C'était à devenir fou, à se jeter à l'eau...

Vassili l'interrompit.

— Oui, du Champagne ! répéta en riant un des officiers de la suite, mais enfin que veut-il, ce bonhomme !

— Ils ont aussi terriblementpourchassé les femmes au jardin, dans les cuisines, continuait le majordome avec un regard chargé de haine du côté des Français. Aujourd'hui, j'ose le dire et je vous prie de le leur répéter, leurs soldats ont enlevé aux cuisinières non seulement le pain chaud, mais même celui qui n'était pas cuit... Où cela s'est-il jamais vu? Et voilà qu'un de leurs officiers, un fendant, un petit brun, oh! celui-là je le reconnaîtrai bien ! est arrivé avec un palefrenier ; ils ont brisé la serrure de la remise, ils ont attelé nos trotteurs gris à la calèche de Vienne et sont partis sans dire gare ! ils les ont peut-être volés pour toujours... Qu'est-ce que cela leurjfait, aces brigands ? Il y en a qui n'ont sur le dos qu'un uniforme ràpè et une culotte rapiécée.... et moi qui dois répondre de tout au maître ! « C'est comme cela, Sokoff, que tu veillais, » me dira-t-il !

Pérovsky traduisit ce discours : l'auditoire riait de bon cœur.

Tout à coup, un mouvement se produisit, tout le monde se tut et se précipita vers le perron où parut un général encore jeune, grand, mince, avec un nez romain, une figure avenante, des yeux vifs et riants; ses cheveux châtains, coupés très courts sur le front, tombaient des tempes sur les épaules enlongues boucles ondulées ; il était coiffé d'un tricorne brodé d'or et portait une tunique courte en soie verte avec une culotte marron, des bas bleus et des bottes polonaises. Sur sa poitrine s'étalait une chaîne d'or, formée d'aigles à une tète ressortant sur un ruban rouge, à ses oreilles des boucles comme en portent les femmes, un sabre turc à la ceinture ; par le col entr'ouvert sortaient négligemment les bouts d'une cravate de dentelle. C'était Murât, le roi de Naples. Le général de service fit son rapport sur l'arrivée de l'officier russe.

— Qu'avez-vous à me dire, capitaine ? demanda Murât en fixant ses yeux intelligents et bons sur Pérovsky, et soulevant poliment son chapeau, tout en se dirigeant, avec une démarche élégante, vers le cheval noir, couvert d'une housse brodée, qu'on lui amenait.

— Le général Sébastiani m'envoie à votre majesté qui désirait me voir.

— Ah ! oui... mais excusez-moi, mon cher, répondit Murât se mettant lestement en selle. Je suis pressé, vous voyez :à mon retour de la revue, je vous enten-

drai avec plaisir... Ayez soin de lui et de son cheval, ajouta-t-il en saluant aftectueusement Pérovsky .

Escorté par une suite brillante, il quitta la cour au petit galop, avec une élégance un peu théâtrale. Le général de service recommanda l'officier russe aux ordonnances qui conduisirent Vassili dans l'aile des musiciens, donnant sur le jardin. Il y resta seul assez longtemps.

Tout en marchant de long en large, il ouvrit la porte et aperçut une sentinelle dans le vestiaire ; de la fenêtre il en vit une autre sous un tilleul, le fusil à l'épaule, gardant un fourgon militaire.

Enfin des passe firent entendre, le majordome entra en soufflant ; un domestique le suivait portant un déjeuner sur un plateau.

— Oh ! ces goinfres, ces démons ! disait le vieillard en tirant de sa poche un flacon tressé d'osier. Je suis pourtant parvenu à sauver quelque chose ! Prenez ceci, monsieur, c'est du vrai rhum de la Jamaïque.

Pérovsky en but un verre et déjeuna copieusement.

— Pétia, dit le majordome au garçon, nous avons encore du jambon et des oies fumées : tiens, voici la clef du garde-manger ; elle restera dans ma poche jusqu'à ce que ces affamés (que l'enfer les prenne !) s'en soient emparés ; tu trouveras aussi du beurre dans un petit pot, derrière la porte : apporte-le sans être vu !

Le domestique sorti, Maxime s'assit sur le bord d'une chaise en s'essuyant le visage.

— Ils ne manqueront pas de lumière ici ; ils en auront à souhait pour illuminer leur départ, les nions-

très ! fit le majordome après un moment de silence.

— Comment cela? demanda Pérovsky.

— Vous ne savez pas ! . .. Mais regardez par la fenêtre : Moscou brûle !

— Où ?... Où donc ?

— Cela a commencé à la Pokrovka. En venant ici, j'ai vu le feu dans la Zamoskvariétché. Ils sont tous sortis de la maison pour regarder l'incendie, et ils gesticulent et parlent dans leur baragouin...

Vassili s'approcha de la fenêtre ; les arbres empêchaient de voir la rive, mais au-dessus de leurs cimes, du côté du monastère Donskoï, une épaisse colonne de fumée s'élevait menaçante.

— Ah ! ces païens ont fait bien du mal et perdu trop d'àmes innocentes : quel compte à rendre au jugement dernier !

— Penses-tu que ce soient les nôtres qui aient mis le feu?

— Et comment en serait-il autrement ? dit le vieillard étonné : du moment qu'on n'a pas le temps de sauver son bien, il faut le brûler ! Moi, par exemple, j'ai veillé et gardé le bien de mes maîtres pendant toute ma vie... Envoyant le pillage, et pendant que je vis encore, les mains me démangent de saisir un brandon de paille et de les brûler tous pendant leur sommeil, y compris leur Bonaparte!...

« Le voilà, le peuple russe, se dit Vassili. Il a mieux jugé nos conquérants que nous autres, et plus simplement ! »

— Oncle ! dit le garçon en rentrant, on brise les coffres, je n'ai pas osé descendre à la cave...

— Qui brise les coffres ? où? s'écria le vieux, tressautant sur sa chaise,

— Les soldats sont entrés dans votre chambre :

ils emportent la vaisselle, les saintes images, vos habits, ils ont sorti du coffre votre pelisse de renard et la robe de chambre neuve de la tante.

— Ah ! ils se souviendront de nous ! dit le majordome... et, tout éperdu, il se précipita dans le corridor et ne revint pas. Des cris déchirants se firent entendre dans le sous-sol : une poignée de soldats avec un sergent sortirent par la porte du jardin et traversèrent rapidement la cour ; le pillage était arrêté, le silence se fit ; une heure se passa. Vassili, inquiet, s'efforçait de comprendre pourquoi on le retenait ; il s'étendit sur une causeuse... L'idée de s'évader lui revint encore, mais où et comment ! Un bruit de bottes éperonnées se fit entendre ; un attaché de l'étatmajor parut disant que le roi de Naples, retenu jusqu'alors au Kremlin, venait de rentrer, qu'il dînait en ce moment et priait Pérosvky de venir le rejoindre. On conduisit Yassili dans une autre antichambre où il attendit encore assez longtemps, ; avec le bruit des assiettes et des bouchons du Champagne, les voix très hautes des convives arrivaient jusqu'à lui... Quand il fut introduit, les bougies étaient déjà allumées. Murat écrivait, il avait l'air soucieux.

— Quelle journée, capitaine ! je vous ai fait attendre longtemps. . . Que d'ennuis inattendus nous arrivent ! Asseyez-vous. Vous êtes un Russe instruit ; expliquez-nous une chose que nous ne pouvons comprendre : pourquoi le peuple a-t-il si peur de nous ? à quoi tient cette fuite inexplicable de tous les paisibles habitants de Moscou?...

— Je suis embarrassé de répondre, j'appartiens au camp ennemi.

— Parlez sans vous gêner, reprit Murât d'un air aimable et protecteur en regardant de ses yeux fati-

gués mais attentifs l'officier russe ;je vous assure que nous n'y comprenons rien !

Vassili se souvint des menaces du gros Maxime et du brandon de paille...

— Depuis deux siècles > Moscou n'apas été envahi par l'étranger, répondit-il. Je ne sais ce que dira la Russie quand elle apprendra que la ville a été rendue sans combat et que l'ennemi est au Kremlin...

— Sommes-nous donc des barbares, des exterminateurs ? dit Murât en souriant avec condescendance. En quoi menaçons-nous la vie et la propriété des Moscovites ? On nous a livré Moscou sans coup férir ; comme des marins qui aperçoivent la terre, nos soldats, à la vue de cette ville si ancienne et si grandiose^ sont dit : Moscou, c'est la paix, la fin d'un long et loyal combat... Hier, nous avons accepté la prolongation de l'armistice, nous avons laissé passer

vos détachements, vos trains de bagages et. tout à

coup...

— Mais, sans l'armistice, dit Pérovsky, notre armée était prête à se battre ; à chaque carrefour, à chaque coin de rue, ce sont des couteaux que vous auriez rencontrés au lieu de sabres...

— Et pourquoi une telle réception ? Que veulent dire ces incendies ? C'est tout bonnement un guetapens !...

Murât avait prononcé ces paroles d'un air emporté ; il se leva .

— Depuis hier on me retient ici, dit Pérovsky : l'incendie a commencé depuis.

— C'est une trahison ! continuait Murât en arpentant la chambre ; la police n'existe plus, les pompes ont disparu : il est patent que Rostopchine a don-

né le signal à ses complices laissés ici pour que Moscou soit brûlé de fond en comble... Mais nous le lui rendrons ! Son signalement est donné : mort ou vif, nous l'aurons entre nos mains ! Ce n'est pas ainsi qu'on se comporte avec ceux qui sont allés pour vous à Tilsitt, àErfurt...

— Majesté, dit Vassili, je ne suis qu'un simple officier, les devoirs de mon service me réclament, les questions politiques me sont étrangères. Si vous avez appris de moi ce que vous désiriez savoir, je vous conjure de me laisser retourner àmonposte : je suis aide de camp du général Miloradovitch, et c'est lui qui m'a envoyé.,.

— Comment ! vous n'êtes pas prisonnier... dit Murat étonné.

— Non, je ne suis pas prisonnier. Le général Sébastiani m'a retenu pendant l'armistice, disant que votre majesté souhaitait me voir : son aide de camp qui m'a amené ici peut certifier l'exactitude de mes paroles.

Murât réfléchit un instant, puis sonna et fit chercher l'aide de camp, mais il était parti.

— Je vous crois, dit-il. Je me souviens maintenant que Sébastiani m'a proposé d'entendre un officier russe... C'était donc vous? Je devais ensuite vous renvoyer au général Miloradovitch. Mais cela ne dépend plus de moi : il faut l'ordre du chef de l'état-major, le prince de Wagram. Il est tard, ajouta-t-il d'un ton bref. On ne vous laisserait plus entrer au Kremlin, la résidence de l'empereur. Je vous y enverrai demain matin avec plaisir.

Une fois encore on reconduisit Pérovsky dans l'aile des musiciens. En traversant la cour, il entendit des injures et une voix d'homme qui disait : « Mais, ma

belle, je vous garantis que la signora Prascovia sera partout respectée... »

— Va-t'en au diable, butor ! répondit la signora Prascovia. Si tu ne me laisses pas aller en paix, je te jure que je t'assomme avec une bûche,... ou bien j'appelle au secours.

Vassili s'étendit sur la couchette sans se déshabiller ; ni le majordome, ni aucun autre domestique ne vinrent le trouver : il passa la nuit sans fermer l'œil. Au matin, le même individu que la veille vint le prévenir qu'il avait reçu l'ordre de l'envoyer à Berthier avec un officier de service.

Dans la cour, voyant que son compagnon était en selle, Vassili demanda qu'on lui rendit son cheval. On alla le chercher dans les jardins, à l'état major, aux écuries royales... le cheval avait disparu: il dut forcément suivre à pied jusqu'au Kremlin.

Tout le long du chemin, dans les rues Solianka et Varvarka, devant la maison des Enfants-Trouvés, près du Gostinnoïdvor, Vassili eut le cœur serré à la vue de ce qui se passait. Tout près de la résidence du roi de Naples, dans la Solianka, des groupes de soldats avinés, débraillés, se promenaient en désordre, portant sous le bras les objets pillés dans les maisons ou les boutiques. Dans l'église de Sainte-Barbe- Martyre, Pérovsky vit, par la porte ouverte, qu'on avait installé des chevaux jusque dans le sanctuaire ; sur les murs était écrit au charbon : « Ecuries du général Guilleminot... »

Le temps était lourd, le ciel couvert de nuages épais, le vent du nord soufflait perçant. Sur la place brûlait un vrai bûcher : meubles jetés par les fenêtres, chaises, canapés moelleux éventrés, cadres dorés, tables de laque, tout flambait.

Les étincelles volaient sur les vieux toits des maisons voisines ; personne n'y prenait garde. Pérovsky vit tout d'un coup une épaisse colonne de fumée s'élever précisément sur l'emplacement de la maison Batashoff qu'il venait de quitter : « Le majordome aurait-il tenu parole ? se demandait-il. C'est bien possible, le vieux avait l'air décidé. Je commence à croire qu'en effet ce sont les Russes qui mettent le feu... »

Les boutiques du Gostiniioïdvor étaient enveloppées de fumée ; des soldats français de toute arme, sales, déguenillés, emportaient chacun une part du butin qu'ils se disputaient entre eux, caisses de thé, de raisins secs, sacs de fruits, barriques de vin, de sucre, de miel, ballots de drap et de toile...

Près du Zariadié, une bande de maraudeurs ivres entraînait deux prisonniers : l'un portait un chapeau gris et une redingote bleue à la mode du jour ; l'autre âgé, long et maigre, était déguisé en paysan russe : les pillards enlevaient au plus jeune redingote, chapeau, bottines, chaussettes ; pâle et éperdu, ses pieds nus sur le pavé, il regardait autour de lui ; les soldats tenaient l'autre par la main, s' efforçant de le faire asseoir pour lui prendre ses bottes... « Mais c'est Gerambeau avec son compagnon de l'autre jour, » se dit Pérovsky étonné en les reconnaissant.

Gerambeau, en ce moment, reconnut aussi Vassili... Mais le croyant envoyé à Moscou comme parlementaire, il n'osait lui demander sa protection.

— Quelle infamie ! dit Pérovsky à haute voie en montrant avec indignation cette scène à son compagnon. N'allez-vous pas mettre ordre à tout cela ? C'est de la brutalité envers de paisibles habitants, du brigandage en plein jour... Je connais celui qui a un caftan : c'est un de vos compatriotes !

— Ah bah! un Français ?... Mais puisqu'il habite Moscou, peu importe, dit l'officier en se dandinant et s'éloignant du groupe... Que voulez-vous? On les interrogera ; s'ils sont innocents, on les relâchera. Tout cela, ce sont les désagréments inséparables de la guerre. Mais vous êtes gentils, vous autres! Non seulement les citadins sont partis, mais les citadines aussi... C'est inhumain, cela ! Où sont vos charmantes barines, vos demoiselles?...

Vassili regarda attentivement son conducteur, et vit qu'il était un peu lancé. Le tambour battait, le vent soulevait des tourbilllons de poussière ; on entendait des piétinements de chevaux et le grincement des roues d'un convoi de bagages. Un régiment de gardes à cheval suivi d'artillerie, défilait sous la Porte-du-Sauveur, passant devant l'église de Yassili-Blagennï, et se rendant au Kremlin. A la suite venaient des voitures, des calèches neuves aux vernis brillants, enlevées dans les établissements des carrossiers ; sur les sièges étaient assis des soldats de cavalerie, aux visages hàlés et couverts de poussière, aux casques de cuivre, conduisant les chevaux ; aux portières d'un landau se montraient des têtes rieuses ; c'étaient des prisonnières enlevées dans les faubourgs de Moscou : elles croquaient gaiement des noisettes.

— De quoi vous plaignez-vous? dit Vassili à l'officier : voilà les Sabines des Romains d'aujourd'hui.

— Pas pour nous, mais pour d'autres, dit celui-ci

en montrant le Kremlin. L'empereur a couché dans le palais des tsars. Il est sorti sur un des balcons pour admirer, au clair de lune, cette féerique cité des mille et une nuits. Ce matin, il a dit au roi de Naples qu'il démanderait à Arnault ou à Luce de Lancival d'écrire une tragédie intitulée : Pierre le Grand. Remarquez la différence: celui-ci allait étudier en Occident pour vous instruire à son retour, et celui-là vient en personne vous apporter la civilisation.

Ne pouvant continuer leur chemin, Pérovsky et son conducteur descendirent vers la rivière et entrèrent dans le Kremlin par la Porte Taïnitzkïa. Vassili vit des fourneaux construits à la hâte ; des employés de confiance y jetaient des vases, des calices, des chasses, des croix, d'autres objets précieux enlevés aux églises, et dont on faisait des lingots.

— Ceci ne vous indigne pas non plus? dit l'officier russe en montrant le sacrilège qui se commettait. Et dire que c'est nous qu'on appelle barbares !

— Je vous conseille de vous abstenir de juger, dit le Français : cela n'est pas de mise ici. Nous songeons à la guerre et non aux ornements d'églises ; nous avons un demi-million de soldats et pas un prêtre, ajouta-t-il en souriant : vous feriez mieux de me dire où sont cachées vosbarines et barislinis... Mais nous voici arrivés: venez, je vous prie, par ici.

A l'entrée du château, près du « Perron-Rouge, » deux sentinelles à cheval, enveloppées de grands manteaux blancs, se tenaient immobiles. Le poste d'honneur, composé de grenadiers de la vieille garde, était installé à l'intérieur et sur le perron de la cathédrale de l'Archange. Sur un grand feu, la soupe des soldats cuisait dans une vaste chaudière. Le conducteur de Pérovsky, ayant reconnu un ami dans le comman-

dant du poste, lui confia Vassili qu'on fit entrer dans la cathédrale où les officiers l'entourèrent, lui faisant force questions et le plaisantant sur ce qu'il affirmait ne pas être prisonnier.

La cathédrale avait un aspect indicible de désolation : outre le corps de garde, on y avait établi un magasin de vivres et même une boucherie et une cuisine. Les saintes images enlevées aux murs, posées sur des caisses de gruau, de farine, servaient de sièges aux soldats; dans le sanctuaire, une couchette faite avec les portes mêmes du lieu très saint, appuyée contre l'autel et drapée d'un splendide vêtement de prêtre en soie lilas, était occupée par la cuisinière du régiment, grosse rougeaude joufflue qui épluchait des carrottes : la table et l'autel étaient couverts de tout un attirail de cuisine ; des oies, des pièces de gibier se balançaient au graui lustre ; des clous fichés dans l'iconostase supportaient des quartiers de bœuf saignants, enveloppés d'une riche nappe d'autel ; des soldats fumaient et jouaient aux cartes ; l'air était suffocant.

Les officiers qui entouraient Pérovsky lui demandaient ce qu'était devenue l'armée russe, où étaient Koutouzoff et Rostopchine ; ils se plaignaient de ne pouvoir trouver ni tailleurs ni bottiers pour remonter leur garde-robe ; bientôt même on ne saurait où trouver de l'argent et, depuis la veille, la ville prenait feu de tous côtés.

Yassili répondait que les Russes souffraient encore davantage et cela par la faute des Français... Bientôt son conducteur l'emmena pour le présenter au maréchal prince Berthier.

Ils traversèrent plusieurs salles de réception remplies d'officiers de la suite de l'empereur, de pages aux uniformes brodés d'or, et Pérovsky se trouva dans une galerie de passage donnant sur « la Moscou- Rivière. » Près d'une haute porte dorée, se tenaient deux grands mamelouks en turbans blancs et jaquettes rouges ; un petit page poudré, en uniforme et bas de soie, tenait un livre sous son bras et, comme les mamelouks, ne quittait pas des yeux la porte fermée ; des voix se faisaient entendre dans la chambre à côté. Vassili jeta un coup d'œil par la fenêtre : le tableau qu'offrait, au-delà de la rivière, tout un grand quartier de Moscou en flammes, la Zamoskvariétché, était horrible à voir, une vraie mer de feu et de fumée, d'où surgissaient çà et là quelques toits demeurés intacts. L'incendie était si rapproché qu'il teignait en rouge la chambre et ceux qui s'y trouvaient. Yassili se souvint de la teinte pourpre qu'avait revêtue le ciel au-dessus de Moscou, lors de sa dernière promenade avec Aurore, à la Montagne-du-Salut. «On aurait pu croire que c'était une prophétie, se dit-il avec un soupir.

— Vous admirez le fruit de vos œuvres, dit une voix brusque derrière lui.

Il se retourna, et vit, ou plutôt devina, dans une auréole enflammée, Berthier, le chef de l'état-major, entouré d'aides de camp. C'était un vieillard maigre, à la poitrine étroite, et visiblement enrhumé. Ses

joues étaient rouges de fièvre, il portait une écharpe de laine autour du cou, ses yeux jetaient des éclairs de colère.

— C'est une chose révoltante, continua-t-il. Vous et les vôtres, vous nous le payerez !

— Je ne comprends pas vos paroles, monsieur le maréchal, dit Vassili: que reprochez-vous aux Russes?

— Entendez-vous? Il s'excuse !... exclama Berthier irrité. Vos compatriotes brûlent une ville magnifique, abandonnée ; ils nous brûlent, nous ! et nous ne devrions pas vous accuser ? Mais nous saurons la vérité... Une commission est nommée pour rechercher les incendiaires... Tout se découvrira !

— Pardonnez-moi, monsieur le maréchal ; j'ai été retenu pendant l'armistice ; les incendies ont commencé après : il m'est donc impossible de vous en expliquer les causes. Je vous supplie d'ordonner qu'on me laisse retourner à mon poste. Le général Sébastiani m'en a donné sa parole : la parole d'un officier français...

— Je n'y puis rien, répondit Berthier se fâchant contre sa toux. Il n'est pas en mon pouvoir de vous renvoyer. On me dit que vous avez passé deux jours au milieu des troupes françaises ; vous n'avez pas été entouré des précautions voulues ; vous avez pu voir et entendre des choses que vous ne devez pas savoir...

— Ce n'a pas été ma faute si l'on m'a retenu aux avant-postes, dit Vassili : demandez-le à ceux qui l'ont fait. Je vous le répète, je me permets de protester : c'est de la violence, car je ne suis pas prisonnier. Le sentiment de la justice et de l'honneur, la parole d'un général français seraient donc...

— L'honneur ! la justice ? s'écria Berthier en montrant la fenêtre avec un geste de mépris... Par quoi

les Russes rachèteront-ils ce vandalisme? Tout ce que je puis faire pour vous, c'est de soumettre votre supplique à l'empereur. Attendez! il vous entendra peut-être lui-même, quoique je ne puisse pas en répondre : il est occupé.,.

Au même moment, du bruit se fit entendre. On parlait, on criait : « Au feu ! nous brûlons ! » Tout le monde se précipita aux fenêtres, mais on ne voyait pas où l'incendie avait éclaté. Une confusion extrême s'ensuivit. Berthier envoya ses ordonnances aux informations, et lui-même se dirigea vers la porte gardée par les mamelouks.

Cette porte s'ouvrit tout à coup, et sur le seuil parut un homme de quarante à quarante-cinq ans, pas grand de taille, assez gros, et dont la figure d'une pâleur mate s'éclaira des lueurs de l'incendie. De rares cheveux, soigneusement peignés, retombaient en mèches courtes au-dessus de ses yeux d'un gris bleu, le menton se perdait à demi dans les plis d'une cravate blanche fortement nouée. Ses jambes courtes étaient enfermées dans des culottes de peau de daim et chaussées de hautes bottes à glands ; aucune décoration sur sa longue redingote gris-sable, ouverte sur la poitrine. A son aspect, tous ceux qui se trouvaient dans la salle se rangèrent, saluèrent et restèrent immobiles comme des statues. Quant à lui, il ne salua ni ne regarda personne. D'une main il tenait un papier, de l'autre une tabatière. Il avait l'air mécontent, et paraissait enrhumé comme Berthier.

Pérovsky reconnut Napoléon : le sang lui monta à la tête. « Le voilà donc, le héros de Marengo et des Pyramides! se disait-il tout en dévisageant l'empereur. Est-ce bien lui, mon idole, mon dieu tout puissant d'autrefois?... Il y a quelques jours à peine, il

galopait vers la redoute de Raïevsky, et, en ce moment, je ne suis qu'à quelques pas de lui... Est-il possible qu'il y ait quelque chose de commun entre lui et ceux qui l'entourent, et qui font en son nom tant de mal? Non, quel qu'il soit, c'est un envoyé de la Providence : il me comprendra et je redeviendrai libre. »

Il fit un pas vers Bonaparte, mais deux mains de fer le saisirent et une voix menaçante chuchota à son oreille : « Si vous bougez, vous êtes mort. »

Des paroles brusques et hautaines se firent entendre. « C'est lui qui parle », se dit Vassili avec un frémissement d'enthousiasme.

— Les Russes nous brûlent, vous en ferez part au prince d'Eckmùhl, dit Napoléon en tendant négligemment le papier à Berthier. Je donne ordre qu'on fusille par dixaines et centaines... Mais qu'est-ce que ce bruit ? demanda-t-il encore en regardant autour de lui, et Vassili eut l'impression qu'il le regardait lui aussi. Il sentit comme un engourdissement d'extase.

— On a pris et amené aujourd'hui de nouveaux incendiaires ; ils sont enfermés tous ensemble, répondit Berthier en s'inclinant ; le président de la commission, général La Hère, est sur la trace des criminels... Voilà un des officiers que j'ai envoyés s'enquérir de ce qui se passe dans le château...

Après avoir longuement humé une prise de tabac, Napoléon fixa son regard sévère sur l'ordonnance.

— Il n'y a aucun danger, majesté, dit l'officier en s'inclinant devant l'empereur ; c'est le bois de chauffage qui a pris feu grâce à une étincelle ; on a dispersé les bûches, tout est en ordre.

— Qu'on dise à l'inspecteur du château qu'il est

un animal, reprit Napoléon. Tout est en ordre...

quelle chance ! Qu'on double, qu'on triple la prime

offerte pour la tête de Rostopchine, et qu'on fusille

les incendiaires sans pitié, ni jugement. Cela dit, Napoléon tourna le dos à Berthier, et

sortit en fermant la porte à grand bruit.

Pérovsky remarqua encore mieux en ce moment la disproportion choquante entre la longue taille et les courtes jambes de l'empereur, et fut frappé de l'expression froide et dure de ses yeux ; l'accent italien lui parut très prononcé : il disait presque « sance » pour « chance, » et parlait avec une très grande rapidité. Vassili éprouvait le sentiment d'un homme qui tombe de très haut... « Une prime pour la tète de Rostopchine ! des hommes fusillés par centaines ! se répétait-il. . . Voilà donc ce qu'est ce soldat couronné !I1 a traversé l'Europe pour apporter ici le fer et le feu, et il a été mon dieu... Comme Aurore avait raison ! Ah ciel ! si je pouvais seulement m'échapper !.. »

L'antichambre était à moitié vide ; ceux qui étaient restés regardaient de travers et avec méfiance l'officier russe.

— Suivez -moi ! lui dit une des ordonnances de Berthier.

— Où donc? demanda Yassili.

— Il vous est enjoint d'attendre hors du château, jusqu'à ce qu'on ait parlé de vous à l'empereur.

Vassili sortit sur le perron d'honneur ; au bas, un officier de service procédait à l'interrogatoire d'un agent de police qu'on venait d'arrêter.

— Pourquoi êtes-vous resté à Moscou, quand tous les autres employés de la police sont partis ? Qui brûle Moscou, et par l'ordre de qui brûle-t-on ?

Pâle et tremblant de frayeur, le malheureux regardait éperdu l'officier qui l'interrogeait ? ne comprenant pas un mot de français, il demeurait muet.

— Je crois que nous tenons enfin le chef des incendiaires, dit l'officier d'ordonnane : il doit nécessairement tout savoir, il aura été laissé pour diriger le feu.

Pérovsky ne put résister au désir d'intervenir : il questionna le prisonnier et traduisit ses réponses. Celui-ci n'était point coupable. On l'avait laissé en arrière pour emballer différents objets de la couronne. Il cherchait une voiture pour sa femme et pour lui, quand il avait été arrêté à la Barrière par le guet de nuit.

— Nous verrons cela, dit sévèrement l'officier : c'est à la commission d'arriver à la vérité. En attendant, qu'il soit incarcéré avec les autres...

Les soldats saisirent l'inculpé par le bras, et disparurent au-dessous du perron, dans la cave qui servait de prison.

— Je vous certifie, dit Vassili, que les officiers de police ne sont pour rien dans les incendies : celui-ci est un père de famille.

— Cela ne nous regarde pas, répliqua l'officier instructeur : nous exécutons les ordres reçus.

— Mais enfin, qu'est-ce qui attend les malheureux enfermés dans cette cave?

— Une affaire très simple, on les pendra... ou bien

les prendra-t-on peut-être en pitié : alors ils seront fusillés.

L'ordonnance dit deux mots à voix basse à l'officier. Celui-ci désigna l'église de « Spass-na-borou ; » Vassiii fut invité à suivre son compagnon et, quittant le château, ils s'approchèrent du péristyle d'où l'on voyait les flammes du Zamoskvariètché.

Pourquoi venons-nous ici? dit Vassili à l'ordonnance qui poussait le verrou et ouvrait la porte.

— Il est défendu de vous rendre la liberté, répondit celui-ci en engageant Pérovsky à entrer ; l'empereur vous fera certainement appeler tout à l'heure : il déjeune en cet instant.

— Mais pourquoi l'empereur aurait-il besoin de moi ?

— Il trouvera bon peut-être de faire dire quelque chose par vous à vos chefs. Nous avons trouvé ici des milliers de blessés russes, et nous avons si peu de médecins (..puis, il y a les incendies... Du reste, j'exprime ici une simple opinion personnelle. Au revoir.

La porte de fer glissa lourdement et se referma ; Vassili, resté seul, se jeta à terre désespéré. Son dernier espoir s'en allait. Il ne lui restait en fait de consolation que le sentimentde ne pas se trouver enfermé dans la même cave que les malheureux accusés d'être les incendiaires de Moscou. Qu'est-ce qui l'attendait maintenant ?

Une heure se passa, puis une autre. Personne n'approchait : on l'avait probablement oublié... N'ayant ni bu ni mangé depuis le matin, il souffrait ; mais, par-dessus tout, il était en proie aux plus douloureuses inquiétudes.

« Et si, dans ce désordre, on m'oublie tout de bon ici ! pensait-il. L'ordonnance de Murât est certaine-

ment repartie, ainsi que l'aide de camp de Sébastiani. L'officier de garde a dû être relevé... qui donc se souviendra qu'un militaire russe est enfermé dans cette église, et combien de temps vais-je me morfondre ici ? » Et des possibilités plus angoissantes les unes que les autres se succédaient dans son esprit tourmenté. La tête appuyée sur les degrés du sanctuaire, il demeurait immobile, étendu sur le sol. Sa lassitude, les tortures morales qu'il éprouvait lui firent perdre connaissance : il ne revint à lui que vers le soir.

Les sinistres lueurs des flammes éclairaient les fenêtres de la vieille église ; les figures des saints semblaient regarder avec compassion le malheureux jeune homme ; des objets en désordre gisaient à terre, oubliés là après le pillage ; l'ombre des doubles châssis, tombant sur les murs et les dalles, faisaient ressembler l'église à une vaste cage de fer.

« Pourquoi, mon Dieu, me faites-vous passer par cette fournaise ? se demandait-il ; pourquoi ma force demeure-t-elle inutile ?... » Et les souvenirs de sa vie se pressaient dans sa mémoire : il se rappelait sa déclaration à Aurore, il la voyait lui disant adieu. « Trapinine et Mitia Oussoff. . . étaient-ils encore vivants ? Où se trouvaient-ils ? où était sa fiancée ? A-t-elle eu le temps de fuir de Moscou avec sa grand'mère ? Peut-être ont-elles essayé de partir et, comme pour ce pauvre officier de police, était-il trop tard. On les a arrêtées... Que deviendraient«-elles ? » Il voyait Aurore captive, les terreurs de la vieille princesse sans force et sans défiance, sa bien-aimée exposée aux brutalités des soldats... il tremblait, en proie à la faim, à la soif ; il cherchait sur l'autel et à terre les miettes des pains bénits... il en rassemblait

les moindres parcelles qu'il mangeait avidement. Une seconde nuit vint, plus affreuse que la première. Les yeux fermés, il s'efforçait de dormir, mais le sommeil le fuyait. Le vent, qui soufflait plus violemment, et les cris des soldats le réveillaient sans cesse ; il se soulevait délirant, écoutait, sautait sur ses pieds et retombait sur les froides dalles : personne ne venait ! A l'aube, il entendit un grand bruit, d'abord indistinct, puis des voix qui criaient : « Au secours ! de l'eau ! de l'eau ! » Des gens couraient devant l'église ; évidemment, le feu était tout près : peut-être même était-ce l'église qui brûlait...

Il se précipita vers une fenêtre grillée donnant sur les écuries du château : une épaisse fumée en sortait, les étincelles volaient... Des valets d'écurie, effarés, faisaient sortir les chevaux et les attelaient à des voitures, à des fourgons de service.

Un gendarme traversait la cour au pas de course ; des pages, des aides de camp couraient de tous côtés ; au loin on entendait le tambour battant aux champs ; un détachement de gardes à cheval vint se ranger devant l'église ; bientôt la place fut couverte de troupes : à travers les rafales on distinguait le roulement des voitures qui s'éloignaient.

Longtemps après, Yassili apprit que le toit de l'arsenal avait pris feu : les sapeurs avaient éteint l'incendie. Réveillé par cette nouvelle alarme, Napoléon entra en fureur, et donna un coup de pied en plein visage au mamelouk qui lui présentait sa culotte de daim, déclarant, avec force injures, qu'il quittait le Kremlin. Une heure plus tard, il s'installait hors de Moscou, dans le château Pétrovsky.

Un détachement de la garde suivit l'empereur. La place redevint déserte. Le vent mugissait, faisant tour-

billonner la poussière ; de grosses gouttes de pluie tombaient. Vassili écoutait, regardait : personne ne venait.

« Mon Dieu, s'écria-t-il désespéré en secouant les barreaux de la fenêtre, plutôt la mort qu'une pareille torture ! »

A cet instant, on entendit des voix, des pas qui se rapprochaient. Pérovsky courut à la porte et s'y tint haletant ; il écoutait. Passerait-on tout droit ? allaiton s'arrêter ?... Les pas se dirigeaient vers l'église; le verrou grinça, la porte céda, un peloton de grenadiers, accompagnés d'un sergent de grande taille, était là sur le perron; au bas des marches, deux soldats tenaient suspendue à un bâton une chaudière remplie de soupe fumante.

Tiens! le logement est déjà pris, dit gaiement le sergent en examinant l'église, et nous qui pensions déjeûner ici et y faire un bon somme !... — Capitaine, continua-t-il en s'adressant à quelqu'un dans la cour il y a un Russe ici dedans : qu'en faut-il faire ?

Un officier, long, maigre, aux cheveux longs et frisés, jeta un regard indifférent sur le prisonnier et se détourna.

— Je suppose qu'il ne peut pas rester ici avec nous dit le sergent...

— Mettez-le dans la cave avec les autres, répondit négligemment le capitaine en s'éloignant.

Un nuage passa devant les yeux de Pérovsky, un vertige le prit, il se précipita vers la porte et, repoussant les soldats, courut au perron.

— Où ordonnez-vous qu'on me mette ? avec qui ? criait-il dans sa terreur en s'adressant au capitaine. C'est contraire à toute religion ce que vous faiteslà ! Je sais de quoi sont soupçonnés les prisonniers et ce qui les attend...

Le capitaine interdit s'arrêta.

— On m'a retenu hors de la ville pendant l'armistice, et l'on m'a oublié ici. Je ne suis pas un prisonnier ; vous voyez qu'on m'a laissé mes armes, voilà mon épée, et vous...

— Veuillez m'excuser, reprit le capitaine comme éveillé en sursaut : j'ai fait erreur.

— Merci ! cette erreur allait me coûter la vie.

— Oh ! dit le Français en serrant la main de Pérovsky, c'eût été un grand malheur ! Je vais de ce pas demander où il faut vous transférer.

Une demi-heure plus tard il était de retour.

— J'ai ordre de vous conduire au prince d'Eckmùhl : tous les égards vous seront témoignés.

Et il désigna, pour accompagner Pérovsky, un grenadier à cheval qu'il avait amené.

« Il ne me manquait plus que cela, se dit Vassili ; une quatrième arrestation ! et on me conduit devant qui? devant le terrible maréchal Davout... »

Le prince d'Eckmùhl avait pris ses quartiers dans la maison du grand manufacturier Milioukoff, sur le Diévitchépolé. Pérovsky suivait le grenadier à travers des rues incendiées, où quelques maisons flambaient encore.

Le pillage, la maraude faisaient rage plus que jamais. Les soldats traînaient à travers la fumée des caisses de vin et de comestibles, des ballots d'étoffes. Près des portes cochères des maisons qui avaient été

épargnées, des groupes de soldats affamés, sales, dépenaillés, se disputaient les objets pillés. Sur les places publiques, des feux flambaient pour réchauffer les soldats, saisis par le froid subit qui était survenu. Près de l'église de la Trinité, le grenadier, rencontrant un artilleur de sa connaissance, lui demanda le chemin le plus court pour arriver à la maison du maréchal.

Par la porte ouverte de l'église qui servait de logement au chef de la batterie établie dans ce quartier, on voyait un cheval bai, couvert d'une chape de prêtre en drap d'or, et qui mangeait son avoine dans les fonts de baptême. Tout en répondant à la question de son camarade, l'artilleur tournant ses yeux brillants vers l'église, s'en alla caresser la croupe de la magnifique bête et dit, en faisant claquer sa langue : — Est -il assez beau, ce cheval ! Ce n'est pas un animal, il comprend tout comme un homme... et comme il est bien ici, au chaud, et de l'avoine tant qu'il en veut ! On l'a pris chez un comte : à Paris on en aura tout ce qu'on voudra.

Sur la place Zouboff, près d'une maison à demi consumée où l'on pouvait lire encore une enseigne bien connue de Pérovsky, Grêmislaw, tailleur de Paris, on avait établi une boucherie dans l'intérieur d'un clocher en ruines ; des fournisseurs attendaient au dehors. Un grenadier, vêtu d'un habit de diacre en brocard, distribuait la viande de ses mains rouges de sang. Soudain, tout ce monde se précipita vers une ruelle voisine d'où sortaient des chariots escortés de soldats : c'était un convoi de jeunes femmes, en costume de paysannes, la tête enveloppée de châles. Chacun regardait avidement cette capture. — Qu'est-ce que c'est ? d'où viennent ces femmes ?

demanda le grenadier au sergent qui accompagnait les captives.

— Ce sont des danseuses travesties ; on les a attrapées dans les bois : voilà le théâtre tout monté.

Les deux hommes atteignirent vers midi le Diévitchépolé.

La maison de pierre, à deux étages, de Milioukoff, où le maréchal Davout avait établi son quartier-général, était au bord de la Moskwa, près du couvent de Diévitchy, en avant d'un grand jardin encore feuille. Le propriétaire et ses ouvriers (car la manufacture de percale était à côté de la maison d'habitation) avaient fui la veille de l'entrée des Français. Sur la place, on avait établi un parc d'artillerie ; à la porte, un poste de garde. Au milieu de la cour, on voyait le carrosse à quatre places qui avait amené le maréchal.

Pérovsky fut introduit dans le salon de réception où se tenait sa suite. L'aide de camp de service passa dans un cabinet, en ressortit, demanda à Vassili son épée, et le fit entrer. Le cabinet donnait sur la grande allée du jardin, au bout de laquelle on voyait un des contours de la rivière. La fenêtre était ouverte, un vent frais entrait dans la pièce, couvrant le parquet de feuilles arrachées aux vieux tilleuls du jardin.

A l'entrée de l'officier russe, le maréchal qui tournait le dos à la porte continua à écrire, et ne leva pas même la tête au bruit des pas de Vassili.

« Est-ce bien lace redoutable Davout, le plus impitoyable de tous les maréchaux de Bonaparte ? » se demandait Pérovsky, en regardant le dos voûté, couvert d'un vieil uniforme bleu, et le crâne chauve de cet homme chétif et malingre. La plume continuait

à grincer sur le papier, Davout gardait le silence ; quelques minutes se passèrent ainsi.

— Qui est là ? dit une voix sourde qui parut à Vassili venir de l'autre côté de la fenêtre ; il se tut.

Un grognement de mécontentement se fit entendre.

— Qui êtes-vous? répéta la même voix. On vous parle, et vous vous taisez comme une souche.

— Un officier russe, répondit Pérovsky.

— Un parlementaire ?

— Non.

— Un prisonnier ?

— Non.

Davout se tourna tout d'une pièce. — Qui donc êtes-vous enfin ? cria-t-il d'un ton irrité en regardant Vassili.

Celui-ci raconta avec calme comment il avait été envoyé pendant l'armistice, par le général Miloradovitch, aux avant-postes, comment le général Sébastiani l'avait retenu d'abord, puis Murât, puis Berthier, et comment, malgré la parole donnée, et contrairement aux usages de la guerre, on ne l'avait pas encore rendu à la liberté.

— L'armistice ! gronda Davout. Que chantez-vous là? Quel armistice, lorsqu'ici, dans Moscou qu'on nous a livré, on a tiré traîtreusement sur nous ! Vous êtes prisonnier, entendez-vous, prisonnier, et vous resterez ici jusqu'à ce que... jusqu'à ce qu'on ait besoin de vous !

— Pardon, monsieur le maréchal, dit Pérovsky, mais je ne puis répondre pour d'autres. . . il y aune erreur fatale !

— A d'autres ! interrompit Davout, vous ne sauriez me tromper !

— Ma mise en liberté m'a été promise sur la parole d'honneur d'un général français.

Davout se leva de son fauteuil.

— Silence ! flt-il en serrant les poings, vos jours sont comptés... Du reste, je le reconnais... Il eut l'air de se souvenir et se tut.

Pérovsky regardait avec inquiétude ces lèvres pà les et minces, cet énorme front chauve, ces méchants petits yeux qui le dévisageaient, soupçonneux, de dessous des sourcils en broussailles.

— Oui, je vous connais, continua Davout en dégageant avec effort ses joues ridées d'un col haut et serré et se rasseyant dans son fauteuil. Cette fois vous ne nous échapperez pas!... Votre nom?

Pérovsky se nomma.

Le maréchal, penché sur une liste qui était devant lui, y inscrivit le nom qu'il venait d'entendre.

— Pardon, monsieur le maréchal, dit Vassili s'efforçant de rester calme, vous vous méprenez ! C'est la première fois de ma vie que j'ai l'honneur de vous voir.

Les yeux de Davout étincelèrent.

— Ne cherchez pas à me tromper ! Vous n'y réussiriez pas... Vous avez été fait prisonnier sous Smolensk, rendu à la liberté sur parole, puis vous vous êtes évadé après avoir appris sur nous tout ce que vous vouliez savoir..

— Je vous jure, répondit Pérovsky, que j'ai été arrêté pour la première fois, lors de l'entrée de vos troupes dans Moscou. Demandez-le au roi de Naples et au général Sebastiani.

Davout sauta encore une fois sur ses pieds ; son visage était défiguré par la colère.

— Menteur que le diable emporte ! dit-il avec

fureur en levant son poing fermé. Je vous le dis sans phrases : un bandeau sur les yeux et douze balles dans la tête... Il sonna. — Appelez un sergent et quatre hommes, dit-il à l'ordonnance accourue à l'appel, tout en mettant un papier de côté.

— Ce sera une iniquité qui criera vengeance, dit Pérovsky frissonnant malgré lui en entendant avec quelle férocité le prince d'Eckmûhl donnait l'ordre fatal, — et cette iniquité est sans appel, je pense.

Pardonnez-moi de vous le répéter, mais vous insultez un prisonnier désarmé ; vous joignez à cela un assassinat, sans même faire une enquête. Ceci estime violation de tout droit, monsieur le prince !

— Ah ! vous voulez être jugé ! prenez-y garde, le jugement sera court: mon aide de camp se souvient parfaitement de vous, c'est lui-même qui vous a fait prisonnier. Oh ! lui, vous ne le tromperez pas!

— Faites venir votre aide de camp et qu'il me confonde ! dit Pérovsky ; mais au dedans de lui-même il songeait avec terreur que l'ignoble complice de ce bourreau pouvait avoir tout oublié. « Ne me reconnaissant pas pour le fuyard, il peut cependant dire : Oui, c'est bien lui ! Je pourrai lui apparaître tel... »

Les yeux du maréchal souriaient étrangement sous ses sourcils détendus.

— Ah ! vous demandez à être confronté, dit-il en donnant à sa voix une inflexion caressante,... eh! bien, vous serez confronté. Mais souvenez-vous que si je ne me suis pas trompé, il n'y aura point de merci... Appelez Olivier, dit-il à l'ordonnance qui attendait.

L'ordonnance sortit, et Davout se mit à classer les papiers épars devant lui. Vassili, très ému, se tenait à peine sur ses jambes. Une pensée traversa son esprit : tomber sur ce soldat rachitique, l'étouffer, sauter par la fenêtre, courir à travers les jardins jusqu'à la rivière, atteindre à la nage la rive opposée... Jusqu'à ce qu'on eût découvert le crime, et qu'on se fût mis à la poursuite de l'assassin, il aurait le temps d'être en lieu sûr. Et ses mains se crispaient, un frisson le secouait de la tête aux pieds, ses dents claquaient...

— Quel âge avez-vous? demanda Davout en se retournant.

— Je suis dans ma vingtième année.

— Vous êtes jeune ! Connaissez-vous Moscou ?

— C'est ici que j'ai suivi les cours de l'université. Le maréchal se leva en montrant de la main un

plan de Moscou, suspendu au mur.

— Ces quartiers-là ont été incendiés par les Russes, dit-il en pointant la carte d'un doigt osseux et crochu :

, des centaines, des milliers de maisons sont en feu... Vous aussi vous étiez là, pour brûler, je n'en doute pas : pourquoi nous incendiez-vous ?

— Vos soldats pris de vin, ou par négligence, mettent aussi le feu... répondit Vassili.

— Mensonges! calomnies !.. Et pourquoi les paysans, malgré la générosité avec laquelle nous les payons, ne nous apportent-ils pas de vivres? Que de villages

aux environs de Moscou ! et pourtant pas une âme ne vient au marché...

— On craint les violences.

— - C'est absurde ! Quelles violences à craindre de la part d'une armée civilisée? Tout cela c'est l'invention de vos pareils... Où est Koutouzoff? Pourquoi a-t-il abandonné en traître une aussi grande ville, n'y laissant ni pompes à feu, ni police ?

— Je suis détenu depuis deux jours, et j'ignore absolument les dispositions prises par notre commandant en chef.

— Vous êtes un fieffé menteur, dit Davout se raidissant dans son fauteuil, un partisan parjure, un déserteur ! Oh! vous verrez comment nous punissons les gens qui joignent le mensonge éhonté à la trahison.

Et le maréchal sonna derechef; une ordonnance se présenta.

— Olivier 1

— On est allé le chercher.

Davout, ennuyé d'attendre, et jugeant d'ailleurs qu'il n'y avait pas de façons à faire, écrivit lui-même la sentence en regard du nom de Pérovsky.

— Voilà, dit-il en remettant à l'ordonnance une liasse de papiers: ceci est pour l'état-major. Quant à monsieur, remettez-le à Molinat avec cette liste.

« Molinat ! se répétait Pérovsky en suivant l'officier ; ce doit être le président de quelque cour de justice. »

Ils arrivèrent sur la place où se trouvait le parc d'artillerie. Son guide le remit à un gros officier aux cheveux gris, au cou très court... « Voilà donc Molinat ! » pensait Vassili, en regardant les yeux méchants, clignotants, du gros homme qui, ayant écouté

ce que l'employé du maréchal avait à lui dire, le congédia d'un geste, et sans même examiner la liste de près, remit le prisonnier au poste voisin. Un caporal s'en détacha avec six soldats. — Suivez-moi, cria-t-il à vfssili éperdu. . . Trois hommes, indifférents et calmes, marchaient devant lui ; les trois -autres suivaient, le caporal à leurs côtés.

Tous regardaient tranquillement Vassili qui commençait à comprendre de quoi il s'agissait. On le conduisit dans un des jardins maraîchers qui bordent la Moskowa ; près des carreaux dévastés de choux et de betteraves, on voyait un poteau, — près du poteau des trous fraîchement comblés . . « Les tombes des fusillés, se disait le malheureux jeune homme.. . Est-ce que ces bandits?. . . Est-ce que réellement ce serait la fin ? »

Il marchait entre les soldats dans la terre humide et molle : l'horreur de sa situation, son impuissance l'affolaient.

Un beau ciel d'automne s'étendait au-dessus de sa tête ; tout autour, les jardins déserts ; plus loin, le clocher d'un monastère où s'abattaient en croassant des volées de corbeaux ; il sentait avec amertume que ni lui-même, ni aucun de ceux qui l'entouraient, ne pouvaient rien pour lui. Borodino lui revint à la mémoire, son dernier entretien avec le Dr Mirtoff, le rendez-vous que celui-ci lui avait donné au club anglais; les pensées se succédaient dans son esprit avec une rapidité vertigineuse, la tête lui tournait. . On entendit crier, appeler; quelqu'un accourait, en étendant les bras.

— Qu'y a-t-il encore ? demanda le caporal.

Un jeune soldat, en veste et bonnet de conscrit expliqua quelque chose à la hâte.

— Un délai, dit le sous-officier à Pérovsky; on aura probablement oublié de vous offrir à déjeuner : au revoir !

On reconduisit Vassili auprès du maréchal qui lui parut encore plus hostile et plus farouche.

— Vous êtes surpris, dit-il ; j'ai sursis à votre exécution pour vous demander des aveux ; en nommant vos complices, vous nous tirez d'incertitude, et vous sauvez votre vie.

— Je n'ai rien à avouer.

— Et si l'on vous confond ?

— J'ai déjà demandé à votre altesse une enquête -et un jugement, répondit Vassili.

Davout sonna avec impatience.

— Où donc est cet Olivier? dit-il à l'ordonnance, le verrai-je enfin ?

— Il est ici: il arrive de chez le duc de Vicence.

— Qu'il vienne !

La porte, derrière Pérovsky, s'ouvrit et se referma aussitôt.

— Approchez, dit le maréchal. Mettez-vous là, et confondez ce monsieur.

Vassili vit un homme au teint basané, le nez pointu, avec un toupet noir soigneusement peigné, serré dans un uniforme tout râpé, chaussé de bottines de drap complètement usées. Le petit visage brûlé par lèvent exprimait un respect sans bornes pour son terrible chef; ses yeux étaient sérieux et attentifs.

« Je suis perdu ! se dit Vassili. »

— Eh bien, Olivier, dit Davout à son aide de camp, regardez bien cet homme, et répondez-moi. Vous, mieux qu'un autre, vous devez vous rappeler si ce n'est pas là le même individu que celui qui a été pris sous Smolensk. Refléchissez bien ! Qu'en dites-vous ?

N'est-ce pas lui qui a passé vingt-quatre heures en pleine liberté dans la ville, qui a couché chez vous, et après avoir tout vu, tout entendu, malgré la parole donnée, s'est traîtreusement évadé ? Vous devez bien vous souvenir : ils ont été deux à s'enfuir : l'un a été abattu d'un coup de fusil dans sa fuite, l'autre a échappé. N'est-ce pas lui qui se tient là devant vous? « Mon arrêt est signé, se répétait Pérovsky terrifié : ce petit officier va confirmer servilement les paroles du maître... Ah! si seulement mon visage pouvait se convulsionner, se couvrir de taches de lèpre, si j'ai la moindre ressemblance avec le déserteur ! »

— Regardez-le bien, répéta Davout. J'attends...

L'aide de camp, piétinant sur place avec sa chaussure en lambeaux, s'avança vers le prisonnier qu'il regarda attentivement et dit à demi-voix :

— Oui, je me remets parfaitement les circonstances dont parle votre altesse.

— Vous êtes bête, Olivier, ou vous avez bu; on ne vous demande pas si la chose a eu lieu ou non, je le sais mieux que vous ; je vous ordonne seulement de répondre à ma question : est-ce bien là le même individu qui s'est enfui de Smolensk, la nuit, après la prise de la ville? M'avez-vous compris?

Pérovsky remarqua que les yeux de l'aide de camp qui, un instant auparavant, ne reflétaient qu'une soumission calme, devenaient ternes comme s'ils disparaissaient. L'officier toucha son toupet, pressa ses mains sur sa poitrine et prononça à demi-voix, de ses lèvres devenues encore plus blêmes, quelques mots qui parurent à Pérovsky aussi inattendus que terribles : il ne les entendit pas distinctement, bien qu'ils eussent résonné à son oreille comme des coups

de clairon, mais il se rendit compte, dans le silence qui suivit et où son cœur se serra si douloureusement qu'il crut se sentir mourir, que quelque chose en lui s'en allait pour toujours ; il eut un mouvement de pitié poignante pour ce quelque chose qui lui échappait... c'était sa vie à lui, si jeune encore, qu'on lui prenait avec une farouche indifférence. « Où donc est la vérité, ouest la justice divine? » se demandait-il.

— Je ne vous entends pas, cria Davout à l'aide de camp, parlez plus haut, plus distinctement !

— Ce monsieur, votre altesse, répéta Olivier, je me souviens parfaitement...

Pérovsky, cramponné au dossier d'une chaise, ayant peine à se tenir debout, s'efforçait de saisir ce que disaient les lèvres pales de l'aide de camp, qui lui semblaient des lèvres insensibles et mortes...

Quelques jours après le départ de sa femme, de la princesse et d'Aurore, Ilia Borissovitch Trapinine se rendit au sénat où l'on disait qu'il était arrivé des nouvelles de Saint-Pétersbourg : il voulait savoir si les membres du sénat et de l'administration des théâtres avaient enfin reçu l'autorisation de quitter Moscou. Il apprit de l' ex-gouverneur d'Astrakan, Pavalishine, que le vieux marchand millionnaire, Ivane Simenovitch Jévoff, — qu'ils connaissaient tous deux, — lorsqu'il fut certain de l'arrivée des Français,

avait fermé ses magasins du Gostinnoïdvor i, s'était signé et avait dit à son principal commis : « Je m'en vais, mais au premier Français que tu verras, arrange-toi de façon ace que rien ne leur reste... Tu m'entends ? Mets le feu aux magasins, à la maison, à tout ce que je possède, plutôt que de les laisser s'emparer de quoi que ce soit... »

Au moment où Ilia entrait au sénat, les Français entraient dans Moscou: il entendit le coup de canon si connu tiré par eux contre la Porte-Borovitzky, quand ils prirent possession du Kremlin.

Trapinine, tout d'abord, courut à la Porte-Spasky, comptant descendre vers le pont de Moskwaretzky, et fuir avec la foule qui se pressait le long du Zamoskwarètché. « — Vite ! vite ! plus vite ! » criait-il a son izvoztchik 2... près de la Place-du-Supplice, il fut entouré par une troupe de soldats français qui criaient et pillaient déjà le Gostinnoïdvor. Ils s'emparèrent en riant d'Ilia qu'ils trouvaient drôle dans son manteau bleu, l'assirent sur le trottoir et lui tirèrent ses bottes, puis, le regardant en face comme pour lui dire : « Tu es bien étonné, toi ? » ils lui enlevèrent son manteau et son chapeau. Un énorme sous-officier couvert de taches de rousseur, avec des favoris ardents, et montrant des dents blanches dans une bouche qui riait de bon cœur, détacha avec calme la montre et la chaîne d'Ilia, puis se mit à lui ôter des doigts ses bagues, son alliance. Le jeune homme, ahuri d'abord, revint à lui, repoussa d'un geste violent le maraudeur, et la rage au cœur, l'écume aux

1 Immense groupe d'édifices où sont installés les marchands et les boutiques.

2 Cocher de fiacre.

lèvres, il vociféra à cette horde les jurons français les plus choisis qui lui revinrent en mémoire- « Tiens ! il parle comme un vrai Français, » dit le sous-officier.

On entoura Ilia, et le poussant sous les arcades des boutiques qui brûlaient déjà, on l'assaillit de questions, lui demandant où étaient les magasins les plus riches, les orfèvres, les restaurateurs et les marchands devin...

Profitant de la cohue, Trapinine se jeta dans un des étroits passages du Gostinnoïdvor, courut jusqu'à la Varvarka et se blottit dans la cave d'une maison abandonnée ; à la nuit, il se faufila par les ruelles jusqu'au boulevard Tverskoï, se glissa dans le jardin du riche Astashevsky qu'il connaissait et y passa la nuit dans un pavillon ; il s'endormit très vite, abîmé d'émotion et de fatigue. A son réveil, il vit une épaisse fumée sortant de derrière les arbres ; la maison d'à côté brûlait ; il quitta le pavillon ; on était en plein jour, partout des flammes, de la fumée : la Tverskaïa etl'Arbatt étaient en feu. Il pensa à l'ordre donné par Jévoff pour sa propre maison, et regarda avec terreur autour de lui ; il souffrait de la faim, du froid, ses pieds déchaussés étaient engourdis. Où aller ? La maison de la grand'mère de sa femme n'était pas loin; il savait que le portier avait des provisions de bouche ; il franchit des haies et escalada des murs pour arriver jusque-là. Il n'avait plus que quelques pas à faire pour être aux Etangs-des-Patriarches, il voyait déjà le toit de la princesse, lorsqu'il tomba dans un groupe de soldats portant des sacs et des ballots ; ils lui barrèrent le passage : un officier lui ordonna de prendre la charge d'un soldat qu'il expédia plus loin : cela pesait bien deux ou trois

pouds t. Trapinine se soumit en silence, espérant que tout pourtant aurait une fin.

Lorsqu'il eut déposé le sac au Kremlin, on l'envoya avec quelques soldats chercher du foin ; le soir on lui donna un peu de nourriture, en lui annonçant qu'il était attaché aux écuries de l'état-major. Cinq jours durant, il étrilla, abreuva les chevaux qui lui étaient confiés, sortant aussi le fumier des écuries, fendant le bois pour la cuisine des officiers. Un jour qu'on l'avait envoyé au dépôt chercher un sac d'avoine avec un soldat, il profita d'un somme de son camarade pour s'échapper. Il se trouvait dans le voisinage de la Sadovaïa. Il reconnut de loin l'église de Saint-Iermolaï ; il y courut à travers les rues en feu, et arriva aux Etangs-des-Patriarches. Il ne s'y retrouvait pas, cherchant vainement la maison de la princesse ; tout avait disparu ou était en flammes ; la Ruelle-des-Etangs n'était plus que cendres et décombres, avec quelques cheminées, quelques murs encore debout. Il s'aperçut enfin que la maison n'existait plus... « Mon Dieu ! disait-il, n'est-ce point un mauvais rêve ? » Il regardait autour de lui et ses larmes coulaient.

Tout en marchant au milieu de ce désastre, il cherchait de ses yeux myopes ce qui restait de cette demeure si connue ; il erra ainsi assez longtemps comme une ombre, sans rien trouver, entendant les toits, les murs s'effrondrer. La fumée l'aveuglait. Près de l'église de Spiridonï, il fut enveloppé un moment par les flammes et se jeta contre le mur de clôture qu'il parvint à escalader ; il tomba dans un jardin et se blessa au pied sans y faire d'abord atten-

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