Le poud, 16 kilogr
tion ; puis, sentant la douleur, il devint inquiet : « Que ferais-je si je devenais boiteux? » Tout à coup il s'entendit appeler par son nom : il frissonna et aperçut une tète grise qui le regardait ; on eût dit qu'elle sortait de terre ; c'était la figure couperosée de Karpp, le portier de la princesse : il sortait en effet d'un trou.
— Comment te trouves-tu là ?
— Voilà trois jours que je me tiens caché.
— Où sommes-nous ?
— Vous ne reconnaissez pas ? Mais c'est notre maison. Tout est ruiné dans la cour, les arbres brûlés.. .
Il aida Ilia, mourant de lassitude et de faim, à descendre dans le trou qu'il s'était creusé; il alla chercher de l'eau à l'étang, lui donna à manger des galettes de pain et le pressa de se reposer.
— Vous voyez, tout a été brûlé, répétait Karpp en sanglotant, la maison, l'office, le garde-meuble ; les brigands ont pillé et tout emporté avant l'incendie, même ce qui était derrière le mur qu'on avait élevé au dernier moment ; ils l'ont découvert : c'est Proshka des Télisheff qui les a amenés ici après avoir bu son soûl avec eux. Et vous-même, monsieur, dans quel état vous êtes, bon Dieu !
Karpp s'éloigna et revint bientôt cachant sous le pan de son habit un touloupe, des bottes de paysan et un bonnet de peau dé mouton.
— Habillez-vous, Ilia Borissovitch, il fait humide dans cette grenouillère. Comme ces mécréants vous ont arrangé ! Maintenant, couvert de mes habits, si même ils vous voient, ils ne vous toucheront pas. Mais qu'avez-vous là ? Vous êtes blesse au pied ?.
Trapinine lui raconta sa chute.
— Restez-là, monsieur. Notre armée reviendra peut-être et chassera ces bandits. En attendant, nous couvrirons le trou de planches pour la nuit; j'y mettrai même de la terre. Ah ! c'est Dieu qui nous punit, c'est la fin du monde...
Ilia endossa la pelisse, se pelotonna sur la paille dans un coin du réduit et s'endormit au bruit de la voix de Karpp qui lui racontait ses mésaventures. Au matin, le portier lui apprit que des soldats étaient venus,qu'ils avaient fureté partout, cherchant quelque chose dans la cour, soulevant même des poutres avec leurs sabres, mais qu'ils n'étaient pas entrés dans le jardin et n'avaient pas approché des Etangs.
Pendant deux jours, Ilia ne quitta pas la cachette, il voyait à travers les arbres à demi consumés l'incendie s'éloigner et s'éteindre petit à petit dans les cours voisines. De temps à autre, par-dessus les clôtures, il apercevait des détachements de soldats ennemis, entendait même les paroles de commandement en français ou en allemand. Les soldats de ronde poursuivaient les incendiaires et les maraudeurs, amis ou ennemis, s'emparant des passants suspects. Tout près, une rencontre avait eu lieu. Trapinine avait entendu le chef de la patrouille commander à ses soldats : « En avant, mes enfants ! ferme ! feu de peloton ! visez bien... » Et des coups de feu avaient succédé à cet ordre ; d'autres coups, partis de derrière les cheminées, leur avaient répondu ; quelques soldats sautèrent dans le jardin, jurant en allemand ; ils passèrent à cinq pas du trou où les deux Russes se tenaient blottis ; ils criaient : « Bu lieber Gott ! Schwernots Kerl von Bonaparte (1) ! » Karpp, quand ils eurent
1. Locution populaire allemande, signifiant à peu près : « 0 mon Dieu ! cruelle canaille que ce Bonaparte ! »
disparu, ramassa après eux des miches de pain, un petit baril de miel, un ballot de vêtements de femmes : le pain et le miel arrivaient à propos, les vivres commençaient à manquer.
La semaine écoulée, Karpp déclara qu'il n'avait plus rien à manger, qu'il était résolu à aller voir s'il ne restait point quelques victuailles dans l'église de Saint-Ermile, et à apprendre en même temps ce qui se passait dans Moscou. Il revint exténué et mécontent.
— L'ennemi, dit-il, a nommé des fonctionnaires pour gouverner la ville, et il les a choisis parmi les nôtres...
— Et qui donc a été nommé l
— Le diacre de Saint-Ermile m'a dit... lui est aussi au fond d'un souterrain dans l'église... Il connaît Votre Honneur... C'est lui qui a officié à votre mariage.
— Oui, mais qu'est-ce qu'il dit ?
— Il dit que les ennemis ont nommé, comme sousgouverneur de notre quartier, Marck, le bijoutier du Pont-des-Maréchaux, et pour maire, le marchand Nakhodkine, lui donnant comme adjoint son propre fils Pavloushka. Aussi en fait-il des siennes à la Pokrovka !.. Oh ! les misérables, les lâches ! ils servent l'antechrist. Sûrement ils n'ont pas de croix sur la poitrine !..
Trapinine se souvenait d'avoir rencontré plus d'une fois ce Paul Nakhodkine, un jeune débauché, fréquentant les tripots et les bohémiennes ; il l'avait même un jour tiré d'embarras dans une mauvaise affaire qu'il s'était attirée, dans une fête, sous Novinsky.
— Tout cela, monsieur, ne serait encore rien,
mais, continuait Ka.rpp, les sacrilèges dans les églises !... Dans les cathédrales même, ces renégats que Dieu maudisse, font des saletés, des horreurs... Ils ont pris et jeté à terre les reliques des saints Alexis et Philippe ; ils ont établi un dortoir dans l'Eglise-de- P Archange; dans celle de Tchoudoff, au-dessus du Saint-Sépulcre, ils ont placé un établi de menuisier ; ils se costument avec des vêtements de prêtres... Le diacre a vu passer Napoléon en personne par la Sadovaïa, un homme en sarrau gris et tricorne, gros et gras, un large visage tout ordinaire, noir de peau, et voilà! c'était leur Bonaparte...
Ilia pensa combien, tout récemment encore, Pérovsky adorait l'empereur.
— Mais pourquoi, demanda-t-il Napoléon est-il venu se fourrer à la Sadovaïa?
— On dit qu'on l'a incendié au Kremlin, et alors il s'est" établi hors de la ville. Mais aussi comme on assomme ces Français, quand on peut le faire sans être vu ! On les noie, les brigands.
— Et comment cela ?
— On dit qu'on pêche dans l'étang une fois un barbillon, l'autre fois un Français... On dit que leur Caulaincourt est bon : en passant devant Saint-Ermile, il a appelé le fils de la boulangère et lui a donné un craquelin... Je vous apporte aussi des pommes de terre ; excusez, monsieur, si elles sont un peu noires, elles ont été cuites sous la cendre, sans sel.
Ilia assouvit sa faim en mangeant avec plaisir les pommes de terre carbonisées.
Quelques jours se passèrent encore. Il n'y avait plus la moindre provision dans le trou. Karpp retourna aux nouvelles. Vers le soir, Trapinine, lui aussi, quitta la cachette, pour se dégourdir les membres. Il aperçut dans un jardin voisin un pommier, avec quelques pommes à moitié rôties par l'incendie; il en cueillit une et la mangeait avidement quand un soldat ivre, qui passait, l'interpella grossièrement et s'empara de sa pomme qu'il mordit et recracha à la figure de Trapinine. Le sang monta à la tête de celuici, tout tourna devant ses yeux, il saisit le misérable par le cou, il vit rouge... Une lutte s'engagea ; le soldat, tout aviné qu'il fût, portait encore des coups assez adroits à son adversaire ; il faillit le jeter à terre. Ilia s'assura sur ses jambes, saisit le Français à bras-le-corps, le traîna sous les arbres jusqu'au puits et l'y précipita... Haletant, respirant à peine, il retourna à son trou, poursuivi par l'expression de terreur peinte sur le visage du soldat et par la vue de deux pieds aux mauvais souliers usés, qui dépassaient l'orifice du puits. 11 les voyait toujours.
Karpp revint les mains vides. Craignant les repré^ sailles, Ilia lui déclara que leur trou n'était plus sûr, qu'il fallait le quitter. Ils résolurent de se rendre ensemble auprès du nouveau maire. Trapinine, cette nuit-là, dormit d'un sommeil agité ; en proie au cauchemar, il voyait des pommiers aux formes bizarres, aux branches tordues par le feu, et tout près
MOSCOU EN FLAMMES Uo
un puits abandonné... Puis il voyait, une autre nuit, tiède et parfumée, la lune, étrange et rouge, éclairant les cimes des bouleaux à demi carbonisés ; sa femme, Xénia, venait à lui, portant un panier de pommes mûres ; leur jeune enfant, Kolia, courait dans l'herbe, et tout à coup, pâle, couvert de mousse, le noyé sortait du puits ens'aidant de ses mains... Ilia se précipite au secours de sa femme, mais le revenant court à l'enfant, en faisant clapoter ses souliers détrempés sur le sol ; il le saisit avec ses dents... Trapinine s'éveille terrifié. Les planches qui recouvraient leur cachette étaient enlevées, Karpp s'éloignait... « Où peut-il bien aller? » se demande Trapinine. 11 le suit ; le portier se glisse vers la cour voisine qui n'avait pas encore été incendiée ; Ilia le voit ramper avec précaution vers les remises, s'accroupir. Que fait-il ? Des étincelles pétillent, plus de doute, Karpp bat le briquet ; bientôt une lueur sinistre éclaire la cour, Karpp revient rapidement au gîte ; tout flambait... « Lui aussi, comme le marchand Jévoff? se dit Ilia en rebroussant chemin pour ne pas être vu du portier : maintenant je sais quels sont ceux qui brûlent Moscou. » Et il était content dans son cœur.
Dès le matin, Karpp et lui se rendirent chez le nouveau maire. On lisait sur le fronton de la maison en lettres fraîchement peintes « Mairie de Moscou, » et au-dessous, aussi en lettres françaises : « Secours aux indigents. » Ilia monta, laissant Karpp au rezde-chaussée. Paul Nakhodkine, en habit gris du dernier modèle, une écharpe blanche sur l'épaule, était assis dans la salle de réception, interrogeant quelques vagabonds envoyés par le général Sokolnitzky, chef des espions français, et dont il espérait tirer d'utiles renseignements. Le costume de paysan et la barbe
hérissée de Trapinine empêchèrent Nakhodkine de le reconnaître. Tl se nomma et son nom fit monter le rouge au front du jeune homme qui continua néanmoins à faire grincer sa plume sur le papier, jusqu'à ce que les gendarmes eussent emmené les prisonniers. Alors il se leva, et arrangeant son écharpe pour se donner une contenance :
— C'est ce ia, commença-t-il sans regarder Trapinine... Eh bien, quoi? On se reconnaît... Que désirez-vous, et qu'avez-vous fait de rester par des jours pareils, à Moscou?
Ilia lui raconta son arrestation, sa blessure, et lui demanda son concours pour obtenir l'autorisation de quitter la ville, avec le portier de la princesse.
Mais comment ? répondit Nakhodkine les yeux toujours baissés, de quelle manière ? Nous vous sommes très obligés, mon père et moi, vous savez, alors que les hussards... à la promenade... Mais, à présent, les circonstances sont bien différentes... Ce ne sont plus nos lois, mais des lois étrangères... Et puis, nous ne sommes pas seuls... Il s'arrêta pour réfléchir : Voilà, continua-t-il ; le chef de leurs espions, Sokolnitzky, et le général Lesseps, ont besoin d'hommes instruits. Ne rendriez-vous pas un service à nos vainqueurs?... Ce serait un moyen d'obtenir ce que vous demandez.
— Quel service? demanda Trapinine.
— Vous avez fait partie de l'administration des théâtres. Il parait que c'est vous qui dirigiez la peinture des décors. Vous peignez même...
— Eh bien, alors ?
— Sa majesté, c'est-à-dire la leur... en attendant... ici... bref, l'empereur Napoléon veut faire organiser pour ses soldats... vous comprenez... il redoute pour
eux l'ennui, . . un théâtre à la Nikitzkaïa. Vous connaissez sans doute la maison Pozniakoff, — Maria Lvovna y ademeuré...
— Quelle Maria Lvovna?
— Mais Mashinka, l'actrice : l'auriez-vous oubliée? une vieille histoire... C'est tout près de son logement que se monte notre théâtre. Jadis on y a donné maintes représentations ; il y a une grande salle avec des loges, un jardin d'hiver : la scène, les décors et le rideau seuls ont été brûlés.
— Et où comptez-vous prendre tout cela ? Le Théâtre-Impérial a été, dit-on, complètement incendié?...
— Ils ont des artistes parmi eux. Le rideau sera en drap d'or, fait de vêtements sacerdotaux ; au lieu de lustres, on aura des lampadaires d'église.
Trapinine n'en croyait pas ses oreilles. « Est-ce un renégat, un iconoclaste que j'ai devant moi? Mais non : ceux-là même ont plus de respect pour la religion. »
— Comme dessinateur et sachant bien leur langue, vous pourrez leur être très utile ; on vous logerait, vous habillerait, en un mot, on aurait pitié de vous, et il se pourrait que la liberté vous fût rendue... De notre côté, mon père et moi, nous ferons ce qui sera possible.
Trapinine étouffait d'indignation, mais pourtant il réfléchissait, se demandant si vraiment « ce municipal » pourrait lui aider à recouvrer sa liberté.
— Eh bien, consentez-vous? demanda Nakhodkine.
— A quoi?
— A leur venir en aide pour leur théâtre.
— J'y consens, dit Ilia en soupirant.
— Vous faites bien, j'en suis charmé... Mais procédons par ordre : nous vous enverrons à Grigorï Nikititch.
— Qui est-ce?
— Koltchougine, le libraire de la Nikitzkaïa, est présentement, par la grâce de l'empereur Napoléon, le protecteur pour ainsi dire des sciences et des arts; il a été nommé « principal quartier-maître de la bienfaisance envers les indigents et les prisonniers ; » le général Sokolnitzky en est aussi... Papa, êtes-vous là? cria Paul.
— Oui, que veux-tu? répondit une voix venant de la chambre voisine.
Paul alla rejoindre son père et revint bientôt avec lui. Piotre Ivanovitch, grand vieillard chauve et fortement gravé de petite vérole, portait la barbe en pointe, la longue redingote des marchands, battant sur les talons, et de très hautes bottes. Il était ceint, lui aussi, de l'écharpe blanche.
— Vous acceptez ? demanda-t-il à Ilia en le regardant fixement de ses petits yeux perçants.
— C'est votre fils qui me le demande.
— Paul a raison. Nous marchons tous sous le regard de Dieu, ignorant le pourquoi des choses. Beaucoup des nôtres sont déjà entrés dans ce théâtre, le violon Poliakoff, le violoncelliste Tatarinoff. Soyez donc sans crainte ! Nous aussi savons être reconnaissants et nous souvenir du bien reçu.
Trapinine et Karpp, munis d'une lettre de Nakhodkine, furent conduits par un gendarme à la Miasnitzkaïa. Un poste de cuirassiers à cheval gardait l'entrée de la longue maison de pierre où logeait Sokolnitzky, directeur de la police secrète. Les deux Russes furent introduits dans la salle des séances, où des scribes militaires et civils étaient assis devant des tables chargées de papiers. Près de la porte, derrière une cloison, se tenait un groupe de sollici-
teurs, femmes du peuple, mendiants, estropiés, ivrognes. A travers le grillage, Ilia reconnut Koltchougine, auquel il achetait des livres alors qu'il était étudiant. Il lui tendit la lettre de Nakhodkine, mais Grigorï Nikititch, les cheveux coupes courts et la barbe rasée, ne voyait rien, très occupé qu'il était des questions que lui faisait un officier français, pâle, le nez busqué, très pommadé, et qui pointait d'un doigt impatient un plan de Moscou, demandant, à l'aide d'un interprète, divers renseignements sur des maisons de la ville. L'interprète, un maître d'arithmétique, comprenait peu le français, le parlait encore moins, ce qui impatientait l'officier. Ilia souffrait d'attendre ainsi, debout, sur son pied malade. Enfin Koltchougine prit la lettre.
— Vous savez leur langue, dit-il d'un air de soulagement après avoir parcouru le papier. C'est parfait ; vous leur expliquerez vous-même votre affaire. En attendant, aidez cet officier à trouver sur la carte les maisons Pashkoff : la principale est brûlée, mais dans celles qui restent ils veulent établir un hôpital et un hospice. Vous êtes surpris, monsieur, de me voir avec eux, continua Koltchougine à demi-voix, mais que pouvais-je faire ? Nous portons tous une lourde croix... et tous nous avons été attelés de force.
Trapinine passa derrière la cloison et donna les informations voulues à l'officier, puis il lui fit l'offre de Nakhodkine. L'officier l'écouta d'abord avec indiffé-
rence, mais dès qu'il apprit qu'Ilia peignait, il parut s'intéresser à la question.
— Malgré votre costume, on voit que vous êtes un homme instruit et de bonne société, dit-il l'air enchanté. Asseyez-vous, et ne nous regardez pas uniquement comme des conquérants : vous verrez que nous avons à cœur de ressusciter ce pays, et la nourriture de l'esprit, c'est le théâtre qui la donne. Moi qui vous parle, je suis chanteur, acteur, poète et tout ce que vous voudrez, artiste en un mot.
Son regard, devenu caressant, s'arrêta sur Ilia ; un triste sourire éclairait son pâle visage.
— Oui, continua-t-il, 'dans ma jeunesse, à Bordeaux, je jouais non seulement du Molière, mais du Racine : heureux temps, déjà si loin !... Je vous assure que parmi vos artistes, ici, il y a de vrais talents ; tous ne se sont pas enfuis : nous avons déjà engagé plusieurs comiques très passables. — Et il nomma quelques marchands, deux perruquiers et un pharmacien du pont des Maréchaux. — Et Lamiral, votre chef du corps de ballet, en voilà un qui est habile ! Il s'est offert comme régisseur et a l'intention d'organiser des ballets... Et puis monsieur... attendez donc que je trouve son nom, un homme si aimable ! Nous avons dîné chez lui l'autre jour, avec sa charmante femme. Il s'est chargé de nous fournir tout ce qu'il nous faut pour le théâtre. Ah ! je me rappelle, il est marchand drapier... Dancart. Son enseigne porte encore les armes de l'empereur Alexandre.
— Mais tous ceux-là, interrompit Ilia, ce sont de vos compatriotes, des Français.
— Vous voulez dire, reprit l'officier, que pour un Russe, qui parle cependant le français comme un de nous, il ne serait pas convenable de participer à nos
plaisirs ! N'est-ce pas cela ? . — Précisément.
— Voyons ! aidez-nous quand même !
— Comment ?
— Vous peignez ?
— Oui.
— C'est tout ce qu'il nous faut et, si vous consentez, dites-moi à votre tour ce que je puis faire pour vous. Charles Droz est à vos ordres, conclut poliment l'officier, capitaine au 17e, aide de camp à l'état-major et, à ses moments perdus, amateur de tout ce qui est beau en général, et du théâtre en particulier.
— J'ai faim, capitaine, dit Ilia d'un air sombre : je n'ai rien mangé depuis hier.
— Ah! mon Dieu, et moi qui... pardon! Veuillez venir dîner chez moi, dit le Français se levant avec empressement: nous sommes artistes tous deux... Que faire ? c'est le lot de la guerre. J'habite ici, à deux pas... Je vais terminer mon travail, et suis à vous à l'instant. Et vous, monsieur, dit-il en s'adressant au libraire, par l'intermédiaire de l'interprète, donnez à M... Trapinine, est-ce cela ? une chaussure et des habits convenables pris à notre dépôt : je ferai moi-même rapport au général.
On conduisit llia dans un réduit rempli de toute sorte d'objets disparates ; on l'habilla d'une capote militaire, d'une casquette et de bottes neuves enlevées sans doute dans le pillage d'une boutique. En sortant, il retrouva Karpp.
— Et moi, me laissera-t-on partir, Ilia Borissovitch ?
— Où veux-tu aller ?
— Je viens de rencontrer un ami: nous irons déterrer des pommes de terre, des betteraves...
— Où cela ?.. Je sais bien où tu veux aller et ce
que tu veux faire : mais prends garde, ne te laisse pas pincer !
— Je vous assure que c'est dans les potagers que nous irons, derrière les casernes. Nous déterrerons pour ces serpents des légumes, et peut-être trouveronsnous moyen de nous évader
L'officier revenu conduisi Ilia par les appartements intérieurs, jusqu'à la vaste cour que le feu avait à peine atteinte. Les aides de camp du chef de la police secrète étaient logés dans les ailes, ainsi que les employés de la chancellerie et les courriers à cheval et à pied. Dans la chambre précédant celle du capitaine, un petit secrétaire à cheveux gris, en jaquette militaire, le nez surmonté d'énormes lunettes, écrivait assis près de la fenêtre.
— Pierre, c'est le moment de t'arrèter : tu t'abimes les yeux, on n'y voit presque plus, dit Droz avec bonté en passant près de lui.
— Impossible, capitaine ! la machine s'arrêterait ' ce sont les listes du duc d'Eckmùhl qu'on vient d'apporter.
— Dans ce cas, continue.
— Me serait-il permis de savoir en quoi consiste ce travail ? demanda Ilia.
Le capitaine dit un mot à son planton, et bientôt après ils étaient attablés devant un souper froid.
— Oui, mon cher monsieur, le sort des armes est amer, dit le capitaine en soupirant ; j'ai souvent maudit ma destinée... Etre devenu soldat, d'artiste-né que j'étais ! A présent, je suis chargé de faire des enquêtes. Les prisonniers du maréchal Davout sont inscrits sur ces listes...
— Et que deviennent ces listes ? demanda Ilia tandis que le Français prenait une bouteille de vin dans
une armoire, et en versait un verre à son convive.
— On les envoie à l' état-major.
— Et c'est tout ?
— Non, la chancellerie du maréchal sépare en deux catégories les noms portés sur les listes : d'un côté les noms ordinaires, des gens peu dangereux ; de l'autre, les noms des suspects.
— Et qu'est-ce qui attend tous ces malheureux ?
— Les premiers sont inscrits comme prisonniers ou « de corvée ; » pour les autres, le maréchal écrit de sa propre main : « fusiller, » ou « pendre. » A la guerre on ne badine pas, j'ai fait là-dessus quelques vers. Voulez-vous que je vous les lise? ajouta le capitaine en rougissant.
— Soyez assez bon.
Droz se leva, étendit le bras, et regardant tristement son hôte comme s'il le prenait à témoin, il déclama de sa douce voix chantante de ténor, une élégie sur un nid de fauvette saccagé par un vautour. Lui-même, son toupet aidant, ressemblait un peu à la fauvette.
La voix, les vers du Français touchèrent Ilia ; le vin, la bonne chère avaient ramené des couleurs sur ses joues ; le joli nez du capitaine rougissait légèrement, ses yeux étaient tristes, il regardait, pensif et silencieux, dans l'espace.
A ce moment, le petit vieux lui apporta les papiers; le capitaine les tourna dans ses doigts en soupirant.
— Oui, disait-il, c'est là une belle écriture, mais quel emploi ! Avez-vous en Russie des écrivains aussi habiles? Et il montrait les copies à Ilia, puis les posait avec précaution sur la fenêtre, déclarant qu'il les porterait lui-même au général. Enfin il donna
l'ordre de faire remettre les originaux au Kremlin, à l'état-major.
— Un verre de... tu sais, de l'autre ? dit-il au secrétaire en désignant d'un air bon enfant un flacon d'eaude-vie poivrée. Avec une pareille écriture, il faudrait ne copier que du Beaumarchais ou du Chénier.
Il tendit au secrétaire un verre du flacon qu'il nommait « bouche à feu. »
— Capitaine, dit l'écrivain flatté en prenant le verre, jamais je n'oublierai les bontés que vous avez pour moi.
Il but lentement et s'étant essuyé la bouche sur sa manche, il s'écria : « C'est le breuvage des dieux... A l'accomplissement de vos vœux, messieurs, à ceux qui sont chers à vos cœurs ! » Et il sortit.
Le capitaine gardait un silence navré.
— Chers à nos cœurs.... dit-il enfin. Ma famille est loin, bien loin ! et la vôtre, camarade, où est-elle ? Etes-vous marié ?.
— Oui, je suis marié, répondit Trapinine ; ma femme a quitté Moscou deux jours avant mon arrestation : ce qu'elle est devenue, si elle est morte ou vivante, Dieu seul le sait.
— Elle aussi a fui? dit le capitaine étonné. Mais pourquoi cela ?
— Et ces listes donc ! s'écria Ilia en montrant les papiers apportés par le secrétaire. Si elle y avait été inscrite par la belle main de votre écrivain ! et encore dans la catégorie des suspects ! Votre terrible maréchal ne plaisante guère, vous le dites vous-même : il pourrait traiter une .femme comme suspecte...
Le capitaine rougit jusqu'aux oreilles.
— Quelle idée ! s'écria-t-il. Nous ne sommes pourtant pas des Peaux-Rouges ! Vous pouvez être tran-
quille, les femmes sont pour nous sacrées : je vous garantis que vous n'en trouverez pas une seule sur cette liste. Mais je me suis trompé, j'aurais dû faire ma carrière dans les beaux-arts. — Et le capitaine, se dressant devant la glace, étendit les bras dans une pose théâtrale et bomba sa poitrine : — N'est-ce pas plastique, ces formes-là ? ce ne sont pas des muscles, mais du marbre, de l'acier... Demain je vous donnerai une lettre pour Lamiral, et vous embellirez notre théâtre avec votre pinceau. Nous ne manquerons pas d'artistes, vous verrez ! Outre la charmante Louisa Fusy, Burcê et le remarquable comique Sancy, que nous avons trouvés à Moscou, il y a une quantité d'autres amateurs. Puis on a mis la main sur tout le corps de ballet d'un de vos comtes, Schérémète, je crois. Mais il est temps de nous reposer : prenez mon lit, je coucherai sur le coffre.
— Je vous suis infiniment obligé, mais c'est plus que je ne puis accepter ; je n'y consentirai pas, répondit Ilia.
— Pas de compliments, cher collègue! Tous deux nous servons les muses, et de plus, vous êtes mon convive. Arrangez-vous ! Je dois porter des papiers au général, mais auparavant je jetterai un coup d'oeil à la chancellerie, car on n'est pas très sûr de son monde, en ce moment surtout, où ils sont tellement gorgés de butin qu'ils ne se conduisent plus d'une manière irréprochable.
L'officier sortit. Ilia écouta son pas s'éloigner, puis se jeta sur les papiers. « Ai-je le droit de les lire ? se demandait-il ; n'est-ce pas un parjure et trahir l'hospitalité? Mais eux-mêmes... cette guerre... » Et il se mit à parcourir rapidement les listes ; l'une surtout, écrite quelques jours auparavant, attira son attention. Beaucoup de noms étaient accompagnés d'annotations de ce genre : « incendiaires, brigands, espions. » Trapinine lut la colonne, puis tournant le feuillet, il se sentit défaillir. Il se frotta les yeux, lut et relut encore. Parmi les « très suspects, » il voyait distinctement écrit : «Lieutenant Pérovsky. » En marge, on lisait : « déserteur à Smolensk, » et une autre écriture, celle de Davout sans doute, avait ajouté : « fusiller. »
Trapinine consterné, laissa retomber les papiers : la table, la chandelle qui éclairait la chambre , le lit du capitaine si généreusement offert, tout tournait autour de lui.
« Pérovsky ! c'est lui , c'est bien lui ! Vassili Pérovsky, plus de doute possible ! se répétait-il éperdu. Mais comment a-t-il pu être fait prisonnier à Smolensk et avoir déserté?... Rien de semblable quand il nous écrivait de Viazma. Il y a une erreur, une erreur fatale qui crie vengeance ! » Et il se tordait les mains, ne sachant quel parti prendre. Avouer au capitaine qu'il avait lu les listes... Mais il pourrait se fâcher, plus encore, faire un rapport...
Droz rentra.
— Comment ! vous êtes encore debout, dit-il. Mais couchez-vous donc, sans quoi je m'offenserai... Et il insistait pour que Trapinine acceptât son lit, et luimême s'étant déshabillé, posa la tête sur sa capote pliée, s'étendit sur son coffre et souffla la lumière.
Un peu plus tard, Iiia demanda au capitaine qui ne dormait pas encore :
— Est-il jamais arrivé qu'une des sentences prononcées par votre terrible maréchal ait été changée ou non exécutée?
Le capitaine soupira et se tourna du côte du mur :
— Hélas ! répondit-il après un silence, c'est absolument impossible avec le prince d'Ekmùhl ; il écrit lui-même la sentence après l'interrogatoire : qui oserait lui désobéir? Vous devez savoir, ce n'est un mystère pour personne, ajouta-t-il à demi-voix, que Davout n'est pas un homme, c'est un tigre.
— Il n'est pourtant pas possible que toutes les condamnations à mort de votre prince-tigre s'exécutent à la minute, reprit Ilia, cherchant une ombre d'espérance; il faut vérifier, se rendre compte. Si la sentence est rendue le matin, n'en remettra-t-on pas l'exécution au soir pour se donner le temps de rassembler quelques données sûres?
— Que voulez-vous dire ? Je ne vous comprends pas, fit Droz.
— Je veux dire, reprit Ilia, qu'on a saisi à Moscou un de mes compatriotes, soupçonné d'avoir déserté, ce qui est faux, je vous le garantis.
— Quand a-t-il été arrêté, et de quoi l'accuse-t-on ? Ilia réfléchissait.
— J'ignore quand il a été arrêté, mais je sais
qu'on l'accuse de désertion. . . Comment vous expliquer cela ? On dit qu'il a été arrêté à Smolensk et qu'il s'en est échappé. Ceci est une calomnie, car jusqu'à Borodino, il n'avait pas été fait prisonnier ; c'est mon camarade, mon ami; au nom du ciel, s'il est encore vivant, intercédez pour lui !
— Mais auprès de qui ?
— Auprès du prince, de l'empereur lui-même...
— Ah ! comme on voit que vous nous connaissez mal ! dit le capitaine en se retournant. Aller au prince avec une demande de ce genre, ce serait vouloir obtenir qu'une hyène lâchât la proie qu'elle tient entre ses dents... Et l'empereur... Le connaissez-vous ? Non. Eh bien, écoutez ce que je vais vous dire, ici où personne ne nous entend ; mais c'est tout à fait entre nous,vous comprenez. Dernièrement,pendant que Berthier faisait un rapport sur les besoins des soldats, il s'est écrié : « Au lieu de me parler des soldats, parlez-moi de leurs chevaux. » S'inquiéterait-il des exécutions de Davout? Il pense à bien autre chose, allez...
Le capitaine se tut et reprit au bout d'un instant :
— L'empereur n'aurait-il pas mieux fait de rester en France, pour y faire fleurir la littérature et les arts ?... Mais il redoute la paix qui donnerait le temps de respirer et de critiquer le régime impérial. Voilà ce qui l'entraîne toujours dans de nouvelles guerres. Du reste, ce n'est pas à nous autres, petites gens, qu'il appartient de juger le grand homme : en attendant qu'il revienne au calme, occupons-nous donc, mon cher collègue, de notre théâtre ! A demain donc, et nous offrirons à la grande armée, avec un peu de repos, le souvenir de temps meilleurs déjà lointains.
— Pourtant, si l'occasion s'en présente, reprit [lia,
et que cela ne vous donne pas trop de peine, je vous supplie de vous informer du sort de mon ami !
— Dites-moi son nom.
— Vassili Pérovsky.
— J'essaierai, mon cher ! Mais dans ces jours troublés, grâce à la surcharge d'affaires à l' état-major, il y en a parfois qui ne laissent aucune trace écrite.
Ce disant, Droz se tut. A un souffle léger succéda bientôt un ronflement de plus en plus sonore. Le brave capitaine rêvait sans doute à la France ; il était sur les planches d'un petit théâtre de province, il se voyait déjà un Talma, ne se doutant guère que la conscription de Bonaparte allait faire de lui un soldat.
« Pauvre Vassili ! songeait Ilia, ton affaire est faite. Voilà comment ton héros, ton idole t'a récompensé ! Fils de grand seigneur, de ministre, mourir ainsi avec des incendiaires, des brigands, et mourir ignoré sans qu'on puisse rien faire pour te sauver... Pauvre Aurore ! a-t-elle le pressentiment du sort qui attend son fiancé? »
Puis il pensa à sa femme, à sa douce vie de famille, et des larmes lui serraient la gorge. Il se torturait l'esprit pour trouver un moyen de s'enfuir et d'éviter le sort de Vassili.
Au matin, en s'éveillant, il vit le capitaine tout habillé qui écrivait :
— Voici une lettre, lui dit Droz d'un ton préoccupe ; portez-la àLamiral ; je vous souhaite succès et bonheur : quant à moi, à mon grand regret, je suis commandé pour aller suivre une enquête... Au revoir!
— Avez-vous appris quelque chose sur mon ami ? demanda Ilia.
— J'ai fait pas mal de recherches, ^répondit Droz
sèchement, je n'ai rien trouvé ; il y a tant à faire, tant à faire ! . .
Trapinine se leva, fit sa barbe, aidé du planton, s'habilla et se dirigea vers la maison Pozniakoff, à la Nikitskaïa.
Le régisseur Lamiral, légèrement pris de vin, ne s'entretint pas longtemps avec lui ; il le conduisit dans les coulisses et l'engaga, sans préambule, à s'occuper tout de suite des décors d'une villa italienne. Trapinine, affublé d'un tablier, saisit palette etbrosses et se mit à l'œuvre. Il travailla tout le jour sans se reposer ; le soir on l'emmena dîner dans une maison voisine où étaient installés les acteurs et actrices racolés pour le théâtre ; quelques jours se passèrent ainsi; plusieurs fois Ilia avait tenté d'amener l'entretien sur le sort des prisonniers, surtout des malheureux qui étaient envoyés au Dëvitché-polé. La gaieté des artistes tombait tout à coup, ils levaient les yeux au ciel en disant d'un ton pénétré : « C'est une infamie ! On fusille, on pend tous les jours, sans jugement, »
Après être venu deux ou trois fois examiner le travail d'Iliaet lui en avoir fait compliment, Drozne se montra plus. On l'avait attaché pour longtemps à une commission dans le voisinage de la Soukharévabashnia. Dans l'intervalle, les décors s'achevèrent. Lamiral préparait des opéras-comiques, des pastorales avec travestissements : c'était le genre préféré de Napoléon: Martine et Fortin, Les folies amoureuses, Guerre ouverte, etc. Lamiral avait déclaré emphatiquement à Trapinine qu'il était content de lui. Après tout cela, on voulut monter un ballet : il fallut de nouveaux décors, Ilia se remit à l'ouvrage et cela dura longtemps. Sous prétexte de surveiller les
préparatifs, de grands personnages venaient souvent voir les danseuses prisonnières et leur faire la cour : Murât était du nombre. Ilia voyant qu'on ne le soupçonnait plus, s'enhardit jusqu'à solliciter du régisseur l'autorisation d'aller voir le capitaine ; il l'obtint d'autant plus aisément que Lamiral avait un conseil à demandera Droz au sujet du théâtre ; il remit donc à llia une lettre et un sauf-conduit pour se rendre à la Soukharëva-bashnia.
Ceci se passait à la fin de septembre. La nuit était froide. Trapinine rencontra un conscrit alsacien. Le petit soldat marchait le sac au dos, le fusil sur l'épaule; il semblait fatigué et regardait autour de lui comme cherchant son chemin. Ils entrèrent en conversation, Ilia apprit que son compagnon était parti du Kremlin, porteur de papiers pour Le Fortovo : on avait établi dans le château un grand hôpital français.
— Et vous, où allez-vous? demanda à son tour le petit Alsacien, avec des fossettes sur ses joues roses.
— Moi, j'y vais aussi, répondit Trapinine après une courte réflexion.
— Parfaitement, monsieur, ce sera plus gai de marcher à deux. Comme vous voyez, j'ai perdu mon chemin et je suis très fatigué ; les chevaux meurent comme des mouches : aussi faut-il beaucoup aller à pied. Vous venez de l'état-major?
— Oui, je suis, comme vous, chargé d'un message.
— Vos bottes sont plus neuves que les miennes.
— On me les a données comme récompense.
— Nous en aurions bon besoin aussi, dit le soldat en regardant mélancoliquement ses misérables chaus-
sures, retenues à ses pieds par des bouts de ficelle. Les nouveaux amis dépassèrent la Basmannaïa ; la nuit était tout à fait venue, quand Ilia montra à son compagnon les fenêtres éclairées de Le Fortovo. Il savait que derrière le château, au bord de la Sinitchka, s'étendait le cimetière de la ville.
— N' entrer ez-vous pas avec moi? dit le soldat en essuyant la sueur qui couvrait son visage. On a promis de me régaler avec du bouillon et du vin des convalescents ; on les dit excellents, surtout quand on est fatigué.
— Non : accompagnez-moi plutôt jusqu'à cette église, répondit Ilia. Quoique je sois de l'état-major, je suis sans armes : vous me protégerez contre les maraudeurs qui, paraît-il, en font des leurs de ces côtés.
— ' Volontiers, reprit le soldat ; mais c'est curieux, je ne me reconnais pas ici ; pourtant j'y suis déjà venu ; alors il y avait un parc d'artillerie près de l'église, et maintenant c'est si tranquille et si désert qu'il me semble y venir pour la première fois. C'est heureux que vous m'ayez montré le chemin, j'ai la vue basse, sans vous, je me serais égaré.
— C'est justement au commandant de l'artillerie dont vous parlez que je suis envoyé, dit tranquillement Ilia.
— Parfait ! marchons.
Près de l'église Pierre-et-Paul, une sentinelle les arrêta : ils répondirent qu'ils allaient en mission.
— Où cela?
— A la Maison-d'église, répondit Ilia.
— Si tard que ça? grommela le grenadier achevai, en les examinant de son mieux dans l'obscurité... Que faites-vous dans ce coin désert ? les cosaqnes qui
viennent jusqu'ici vous enlèveront vos armes, s'ils ne font pis.
— Soyez sans crainte, l'ami ! nous sommes deux, dit Ilia avec assurance tout en pataugeant dans la boue gluante : il ne ferait pas bon nous attaquer.
— Rappelez-vous pourtant que les vedettes finissent ici... cria la sentinelle.
L'hôpital dépassé, les deux compagnons arrivèrent à la grille de l'église; un silence de mort y régnait ; le vent seul bruissait dans les cimes des bouleaux.
— Retournez à présent, mon ami. Je vous retrouverai à l'hôpital, dit Ilia au soldat tout en se demandant s'il ne ferait pas bien de lui prendre son fusil et de le tuer pour fuir avec plus de sécurité.
— Chez qui allez-vous donc ? dit l'Alsacien étonné en ne retrouvant pas trace de l'artillerie qu'il avait vuelànaguère. A moins, ajouta-t-il en riant, que votre commission ne soit adressée aux morts.
« Si je le tuais ? pensait toujours Ilia. Pour peu qu'il se doute de quelque chose, il va prévenir les sentinelles de la chaîne de nuit... »
Le soldat avait posé son fusil à terre pour rattacher sa chaussure. Ilia hésitait. « Non ! se dit-il, va, continue ton chemin en paix, brave petit Alsacien : que Dieu soit avec toi ! »
Et répondant au jeune homme :
— Comment ? lui dit-il, vous ne distinguez pas la maisonnette là-bas, dans les arbres ? Les feux sont
éteints, le commandant dort probablement, mais les sentinelles veillent. Dès que j'aurai fait mon message je vous courrai après.
— Au revoir donc, dit le soldat. J'y vois si mal que je me demande quel besoin on avait d'un aveugle comme moi... Tâchez d'apprendre de nos artilleurs si on nous laissera bientôt rentrer au pays ; ils savent peut-être quelque chose. Prenez garde aussi qu'une sentinelle ne tire sur vous.
— Merci ! je serai prudent.
L'Alsacien reprit le chemin déjà parcouru ; Ilia l'écouta s'éloigner, dépassa l'église, se blottit près de la grille et écouta encore. Le vent tour à tour se taisait et reprenait ; à droite et à gauche, jusqu'au bord de la rivière, se faisaient entendre les cris des sentinelles. Au-dessus de la ville, le ciel était rouge, un nouvel incendie venait d'éclater.
« Serai-je assez heureux pour passer à travers la chaîne ? se demandait Ilia. L'évasion désespérée que j'entreprendsréussira-t-elle?On peut arrêter le soldat, lui demander ce qu'est devenu son compagnon de tout à l'heure ; les sentinelles voyant que je me suis moqué de lui, se mettront à ma poursuite... Vite! vite ! détalons.
Et il prit sa course, courbé d'abord, puis debout ; il courait au hasard, se butant aux inégalités du sol, tombant dans les flaques d'eau ; il ne s'arrêta que lorsqu'il se sentit embourbé jusqu'aux genoux : il comprit qu'il était au bord delà Sinitchka ; il entra dans l'herbe haute et s'y tint coi, décidé à attendre le jour; son pied, de nouveau, le faisait souffrir.
« Hélas ! pensait-il, il me sera donc impossible de m'échapper? Ce n'était qu'une illusion, cet espoir! On ine découvrira, on me ramènera, et qui sait ?. l'affaire
du puits est peut-être déjà connue... Bon Dieu, laissez moi vivre pour ma famille et votre gloire ! »
Plus de deux heures s'étaient écoulées, la nuit paraissait encore plus noire sous les reflets de l'incendie ; Trapinine s'endormit d'un sommeil fiévreux ; à sa droite, derrière les buissons, une faible lueur parut : « Serait-ce le jour ! » se dit-il en s'éveillant.
Tout était tranquille et sombre. C'était la lune qui se levait, éclairant le ruisseau et la futaie. Ilia se souvint que ce petit cours d'eau longeait le cimetière; puis venaient des ravins, une forêt et enfin les champs. « Il n'y a pas de temps à perdre, » dit-il en se déshabillant, et en faisant de ses bottes et de ses vêtements un paquet qu'il mit sur sa tête, il traversa l'eau glacée, fouillant du pied le fond marécageux, et atteignit le bord opposé. Plus d'une fois il glissa, trébucha et faillit perdre son petit chargement. Au milieu du courant, l'eau lui montait jusqu'au menton, puis elle devint moins profonde. Tout frissonnant, il sortit sur l'autre bord, s'essuya comme il put dans l'herbe, et passant ses vêtements et sachaussure, il rampa jusqu'au cimetière. La lune, dans ce moment, était voilée d'un nuage. Il avançait lentement ; enfin, il distingua les croix du cimetière. Il s'arrêta, réfléchissant à ce qu'il allait faire. On n'entendait plus les sentinelles et la nuit était moins noire. « Il faut s'éloigner avant qu'il fasse jour, » se dit-il ; il fit quelques pas ; un léger bruit se fit entendre ; il frémit, et regarda avec épouvante.
Tout près de lui, il vit un homme de haute taille, en soutane déchirée qui, à l'aspect de sa capote militaire et de sa casquette française, parut aussi trouble que lui et resta un moment sans pouvoir proférer une parole.
Ami ou emiemil (Ut non hostis an arnicas?) dit l'inconnu d'une grosse voix de basse tremblée. — Regarde et fais grâce (Respice et parce !) continua-til en montrant d'un air piteux un enfant qui dormait à ses pieds dans l'herbe.
« C'est sans doute le prêtre du cimetière qui me prend pour un Français, » seditllia.
— Tranquillisez-vous, ajouta-t-il à haute voix; moi aussi je suis un Russe et tout autant à plaindre que vous : mon nom est Trapinine.
— Le mien est Savva Skvartzoff , diacre de Kondiïno, et ceci est mon neveu, dit l'inconnu à son tour. Ce que j'ai enduré ne se peut raconter. Ces brigands ont brûlé ma maison, après avoir tout emporté ; cela je puis encore le supporter ; nu je suis venu au monde et nu me revoici, mais, pendant mon absence, ils m'ont enlevé ma femme... Polia...Politchka, où es-tu? répétait le pauvre diacre en sanglotant, et se prenant la tête à deux mains, il s'affaissa sur une pierre funéraire. L'enfant se réveilla, regardant de ses grands yeux étonnés son oncle et cet étranger.
Le prêtre reprit la parole :
— En vous voyant, je me suis dit: « C'est fini! voici la patrouille, je suis de nouveau entre leurs mains! » Et vous, de votre côté, vous vous levez et venez droit à moi ; mon cœur est faible, quoique je sois un Samson pour la force... Et pour tout le mal qu'ils m'ont fait, quoique je sois du clergé orthodoxe, j'ai juré, oui, j'ai juré que je prendrais un couteau et, sans le moindre scrupule, je marcherais sur eux.
Trapinine, alors, lui fit part de son plan.
— Je ne devais pas jurer, monsieur, reprit le diacre, mais j'ai juré ! J'ai cherché ma femme partout, jusque dans leurs repaires ; j'ai présenté des suppliques
à leurs généraux, à leurs maréchaux. Ils riaient... Alors j'ai pris cet orphelin qui m'a été confié, j'ai quitté la ville par les jardins maraîchers, je voulais me rendre au couvent d'Andronieff, mais je me suis égare et me voici. Que Dieu m'aide maintenant à rejoindre les nôtres, que je puisse leur remettre l'enfant. Et alors ils auront des nouvelles de Savva, ces monstres!
— De quel côté allez-vous, mon père ?
— Du côté de Kalomna.
— Moi aussi, je vais vers Riazane : ma famille est dans le district de Marschansk.
— Alors, ne perdons pas de temps ! Si vous y consentez, marchons ensemble : il commence à faire jour.
Les fugitifs entrèrent sous bois, et marchèrent longtemps ainsi à l'abri. Le plein jour les trouva dans une clairière, près d'une maison de garde abandonnée. Ils s'arrêtèrent pour se reposer au bord d'un petit lac; le diacre avait quelques biscuits, et ils restèrent là jusqu'au coucher du soleil, de peur des rencontres. Savva raconta à Ilia que, ses études achevées, il avait été chantre pendant plusieurs années au couvent de Tchoudoff, qu'il venait de se marier et avait été consacré diacre; en attendant d'être reçu prêtre. Et le souvenir de sa femme amena une nouvelle crise de désespoir. Il répétait sans cesse que dès qu'il aurait remis l'enfant aux parents, il prendrait les armes et marcherait contre l'ennemi : il espérait être reçu dans la mil ce.
Le soir, ils se remirent en route, marchant toute la nuit, et au matin ils eurent la joie d'entendre aboyer des chiens : un peu plus loin, ils aperçurent quelques cabanes : mais qui les habitait, des amis ou des ennemis ?
Toujours debout devant le terrible Davout, Pérovsky comprit enfin de quelle importance était pour lui ce que disait l'aide de camp du prince.
—Ce monsieur, prononça respectueusement Olivier, est plus jeune et de plus petite taille que celui dont parle Votre Excellence : je me souviens parfaitement de lui.
Le poids énorme qui pesait sur Vassili tomba comme par enchantement, le soleil éclaira de nouveau son horizon ; il respira bruyamment, et s'efforça de ne pas perdre un mot de ce que disait son défenseur inattendu.
Au grand étonnement de Vassili le visage du maréchal s'éclaira et prit une expression moins mauvaise.
— Vous lambinez, Olivier, dit-il comme s'il ne voulait pas se laisser dominer par cette impression... Que le diable vous emporte ! On dirait que vous avez la bouche pleine de bouillie.
— L'autre prisonnier, continua Olivier d'un ton respectueux et doux, avait la tète de plus que monsieur. Je crois le voir encore. Il avait des rides et une tache de naissance sur la joue, il marchait en se dandinant. Si votre excellence doute de mes paroles, ajouta-t-il en pâlissant et d'une voix qui tremblait, je suis prêt à partager le sort du prisonnier.
— Cela suffit, dit Davout d'un ton brusque. Je n'ai que faire de votre grandeur d'àme... Quant à vous, s'adressant à Pérovsky, vous êtes sauvé par mon
subordonné : vous pouvez aller rejoindre vos compagnons.
Vassili resta quelques instants debout et immobile, regardant Davout qui avait l'air satisfait de sa décision et de la mine éperdue de son prisonnier. Puis, sans saluer ni proférer une parole, il se dirigea en chancelant vers la porte, et ne put jamais se rendre compte de la manière dont il avait rejoint les prisonniers.
Ils étaient logés dans une aile qui n'avait plus ni plafonds, ni planchers. En approchant, Vassili entendit des chants et un brouhaha de voix. C'était un fouillis de gens de toute sorte, marchands pris au moment où ils sortaient de la ville, valets, hommes du peuple soupçonnés de brigandage et d'incendie, deux ou trois fonctionnaires, quelques militaires et quelques gens d'église. Vassili reconnut dans cette foule bigarrée Maxime, le majordome des Batashoff, qui se mit à pleurer en le voyant. Quelques-uns des prisonniers, pour tuer le temps et gagner quelque nourriture, faisaient de petits ouvrages pour les Français, et, s'ils parvenaient à se procurer de l'eau-de-vie, se grisaient et chantaient des chansons navrantes à entendre. Le majordome, les prêtres et les marchands gardaient un mutisme plus digne. Un silence morne régnait dans cette section-là, ou bien on causait à mi-voix, se demandant quand finirait cette guerre et cette captivité. Napoléon, afin de faire honneur aux vieuxcroyants, avait visité leur ermitage au cimet ère de Préobrogensky. Il avait aussi fait appeler auprès de lui la marchande de modes de la Dmitrievka, et cette Oberschelma (1), comme l'appelaient les Moscovites,