Isba, maison de paysans
vous pas que le prince est résolu à livrer une bataille décisive?
— Eh bien ! demanda le jeune officier récemment passé à l'état-major, quelle est votre opinion là-dessus?
— Nous ferons ce que le devoir ordonne, dit gravement l'autre en regardant devant lui. Qu'est-ce que tout cela me fait? J'étais inquiet de ma famille, mais maintenant que ma femme est tranquillisée, cela m'est égal. Figurez-vous qu'elle m'écrit de Tver que des pèlerins ont prédit la signature de la paix pour la Saint-Michel, jour de nom du prince...
— La paix viendra un jour, reprit la voix harmonieuse du docteur, bel homme entre deux âges ; mais en attendant, demain, bien des braves sortiront des rangs.
— Dieu le veut ainsi. Le vent de la mort souffle, mais, comme dit Fingal, il n'atteint pas tout le inonde, ajouta le vieil officier.
— Ce qui est désagréable, continua le médecin, c'est le désordre qui règne partout. Le canon tonne déjà, et nous n'avons ici ni pioches, ni pelles; la moitié des soldats restent sans ouvrage ; dans les hôpitaux, nous manquons de charpie, de bandages... Les tentes sont trouées, les malades sont couchés sur la terre humide ; avec cela les nuits sont froides. Je vais encore en parler au général.
Le vieil officier hochait la tête d'un air mécontent. C'était un homme instruit et modeste ; il n'ignorait pas les désordres, mais les supportait patiemment. Il savait aussi que le docteur Mirtoff, douillet et petitmaître, amateur du confortable, savait fort bien faire transporter avec ses bagages, dans toutes les marches, une petite tente parfaitement installée, où se
trouvait un lit de plume et un couvre-pieds piqué.
— Pourquoi ne quittez-vous pas des yeux la rivière ? demanda un officier à Pérovsky. Les Français bougeraient-ils ?
— Non, tout est tranquille là-bas. Je cherche une propriété que je connais : elle était à droite de Borodino...il y a trois mois de ça, quand je l'ai quittée pour rejoindre l'armée. Je ne la retrouve pas, c'est étrange. Pourtant je vois le village qui en dépendait : il est là, au pied de la montagne. Quant à la maison et aux bâtiments qui l'entouraient, je ne les vois plus.
— On les aura fait enlever : cette colline est sous le feu de nos batteries. Derrière nous une partie de Sémionovka a aussi été démolie, dit-on. Prenez ma lunette d'approche, ajouta l'officier, elle vient de Vienne, de chez Corte... Vous verrez tout comme sur la main.
Pérovsky braqua la lunette qu'on lui offrait. Devant ses yeux éblouis passaient, comme dans un brouillard, les contours indécis des ravins, des futaies, mais il ne voyait toujours pas la maison.
Au même instant la porte de l'isba s'ouvrit ; la silhouette élégante d'Ouvaroff s'y profila, puis apparurent les favoris roux, le visage couvert de taches de rousseur de Bagawouth.
Le docteur s'avança au-devant de ce dernier pour lui signaler tout ce qui manquait aux ambulances. Après l'avoir écouté, Bagawouth dit en français à Ouvaroff :
— Vous voyez, c'est toujours la même chose, il n'y a pas de remède au mal.
Il écrivit quelques mots sur une feuille d'agenda qu'il plia, puis regardant de ses yeux fatigués les jeunes gens qui l'entouraient :
iZ MOSCOU EX FLAMMES
— Sintianine, dit-il à un officier qui n'était plus jeune, portez cela au comte Benixine ; s'il n'écrit pas, apportez-moi sa réponse verbale.
Sintianine reprit sa longue vue à Pérovsky, la remit dans son étui de cuir, sauta en selle et partit courbé en deux dans la direction de la grande route, en arrière de Stonetz. Ouvaroff et Bagawouth retournèrent au bivouac. Pérovsky et le docteur Mirtoff suivirent Bagawouth.
Il faisait déjà nuit. Un étroit sentier descendait de Gorky dans un taillis de bouleaux, suivant plus loin la montagne et un ravin boisé. Les cavaliers dépassèrent au pas le taillis ; arrivés au ravin, ils aperçurent des bivouacs. Vassili pensait àMitia Oussoff, à sa blessure grave, à leur rêve, si récent encore, de se marier dans ce même mois d'août, enfin à la bataille du lendemain...
— Dites-moi, lui demanda le docteur Mirtoff, craignez-vous la mort? y pensez-vous?
— La craindre, non! mais j'y pense quelquefois... en ce moment-ci, par exemple, je vous l'avoue, répondit Vassili.
— Pourtant, vous avez très promptement accepté la provocation de ce Français, l'autre jour, à la station de poste de Mojaïsk. Voulez-vous avoir mon opinion sur cette question de la mort ? continua le docteur de sa voix douce et calme. De toutes manières la mort est une surprise désagréable, mais lorsqu'elle arrive, inattendue, à la suite d'une blessure à la tète ou au cœur, il n'y a pas de quoi avoir peur. Une balle ou un boulet siffle ; on n'a pas le temps de se reconnaître, c'est une issue inattendue et voilà tout : Mirtoff vivait, Mirtoff1 n'est plus...
Le docteur riait.
— Armez-vous de courage, continua-t-il : la mort hideuse ne vient pas d'une balle ou d'un boulet, mais bien quand elle vous prend sur un lit d'hôpital où tout est tourment, insomnie, délire, terreur de l'attente... Pour nous autres docteurs surtout, qui savons et comprenons tout cela sur le bout de nos dix doigts, voilà ce qui est pénible et laid.
Devisant ainsi, ils arrivèrent à la lisière du bois qui masquait le campement.
— Ce n'est certes pas le moment de penser à autre chose, dit Vassili se garant de son mieux des branches de bouleau qui le frôlaient dans l'obscurité.
— Pour moi, reprit le docteur, j'ai un pressentiment assez étrange de ce qui doit m'arriver. Je suis persuadé que je ne mourrai pas avant vingt ans d'ici, et pas ailleurs qu'au Club anglais de Moscou... et même après un
on dîner, car j'aime à bien manger... c'est mon péché mignon à moi, un bon dîner... et puis un coup... crac ! et c'est fini ! De petites étoiles luisent devant vos yeux, ensuite un brouillard agréable... Qu'est-ce ! Et puis... et puis rien : Mirtoff existait, Mirtoff n'existe plus... Et maintenant, entrez sous ma tente, mettezvous à l'aise, ôtez votre capote, vous vous étendrez et dormirez un peu : j'ai ma théière de voyage, du rhum excellent, je vous ferai un punch, on ne refuse pas cela avant la bataille.
— Merci, dit Pérovsky ; il faut que je me rende chez le général : je doute qu'il me congédie de sitôt.
— Encore un mot, ajouta le docteur : avez-vous observé le major Sintianine? Devinez donc quelle idée me poursuit ?
— Je ne devine pas.
— Vous avez sans doute remarqué comme il était pensif et triste... Eh bien ! il me semble que demain
il nous devancera l'un et l'autre... Il n'y a plus de Sintianine, disait le docteur en plaisantant tout en prenant congé.
Arrivant à minuit passé à la tente de l'état-major, Vassili y trouva son planton, et lui ayant ordonné de tenir son cheval prêt de meilleure heure que de coutume, il s'étendit sur une botte de foin, mais sans y trouver le sommeil. On veillait au camp. Les soldats, après avoir fourbi leurs armes, brossé les uniformes, étrillé les chevaux et fait la prière, s'étaient assis par groupes auprès des feux éteints pour arranger leurs sacs. Çà et là on échangeait à demi-voix quelques paroles ; on consultait l'horizon pour voir si le jour n'allait pas bientôt poindre.
Par un des côtés relevés de sa tente, Pérovsky apercevait un coin du ciel sans étoiles et, plus loin, au delà de la rivière, le camp ennemi qui s'étendait à plusieurs verstes, à en juger par la ligne des feux de bivouac. Il y avait là, séparés par deux ou trois verstes seulement, cent mille Russes d'un côté et cent mille Français de l'autre, tous dans l'attente du matin qui allait venir. Des milliers de bouches à feu s'apprêtaient à couvrir cette vallée de boulets et de mitraille. Quelle cause avait mis ces deux grandes armées en présence ?... En cherchant la solution de cette énigme, Vassili finit par s'endormir d'un lourd sommeil.
Il était six heures lorsque, dans la buée du matin, le premier canon français tonna sourdement : des deux côtés, des centaines de pièces lui répondirent aussitôt. Pérovsky se précipita hors de sa tente. Pendant quelques secondes, il ne put se rendre compte de la scène qui se déroulait devant lui. Au loin, au près, le canon grondait. Le corps d'armée de Baga-
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wouth se rangeait en bataille ; entre les rangs galopaient des aides de camp. Il sauta sur le cheval qu'on lui amenait et partit précipitamment.
En bas, à gauche, la fusillade crépitait ; une colonne d'infanterie se dirigeait en courant de ce côté ; au-dessus de cette colonne, une batterie russe, près de Gorky, faisait feu sans relâche dans la direction de la Kolotcha. Baga wouth, -monté sur un magnifique cheval blanc, se tenait raide et l'air mystérieux devant ses hommes, regardant avec sa lunette le bord opposé de la rivière. Vers la ferme Michaïlovsky, on voyait un nuage de poussière : là, entouré de sa suite, galopait le feld-maréchal prince Koutouzoff, monté sur un petit cheval bai.
La première moitié de cette mémorable journée de Borodino s'était écoulée. Napoléon qui, la veille, dans une proclamation, avait fait appel à ses « rois, généraux et soldats, » était tombé dès l'aube, avec ses forces réunies, sur le centre et l'aile gauche des Russes, serrait de près et foudroyait les détachements de Barclay et de Bagration. De nouveaux régiments russes venaient remplacer les régiments détruits. Davout, Ney et Murât, attaquaient l' avant-garde de Bagration et les hauteurs de Semënovsky qui passaient de mains en mains. Le vice-roi, à la tête de ses troupes, emporta la batterie de Raïevsky après une lutte sanglante, et le drapeau français s'y déploya aux yeux épouvantés des Russes. Leur ligne fut rompue. Koutousoff l'apprit, non loin de cette isba où la veille il avait tenu conseil avec Miloradovitch ; il y envoya Yermoloff, chef de l'état-major de la première armée. La batterie fut reprise. Dans le même moment, Bagawouth avait reçu l'ordre d'exécuter une attaque de flanc pour dégager l'aile gauche. Bagration
entraîna ses colonnes par un chemin de traverse, le long du ruisseau, entre la métairie Michaïlovsky et Kniazkovo. Les boulets français passaient par-dessus la tête de ce détachement, et tombaient dans le bois où Bagawouth envoya en toute hâte Pérovsky pour en faire sortir les ambulances et les placer plus loin versTatarinovo.
Pérovsky s'y dirigea par le versant découvert. Le tonnerre d'une canonnade infernale remplissait ses oreilles : plus d'une fois, en entendant siffler un boulet sur sa tète, il attendait celui qui devait suivre et le tuer net : « Pérovsky existe, Pérovsky n'existe plus, » pensait-il, et il éperonnait nerveusement son cheval... A la lisière du bois, il aperçut la première ambulance et donna l'ordre de la transporter plus loin. — Mais, au lieu de continuer son chemin, il s'arrêta un instant, cherchant des yeux quelqu'un à qui demander où se trouvait le service du docteur Hirschfeld. A l'entrée d'une des tentes disposées pour les opérations des chirurgiens, il aperçut Mirtoft' exténué, couvert de sueur, son tablier ensanglanté ; mais toujours de bonne humeur : le docteur venait probablement de faire une opération difficile, et il était sorti pour fumer et prendre l'air...
— Vous cherchez Hirschfeld, dit-il en reconnaissant Yassili.
— Oui, répondit Pérovsky retenant son cheval : quel chemin prendre ?
Le docteur, toujours fumant, s'approcha d'un grand et beau cheval bai arrêté près de sa tente ; tout en le caressant, il indiqua de sa main teinte de sang le sentier à droite.
— Bon voyage ! dit-il. Pour ce qui nous concerne, soyez tranquille, nous allons déménager ; on charge
les voitures ; cette pauvre bête vient de perdre son maître, nous lui avons extrait du dos un éclat d'obus, il est perdu... Ah pardon ! Encore un mot, dites à Fédor Bagdanovitch de m'envoyer mes instruments de réserve, j'en ai besoin. Quant à nous, ne l'oubliez pas. dans vingt ans d'ici nous nous retrouverons au club anglais, à moins que la balle de Gérambeau ne vous attrape...
« Quel sang-froid ! pensait Pérovsky s'éloignant au bruit de la canonnade : plaisanter au milieu de cet enfer! »
Dans l'ambulance on se hâtait ; aides-chirurgiens et soldats chargeaient les voitures et les chariots qui s'ébranlèrent avec les blessés.
Tout à coup, quelque chose résonna au milieu de la lisière du bois, trouant l'air avec un sifflement aigu. Pérovsky, malgré lui, frissonna et saisit le cou de son cheval ; un bruit effroyable éclata à côté de lui, on entendit des cris d'épouvante, Vassili se retourna : une colonne d'épaisse fumée, mêlée de sable, s'élevait à l'endroit même où, quelques minutes auparavant, se dressait la tente des opérations. Le docteur Mirtôff avait disparu : un trou béant, qui fumait encore, avait pris sa place. Le grand cheval bai, près de la tente, se tordait à terre dans des convulsions d'agonie, battant l'air de ses quatre fers. Ecrasé sous lui, quelque chose de misérable, d'horrible à voir, geignait. Des soldats terrifiés, brûlés, couverts de terre, s'efforçaient de relever le cheval, pour tirer de dessous lui un homme qui étouffait. Pérovsky aperçut les soldats, des habits, du linge, du sang qui sortait comme un jet ; il se précipita de son cheval pour prêter aide aux soldats qui soutenaient le haut du corps du blessé. . . Il reconnut Mirtoff.
— Mes amis, disait le docteur d'une voix étouffée en regardant avec épouvante de ses yeux éteints les lambeaux de chair sanglante à la place de ses jambes, mes amis, vite, l'appareil... Iégoroff, des bandages, vite ! vite ! Il s'évanouit sans achever.
L'aide-chirurgien Iégoroff accourut, s'assit à terre, et se mit à fermer, de ses mains tremblantes, les artères entr'ouvertes...
— Est-il mort? demanda Pérovsky se baissant.
— Hélas ! le malheureux souffrira encore... Quant à vivre, impossible ! Des litières ! commanda-t-il aux soldats.
Pérovsky se dirigea au galop vers une autre ambulance.
La batterie Raïevsky était de nouveau attaquée. Napoléon lança sur elle sa jeune garde et ses réserves. L'attaque d'Ouvaroff, sur l'aile gauche française, paralysa ce mouvement, mais de nouvelles forces continuaient à arriver aux Français, et la batterie fut reprise encore une fois. — Regardez ! regardez ! dit quelqu'un à Pérovsky, en lui montrant les hauteurs où s'étaient portées les colonnes de Bagawouth, voilà Napoléon!... Pérovsky braqua sa longue-vue et, pour la première fois, aperçut l'empereur. Il était monté sur un cheval blanc, en avant d'une suite nombreuse d'officiers, et marchait vers la redoute Raïevsky occupée par les Français. Tout le monde attendait l'attaque de la vieille garde. Napoléon ne la risqua pas.
Vers six heures du soir, le combat cessa sur tous les points. L'aide de camp de l'empereur, Woltzogen, arriva à Gorky, comme on le sut plus tard, pour annoncer au prince que l'ennemi s'était emparé des
principales positions russes et que les troupes étaient en pleine déroute.
— C'est faux ! répondit le prince à haute voix en présence de tous ceux qui l'entouraient; la marche de la bataille n'est connue au juste que de moi seul ; l'ennemi est battu à peu près sur toute la ligne, et, dès demain, nous le chasserons de la sainte Russie.
Koutouzoff s'établit pour la nuit dans la ferme Michaïlovsky ; les fenêtres de la maison furent de nouveau brillamment éclairées ; on voyait passer les plantons qui servaient le thé ; vers minuit, les commandants des détachements postés près de la ferme se réunirent chez le prince. Bagawouth s'y trouvait aussi avec deux ou trois jeunes gens de son étatmflor. Un peloton de chevaliers-gardes surveillait la cour et les dépendances. Les aides de camp et les ordonnances causaient avec les nouveaux arrivants, près du perron. Un grand feu allumé devant la maison éclairait les vieux tilleuls et les bouleaux de la cour, le verger, l'étang, la troïka du courrier toute prête à partir. Pérovsky, qui se tenait lui aussi près du perron, vit le comte Thol monter les degrés d'un pas lent et nerveux, le visage pale et amaigri ; il revenait d'une inspection des lignes. On vit bientôt la tête brune et bouclée de Yermoloff, le héros du jour, qui, après le rapport du comte Thol, cria par la fenêtre : Un courrier ! La troïka s'avança : un officier âgé descendit le perron, portant en bandoulière un portefeuille de cuir. Vassili fut heureux de reconnaîre Sintianine...
— Où allez-vous? demandaient les officiers.
— A Saint-Pétersbourg ; j'emporte le rapport.
On apprit bientôt que Koutouzoff, après avoir en-
tendu le comte Thol, avait donné l'ordre à l'armée de se replier immédiatement sur Moscou, par Mojaïsk. Au matin, Pérovsky reçut l'ordre de se rendre auprès du général Miloradovitch.
Le 31 août, tout fut enfin prêt pour le départ de la princesse Anna Arcadievna qui se rendait dans sa terre de Panshino, dans le gouvernement de Tambofï. Les chariots qui devaient prendre les devants avec tout le service, attendaient dans la grande cour. Sur ces charrettes remplies de barils, de cages à -poulets, de vaisselle, délits déplume, les belles Sacha, Douniasha et Stesha, enveloppées de châles, de kazaveïkas, s'étaient juchées, et riaient en croquant des noisettes avec les autres filles de service, au nombre de sept, qu'emmenait la princesse : il y avait les blanchisseuses, dentellières, brodeuses, etc. Le chef, avec ses marmitons, hissa encore sur un char le gousliar i. Ermile, tandis que lui-même et ses acolytes s'apprêtaient à suivre le convoi à pied. Une ligne 2 quitta la cour la première, emmenant le premier majordome de la princesse, son buffetier. son confiseur et son
1. Gousliar, ménestrel de campagne, aveugle qui chante les hauts faits des anciens et de vieilles chansons en s'accompagnant du « goulis. » On en rencontre encore dans la Russie méridionale.
2. Ligne, longue voiture .basse partagée dans sa longueur par un dossier auquel s'appuient les promeneurs assis des deux côtés en se tournant le dos.
coiffeur. Puis venait un char de foin et d'avoine auquel était attaché Barss, le cheval d'Aurore ; à un autre était liée la vache favorite de la princesse, Molodka, de pure race kholmogorsk, et le vieux bouc de l'écurie qui cherchait à frapper les passants de ses cornes. Mérimiasha, la ménagère, avait choisi pour elle, pour léfimovna et Fénia, une voiture couverte d'une capote et attelée d'une troïka pie. On y étendit un lit de plume, recouvert d'un tapis, sur lequel le négrillon Varlashka, coiffé d'un fez rouge, plaça avec respect et précaution la cage du perroquet et le panier contenant les deux bichons de la princesse, Limka et Timka, couchés sur un duvet d'édredon.
Mérimiasha, qui avait organisé tout le départ, ayant pris congé de sa maîtresse, rentra encore une fois dans la maison, fit une dernière revue des chambres, en gémissant et soupirant, pressant les retardataires sans se presser elle-même ; elle reparut enfin sur le perron avec des femmes portant des vases de jasmins et de géraniums ; tout le monde fit le signe de la croix, et le train s'ébranla vers midi, "suivi d'une charrette portant une tente.
Aurore s'était rendue le matin au couvent de Nicolsky, afin de faire dire des prières pour l'àme de Mitia. Elle avait beaucoup pleuré. En rentrant, elle apprit que le docteur était auprès de sa grand'mère et elle monta dans sa chère chambrette pour y emballer encore ce qui traînait sur les meubles ; elle ferma les armoires, et posant les clefs sur la table demeura pensive.
« Dois-je emporter ces clefs ? Mais que je suis drôle de me faire une pareille question ! se disait-elle tout en regardant le papier et le foin épars dans la chambre ; si l'enne mi rentre à Moscou, les meubles seront
brisés et des mains grossières toucheront à toutes ces choses. »
Elle releva machinalement un programme de spectacle, et l'ayant parcouru le jeta loin d'elle. L'affiche disait que tout récemment on avait donné au grand théâtre un ballet anacréontique, Le mariage de Zêpliir, et la veille un drame, Nathalie, la fille du brigand, qui avait été suivi d'une mascarade. Enfin le programme annonçait l'ouverture des abonnements pour deux cents représentations à partir de septembre.
« Les théâtres ! les représentations ! se dit Aurore avec un profond soupir, dans des temps comme ceux-ci! Que font ces gens de leur cœur, de leur conscience ? »
Un cahier de musique, relié en maroquin rouge, oublié sur une table, frappa ses yeux ; c'étaient ses morceaux favoris. Elle l'ouvrit et y cacha sa figure baignée de larmes : « Où es-tu en ce moment, mon cher absent, me vois-tu? que fais-tu?... »
Et sa promenade à cheval en compagnie de son fiancé lui revint à la mémoire, puis sa dernière entrevue avec Vassili, enfin Novossëlovka en flammes et la canonnade sous Mojaïsk. Comment avait-elle fini, cette terrible bataille? qui était vainqueur ? qui était encore vivant?...
— Mademoiselle, son excellence vous attend, dit Vlass sur le seuil.
Et Aurore en se retournant aperçut le vieillard rasé de frais, enveloppé d'une livrée chiffonnée qu'il n'avait pas mise depuis longtemps, agrémentée de beaucoup de collets et de boutons de bronze aux armes de la famille. Il était tout rouge de fatigue, et les apprêts du départ l'avaient mis de mauvaise humeur, comme en
témoignaient ses sourcils gris relevés en circonflexe.
— Va, mon bon, je suis prête, je vais descendre, répondit la jeune fille fermant le cahier.
Elle saisit une plume, un morceau de papier et griffonna à la hâte quelques lignes pour les remettre au portier : « car, se dit-elle, si Dieu me conserve Yassili, il entrera avec les troupes à Moscou et son premier soin sera de venir ici : en recevant ces lignes, il en éprouvera quelque consolation. »
Voici ce que disait le billet :
« Ce 31 août 1812.
« Nous partons à l'instant, mon bien- aimé, pour Panshino; tu es sans doute déjà informé de la mort de Mitia; j'ai prié ce matin pour son âme et j'ai juré que s'il y avait des sacrifices à faire je les ferais : tu verras ce dont une femme et une patriote russe est capable quand il s'agit du devoir. N'oublie pas Aurore qui t'aime. Au revoir! »
Elle descendit l'escalier, jeta en passant un coup d'œil dans l'oratoire de sa grand'mère et prit un bonnet de dentelles à rubans verts, préparé pour la princesse et oublié, puis lentement se dirigea vers le salon des palmiers, si mémorable pour elle. Il y régnait un grand désordre, les meubles étaient changés de place, les murs dégarnis de glaces et de tableaux ; dans la salle à manger, la pendule à carillon, oubliée comme tant d'autres objets, se mit à jouer l'air de l'ami de la maison, Niélédinsky : « Si je viens à la rivière,— Et que je regarde l'eau couler, — Emporte mon chagrin... »Dans ce moment encore, Aurore ne put retenir ses larmes; elle sortit et regarda pour la dernière fois cette maison qu'on abandonnait. Sur le
perron, elle aperçut le maître de police qui. malgré les occupations dont il était accablé, était venu prendre congé de la princesse.
Trapinine, décidé à rester à Moscou jusqu'au départ du sénat et des employés de la direction des théâtres» soutint Aurore éplorée et l'aida à monter dans la dormeuse où elle s'assit vis-à-vis de sa grand' mère.
Anna Arcadievna dit adieu au maître de police et à deux vieilles dévotes, accourues elles aussi pour rendre leurs devoirs. La princesse était très ennuyée ; elle ne parvenait pas à mettre ses pieds en place, grâce aux paquets et coffrets de tout genre, sans compter la corbeille contenant le troisième petit chien, Toutik, un épagneul fauve favori de sa maitresse et dont elle ne se séparait jamais. Toutik était enveloppé d'une couverture en soie verte et un nœud rose ornait sa tête.
— Comme tu m'ennuies ! disait la princesse à son fidèle valet de chambre : tu t'agites, tu te démènes comme un fou et ne fais rien qui vaille.
— Et si votre excellence savait combien elle-même m'ennuie ! dit Vlass n'y pouvant plus tenir et fermant la portière avec fracas.
— Tu l'entends, fit la vieille dame s' adressant à Aurore comme si celle-ci était responsable de l'impertinence du domestique. Voilà le sort des princesses Schéleshpansky. Ces gens me mettront au cercueil ! Où est mon flacon de sels anglais ?
— Partez ! cria Vlass aux cochers en se carrant majestueusement sur le siège et en jetant un regard de reproche aux lions de plâtre qui gardaient la porte de la maison princière.
— Les anges sont partis, disait une des dévotes en saluant tout bas la voiture qui s'éloignait et en cachant
l'aumône qu'elle venait de recevoir ; il ne nous reste plus maintenant pour nous défendre que la reine du ciel..,
Karpp, le visage pâle, lança un regard courroucé dans le dos des dévotes qui s'en allaient, et ferma avec colère la porte cochère.
Le toit de la grande demeure arec son belvédère a déjà disparu derrière d'autres maisons ; la lourde dormeuse de Vienne, attelée de six chevaux, quatre de front et deux de volée, celui de droite monté par un petit postillon, sort lentement de la Bronnaïa sur le boulevard Tverskoï, et continue sa route par le Kremlin vers la Barrière-Rogojsky. Trapinine, un manteau jeté sur son uniforme, accompagne les voyageuses jusqu'à la Barrière, dans un droschky de louage. De l'autre côté de la Iaouza, les rues fourmillent de gens qui quittent Moscou en grande hâte, à la nouvelle de la terrible bataille de Borodino.
Jour et nuit des milliers de chariots amenaient d'autre part à Moscou les blessés de Borodino qui y arrivaient par la route de Smolensk, tandis que des voitures fermées, des charrettes, des véhicules de toute espèce s'en allaient dans la direction de Vladimir, de Toula, de Riazane, se pressaient, se dépassaient, emportant les derniers Moscovites. Le bruit courait qu'après la bataille l'armée se repliait sur Moscou, et tout le monde pleurait et croyait qu'une nouvelle lutte, victorieuse et définitive, aurait lieu
aux portes de la ville. Pérovsky et d'autres officiers de l'état-major, reçurent, en effet, l'ordre de lever le plan de la Montagne-des-Moineaux ; on commença même à construire des redoutes, mais, après le conseil tenu dans le village de Filly, KoutouzofT décida que, pour sauver la Russie, il fallait livrer Moscou sans combat.
Les troupes qui se dirigeaient de la route de Smolensk à celle de Riazane, traversaient Moscou ; l'armée ennemie, qui les suivait de près, s'avançait vers la Barrière-Dorogomilovskaïa : on entendait la fusillade de l'avant-garde française avec les cosaques et les lanciers de l'arrière -garde russe.
Le chef de cette arrière-garde, le brave et téméraire Miloradovitch, surnommé « l'Ailé, » afin de faciliter la retraite des détachements russes en donnant le temps aux derniers habitants et aux trains de bagages de se retirer, déclara au commandant français, aussi téméraire et brave que lui, Murât, le roi de Naples, que si les Français ne s'arrêtaient pas, il livrerait bataille, à la baïonnette et au couteau, dans chaque rue et chaque maison de Moscou. Murât convint verbalement avec lui d'un armistice qui durerait jusqu'à la nuit. La fusillade cessa, et les régiments français, en vue de Moscou, suspendirent l'attaque.
Pérovsky, sorti sain et sauf de la bataille de Borodino, suivait Miloradovitch avec un jeune et bel offi- . cier, nommé Kvashnine. Yassili mourait d'impatience d'arriver à Moscou, pour savoir où était sa fiancée et comment se trouvait. Mitia Oussoff. Il espérait revoir Aurore. « Qui sait ? disait-il, peut-être ces dames sontelles encore dans la ville. » La dernière nuit passée à Filly, le jeune homme, aidé de son planton, endossa son unique chemise propre, à manchettes de dentelle.
mit un gilet de piqué blanc, et bien rasé, monté sur son cheval gris, il se préparait à entrer à Moscou^ Mais un sentiment inexplicable l'agitait, l'agaçait même ; il voyait tout en noir, il se figurait que son planton parti avant lui serait gris et aurait perdu le précieux coffret contenant ses chers souvenirs...
Kvashnine, lui, était de meilleure humeur. Bon camarade, d'un caractère sympathique, il avait suivi comme Pérovsky , son général à Filly où avait eu lieu cet important conseil de guerre : il avait vu non seulement Koutouzoff et les principaux généraux de l'armée et de l'état-major du commandant en chef, mais entendu les opinions les plus étonnantes sur les questions militaires, politiques mêmes, et les nouvelles qui, plus tard, devinrent de l'histoire.
— Borodino sera désigné, je pense, sous le nom de « Bataille des géants », disait-il tout en caressant de ses doigts courts et potelés son cheval blanc d'écume ; pour moi, Vassili, je l'aurais baptisée « la bataille des six Michels. »
— Et pourquoi cela ? demanda Pérovsky distrait qui regardait à travers les rangs des dragons la silhouette de la Montagne-du-Salut, cherchant à y retrouver des pentes où naguère encore il galopait avec Aurore et Mitia Oussoff.
— Ne le savez-vous donc pas ? s'écria Kvashnine, heureux de faire part à un camarade si sérieux de ce qu'il avait entendu dire : Koutouzoff, Michel, — Barclay, Michel, — notre Miloradovitch, Michel, — Vorontzoff et Borozdine, Michel... Et les Français ont aussi un Michel, le maréchal Ney...
— Cela vaut l'Apollon de l'Apocalypse, répondit Pérovsky d'un ton sec.
— Et savez-vous combien nous avons perdu d'hommes àBorodino ? continuait Kvashnine.
— Non, non ! Je puis affirmer que c'était une mer de sang, dit Vassili en soupirant, et pourtant vous et moi nous sommes saufs, nous n'avons pas même été blessés...
— Notre tour viendra... Mais écoutez, c'est extraordinaire et fabuleux, ce qu'on m'a raconté, — c'est Tunetine, l'aide de camp de Yermoloff qui le disait à l'état-major, — le combat n'a duré en réalité que six heures et pendant ces six heures nous avons perdu, tant tués que blessés, cinquante mille hommes ; les Français en ont eu autant que nous et, sur ce total de cent mille hommes mis hors de combat, on compte quarante mille morts... N'est-ce pas horrible? On assure encore que, dans les deux armées, il y a eu une cinquantaine de généraux tués ou blessés ; on a tiré soixante mille coups de canon, et un milliard de coups de fusil, ce qui donne, je crois, deux mille coups par seconde... Que dites-vous de ça ! A quelle époque a-t-on jamais vu un pareil massacre et tant de sang versé ? C'est épouvantable...
Vassili écoutait ces calculs en frissonnant. Il se souvenait du culte qu'il avait rendu à Napoléon et comment, pour imiter ce génie tendrement rêveur, lui, Vassili en quittant Moscou, s'était procuré chez Kaltchougine la traduction des poèmes d'Ossian, par Kastrovsky, et les lisait dans ses premiers bivouacs. Il se souvint encore de ses adieux à Mitia, lorsque celuici, déjà assis dans sa charette, regardait à travers ses larmes la maison paternelle et les bénissait de loin, lui Vassili et la vieille Iéfimovna. « A l'automne, souviens-toi, criait-il, nous nous marierons... nous serons «heureux ! »
Kvashnine parlait toujours.
— N'oubliez pas, mon cher, dit Vassili comme s'il se défendait, n'oubliez pas que si nous avons fait des pertes, nos ennemis en ont fait le double des nôtres. Et, ce qui ne veut pas dire peu de chose, c'est la colère de Napoléon, que j'ai apprise Mer d'un prisonnier, à l'état-major : il a été furieux de notre résistance, furieux de ce que nous n'avons pas reculé d'une semelle, restant toute la nuit, menaçants, sur le champ de bataille, et de ce qu'enfin nous avons disparu sans l'attaquer, mais sans lui demander grâce. Il a dit à Ney : « La fortune est une franche drôlesse... » Nous allons voir vers qui cette courtisane, qui l'a tant choyé jusqu'ici, va se tourner...
Kvashnine, silencieux, cherchait à graver dans sa mémoire ce mot de Napoléon pour en faire part à sa mère, à leur première entrevue.
— On se réjouit à l'état-major, continua Yassili avec irritation, parce qu'on prétend que les Français, dès qu'ils seront dans Moscou, qu'on leur livrera sans coup férir, accepteront toutes les conditions qu'on leur proposera, qu'ils fêteront avec éclat cette paix et que, leur amour-propre satisfait, ils s'en iront en Pologne. Il faut bien espérer qu'il n'en sera rien : nous ne pouvons signer une paix humiliante !...
Et sur ces paroles, Vassili rendit la main à son cheval et rejoignit Miloradovitch : « Moscou, c'est la fin de Napoléon, le tombeau de sa fortune et de sa gloire, j'en suis sûr et je demande à Dieu de ne pas être détrompe, » pensait-il en lui-même.
Les rues par lesquelles passait l' arrière-garde étaient encombrées de voitures occupées par les partants ; les piétons affolés s'agitaient dans ce fouillis d'équipages : « Ils viennent ! criaient-ils, ils viennent,
les Français ; ils sont déjà sur la Montagne-des-Moineaux!.. »Des cris sauvages sortaient des carrefours; la population saccageait et pillait les boutiques et les cabarets abandonnés ; les citadins qui n'avaient pu partir se cachaient dans les caves ou sortaient des portes cochères en portant les saintes images, et, saluant les passants, leur demandaient si nous étions vainqueurs ou si l'on reculait encore.
Miloradovitch, parvenu au pont Oustinsky, de l'autre côté de la Iaousa, faisait défiler devant lui ses colonnes, lorsqu'un officier cosaque arriva avec un rapport :
— Lieutenant Pérovsky, enseigne Kvashnine ! dit aussitôt le général.
Les jeunes gens s'approchèrent.
— Vous êtes tous les deux moscovites : connaissezvous bien la ville ?
— Parfaitement, dirent-ils à la fois.
— Vous, Pérovsky, allez à la Barrière-Le-Fort, vous Kvashnine, vers celle de Boutirky : pressez les retardataires ! Le général Sikorsky s'est égaré, les cosaques sont restés en arrière. L'armistice ne peut pas durer... L'ennemi nous cerne et peut couper la sortie par Sokolniky, sur Le Fortovo. Si vous avez besoin de quelque chose, faites-le savoir : on se réunit à la Barrière-Rogojskaïa...
Les deux officiers, suivis de quelques cosaques d'ordonnance, traversèrent rapidement le pont et prirent
ensemble la Solianka. Quoique son cheval fût rendu, Kvashnine ne restait pas en arrière. « Le sort est contre moi, se disait Vassili ; si c'était moi et non pas lui qu'on eût envoyé à la Boutirskaïa, j'aurais passé par les Etangs-des-Patriarches... Et si la princesse, comme me l'écrivait Aurore, n'a pas encore quitté Moscou, en passant devant leur porte, j'aurais peutêtre aperçu ma fiancée à sa fenêtre ou sur le balcon ; je leur aurais dit de hâter le départ, car le danger est grand... Et voilà qu'on m'envoie à l'autre bout de Moscou... Si nous faisions un échange... »
— Et bien, camarade, au revoir ! dit Kvashnine au même moment : ici je prends à gauche et vous à droite par la Pokrovka et le Champ-Gorokhovoë... Je connais bien tout ça ; un de mes oncles habite la Niémetzkaïa...
— Pardon, dit Pérovsky très agité, les minutes sont comptées. Un mot seulement. J'ai une fiancée à Moscou... dans la Bronnaïa, à deux pas des Etangsdes-Patriarches... Sur votre chemin vous verrez une maison à toit vert, avec un belvédère, deux lions à la porte cochère. Si, au retour...
— Commandez ! dit Kvashnine rougissant et jetant un regard sur son ordonnance : à qui appartient la maison ?
Pérovsky nomma la princesse.
— Prévenez seulement ces dames et, si elles sont parties, demandez au portier Karpp, ou à n'importe qui, où sont la princesse et sa petite-fille et si tout va bien ? Mais je crois vous avoir entendu dire que votre mère est à Moscou : si c'est sur mon chemin, j'aurais été heureux...
— Mon Dieu ! s'écria Kvashnine en serrant la main de Vassili, je suis tout à votre service : ma mère doit
avoir quitté Moscou, mais si peut-être elle y est encore, nous pourrions aller prendre le thé chez elle et déguster de la nalivka i, — éternelle nalivka, encore !.. Que ma vieille mère serait heureuse ! Elle habite à l'angle du carrefour Klemmtievsky, à laPiatnitzkaïa, dans le quartier Clément-Pape-de-Rome. La maison a un toit rouge, et si elle manque d'un belvédère, elle a un entresol...
— Adieu, répondit Pérovsky, et bonne chance ! Si vous arrivez avant moi au train des bagages, tâchez de retrouver mon planton : je crains qu'il ne perde mes effets.
Kvashnine réussit à exécuter les ordres de Miloradovitch à la Barrière-Boutirsky ; en passant dans la Bronnaïa, il s'arrêta chez la princesse où il apprit que tout le monde avait délogé depuis deux jours et, comme le portier lui parla du billet d'Aurore, il se le fit remettre ; tout fier de sa trouvaille, il galopa gaiement vers la Barrière-Rogojskaïa, mais il tomba au milieu d'un détachement français qui le fit prisonnier ; à la tombée de la nuit, il parvint à s'échapper ; au train des bagages, il trouva le planton de Pérovsky ; quant à celui-ci, personne ne l'avait vu.
Après avoir pris congé de Kvashnine, Pérovsky, suivi de son ordonnance, hâta sa course du côté de la Pokrovka. Un régiment qui passait dans le quartier Saint-Jean-Bouche-d'or le retint ; il transmit les ordres reçus au commandant, puis fut encore arrêté plus loin par les troupes d'infanterie qui sortaient de la Gorokhovaïa. Il passa à travers les rangs des soldats qui marchaient silencieux et mornes, se jeta dans une ruelle d'où il prit son chemin à travers des terrains