Expression russo-allemande : Archifriponne
avait eu avec l'empereur une conférence sur l'affranchissement des serfs.
Pérovsky vit bien vite qu'il serait obligé de coucher sur le sol, dans le coin qui lui avait été assigné, lorsqu'un jeune homme de grande taille, les cheveux roux et frisés, l'air réjoui et les yeux rieurs, vint lui offrir ses services. On l'appelait Siénka Koudinitch ; il avait été valet de chambre d'une comtesse et, présentement prisonnier, il occupait le coin réservé aux gens du peuple.
C'était toujours lui qui entonnait les chansons reprises en chœur par les autres. Vassili lui demanda d'apporter du jardin des feuilles sèches et de l'herbe ; avec cela, en un tour de main, Siénka confectionna une espèce de couche et, montrant ses dents très blanches, il dit à Vassili :
— Voilà votre « boudovar », monsieur ; il n'y manque qu'une robe de chambre et des pantoufles ; Votre Seigneurie y dormira comme dans un lit de plume... Puis il balaya tout autour, et couvrit la terre de sable. A son tour, Vassili, put lui rendre service, car ayant appris qu'il avait une passion pour Glasha, la femme de chambre de la comtesse, il écrivit une lettre pour la belle, sur les indications de Siénka, tout en demandant à celui-ci comment il comptait la l'aire parvenir. Siénka répondit par un proverbe qui prouvait que la captivité ne pouvait durer éternellement ; elle cesserait un jour ou l'autre, et il glissa la lettre dans sa chaussure.
Pendant les quatre premiers jours, Pérovsky allait avec les autres détenus, sous escorte, dans les jardins maraîchers le long de la rivière, pour y arracher les pommes de terre et les légumes qui s'y trouvaient encore. On les envoyait aussi à l'abattoir, où ils
devaient aider les Français à assommer et égorger les bœufs, les chevaux fourbus, que leur amenaient les pourvoyeurs de la grande armée. C'est pendant ces expéditions que Koudinitch amusait ses camarades de ses bouffonneries et de ses chansons. Mais cela même ne dura pas longtemps ; les provisions s'épuisaient, et bientôt les prisonniers ne reçurent plus que du biscuit et du gruau.
Un jour (c'était une quinzaine après son arrivée dans l'aile du jardin Milioukoff), Pérovsky remarqua un mouvement inusité dans le quartier du maréchal Davout. On voyait les aides de camp s'agiter, des ordonnances traverser la cour au galop, des gens à cheval partir en hâte. « On va se mettre en route, disaient avec joie les captifs, quelque chose aura été décidé pour les prisonniers : on va nous conduire aux avant-postes. »
Le 17 septembre, on les fît sortir de leur logis; après l'appel, ils furent conduits à la barrière de Dorogomilovo, et de là acheminés par centaines sur plusieurs points de Moscou... — « Où vous envoie-t-on? se demandaient-ils, les uns aux autres. — Nous n'en savons rien », telle était l'éternelle réponse. Un gros général arriva à cheval ; d'un air soucieux, il jeta un rapide coup d'œil sur les prisonniers, fit un geste, le tambour battit; une partie de l'escorte se mit en tête du détachement, tandis qu'une autre fermait la marche. Les paroles de commandement se firent entendre, et la colonne s'ébranla sur l'ancienne route de Smolensk. « Mais nous allons à Mojaïsk, répétaient les prisonniers. Les Français battraient-ils en retraite? » Les uns semblaient satisfaits, d'autres soupiraient sans rien dire.
Deux prisonniers russes en calèche invitaient, à
tour de rôle, les eclopés à monter auprès d'eux pour se reposer ; Vassili eut la chance de faire avec eux quelques étapes : il s'en félicitait tout en s'étonnant d'être ainsi privilégié. D'autres prisonniers, marchands ou domestiques, qu'on prenait pour des cosaques à cause de leurs longues barbes, étaient aussi l'objet de quelque bon vouloir de la part des surveillants, mais cela ne dura guère. Après une halte, un sergent, très gravé de petite vérole et drapé dans un manteau de femme, s'approcha de la calèche, prit un des officiers par la main, le fit descendre ainsi que son compagnon, puis s'installa tranquillement avec un camarade dans la voiture et n'y laissa plus rentrer ceux à qui elle appartenait.
On avançait toujours. Un vent perçant se leva, accompagné d'une pluie fine et froide ; les domestiques avaient perdu leurs livrées et leurs panaches ; tous se traînaient dans leurs vêtements déchirés, les prêtres demi-nus dans la boue glacée ; Vassili grelottait. A l'entrée d'un pont, un sous-officier le pria poliment de s'asseoir au bord de la route et, toujours poliment lui tira ses bottes qu'il tapota doucement d'un air caressant ; puis il offrit sa chaussure en lambeaux à Vassili qui. crainte de pis, se résigna à l'assujettir de son mieux à ses pieds.
Le majordome des Batashoff marchait, lui aussi, les pieds enveloppés de linge .
— On t'a pris tes bottes ? lui demanda Pérovsky.
— Oui, répondit Maxime avec indifférence.
— Voyons, entre nous, avoue que c'est toi qui as mis le feu chez vous quand Murât logeait dans la mai. son.
Le vieillard regarda autour de lui, et répondit en soupirant :
— Oui, c'est moi...
— Et qui te l'avait conseillé ?
Maxime leva la main vers le ciel :
— Voilà, dit-il, Celui qui nous l'a mis en tète : puis le comte Rostopchine a fait venir quelques-uns d'entre nous et nous a dit en secret : « Quand l'ennemi entrera dans Moscou... Vous comprenez, mes amis !..• Commencez par ma propre maison de la Loubianka. . . » Et nous avons fait ce qu'on nous a dit, nous avons brûlé, brûlé...
La gelée suivit de près la pluie ; la route était couverte de mottes de boue durcie ; les prisonniers affamés, exténués, les pieds endoloris et saignants, restaient en arrière, tombaient parfois, et ce n'était qu'à coups de crosse qu'on les faisait se relever. Les haltes se prolongeaient. Les officiers de l'escorte perdirent patience, et c'est alors qu'on commença à achever les malades et les éclopés. Pérovsky remarqua que ces tueries se faisaient au lever du jour, alors que le détachement se remettait en route après la nuitée. En entendant pour la première fois quelques coups de feu, secs et isolés tirés en arrière du convoi, Vassili demanda à un soldat ce que cela signifiait. Haussant les épaules, le Français lui répondit d'un air sombre : « C'est la soupe de minuit de vos camarades. » Dès lors, le pauvre Pérovsky, tressaillant à chacun de ces coups, regardait avec anxiété ses pieds nus entourés de chiffons, se demandant combien de temps il pourrait marcher encore, et si « la soupe de minuit » ne l'attendait pas, lui aussi. Dans ces heures d'angoisse, il tirait de sa poitrine la sainte image donnée par Aurore, et priait avec ferveur.
Dans une halte, où il entendit quelques-uns de ces coups de feu, plus nombreux que d'ordinaire, il ne
put s'empêcher de dire au chef de l'escorte, d'un ton de reproche :
— Comment pouvez-vous tolérer pareille barbarie, capitaine ? Qu'on m'ait enlevé mes bottes, qu'on ait pris la calèche de mes camarades, cela se comprend encore, c'est le droit du plus fort... Mais ces assassinats vous sont-ils commandés ?
— C'est la volonté de l'empereur, dit l'officier d'un ton triste.
— Mais dites-moi, je vous prie, comment peuvent s'expliquer de pareilles monstruosités ? L'Indien qui mange son ennemi désarmé...
— Ecoutez, interrompit sévèrement le capitaine, prenez garde ! chacun de vous est exposé à un accident de ce genre...
Il se tut, puis reprit après quelques instants :
— Vous nous reprochez nos violences, mais n'estce pas vous qui êtes les premiers coupables ? N'avezvous pas incendié vos villes, vos villages ? Vous n'avez ni hôpitaux, ni pharmacies... Que faire, je vous le demande, de vos malades ? Les remettre bénévolement aux mains des vôtres, peut-être ? Serviteur ! Vous comprenez parfaitement que retardataires et malades, une fois sur pied, se tourneraient contre nous.
Couché sur la terre gelée pendant les nuits froides et les pluies, entendant de plus en plus fréquemment les sinistres coups de feu, Perovsky s'aperçut avec terreur que ses pieds enflaient ; la nuit, il craignait de s'endormir, de peur qu'ils ne gelassent ; quand le sommeil le gagnait, il se levait effrayé et se mettait à marcher pour se réchauffer.
Le détachement, après avoir dépassé Mojaïsk, approchait de Borodino. Là cinquante jours auparavant, Perovsky avait assisté à la grande bataille. Il y avait
trois mois à peine qu'il quittait cette terre de Novossélovka, si près de là, et que son cœur était plein de tant de bonheur et de jeunes espérances !
Il ne gelait plus ; la soirée était froide, le vent violent, une pluie continue tombait ; les prisonniers et . leurs gardiens, tous engourdis, étaient bien aises de s'arrêter ; ils se blottirent du mieux qu'ils purent dans» les débris d'un village incendié, non loin d'un ravin où gisaient des cadavres d'hommes et de chevaux, non encore enlevés. « Mon Dieu ! s'écria l'officier auquel on avait enlevé sa calèche, nous sommes devant la batterie de Raïevsky ! je reconnais la place. »
Vassili se souvint de Napoléon qu'il avait vu galoper en ce même endroit, monté sur un cheval blanc, entouré d'une suite interminable.
A peine les soldats couchés, une gaie chanson cadencée traversa l'air et fut saluée d'un rire presque unanime. C'était le grand Siénka Koudinitch qui chantait :
Une chouette est assise sur un poêle,
Elle bat des ailes, Avec ses pieds elle fait topp, topp.
Avec ses yeux lopp, lopp...
Siénka joignait sans doute le geste aux paroles, car les rires ne cessaient pas.
Tout frémissant, Pérovsky écoutait ces bouffonneries ; il défit les linges qui entouraient ses pieds et vit que de la cheville aux genoux ses jambes étaient couvertes d'écorchures et de plaies. Il était affamé. Ce jour-là, il avait été très heureux de trouver un oignon à demi pourri dans les immondices du village où l'on faisait halte.
« Perdu î je suis perdu ! se répétait-il en regardant
avec indifférence ce qui se passait autour de lui. Le grand sergent qui lui avait pris ses bottes vint à passer : il paradait aujourd'hui dans une courte pelisse de femme en peau de lièvre, et un manchon de soie blanche était suspendu à son cou par un ruban. Accompagné de quelques soldats armés de haches, il s'en allait à#la redoute abandonnée. Bientôt des coups secs, comme si l'on fendait du bois, se firent entendre.
— On coupe les jambes des morts, dit Koudinitch avec un sourire en s'asseyant auprès de Vassili, c'est pour prendre leurs bottes...
— Eh bien, qu'est-ce que cela fait? répondit Vassili en continuant à entortiller ses jambes ; n'est-ce pas égal une fois qu'ils sont morts?
— Oui, mais s'il y en a de vivants?
— Voyons donc, Siénka ! près de deux mois se sont passés depuis !
— Eh bien, monsieur, dernièrement Proshka, le buffetier des Arkharoff, a poussé un mort du pied, et il a gémi. . . Il était vivant, nous l'avons entouré, lui demandant de quoi il avait vécu depuis si longtemps... « Je rampais la nuit, nous a-t-il dit, vers les morts et je tirais de leurs sacs du biscuit dont j'ai vécu. »
— Et qu'en avez-vous fait?
— De qui?
— Mais de ce mort-vivant ?
— Que pouvions-nous en faire ? répondit Koudinitch ; il nous suppliait en disant : « Achevez-moi ! » Mais nous n'en avons pas eu le cœur... Tous les nôtres ne peuvent être partis. Qui sait ? d'autres le trouveront et prendront soin de lui.
Le détachement atteignit Krasnoi. Pérovsky ne doutait plus de sa fin prochaine. Ses forces l'abandonnaient, il se traînait avec peine, ne se rendant plus même compte comment il marchait encore. La fièvre le secouait, il allait comme en un rêve, tantôt à la tête de la colonne, tantôt avec les traînards. Une seule chose lui apparaissait clairement, c'est qu'il allait mourir. Les Français venaient encore de tuer quelques retardataires ; la nuit tombait. Pérovsky, inconscient, emboîtait le pas; il regardait les saules qui bordaient la route, se demandant avec l'épouvante du délire, contre lequel de ces arbres il allait s'affaisser épuisé, pour être achevé sans pitié...
— Monsieur, dit à son oreille la voix bien connue de Koudinitch, vous êtes à bout de forces, moi aussi je n'en peux plus... Je me suis décidé à fuir, prenez mes laptys, je n'en ai plus besoin.
— Tes laptys ? Mais toi-même donc ! Penses-y bien... Et crois-tu que ce soit le moment de fuir ? Si on te reprend, on te tue...
— C'est toujours la mort, mon officier, répondit Koudinitch, et il faut vivre tant qu'elle n'est pas là ; on n'a guère le temps de lui échapper quand elle arrive! Si Dieu me vient en aide, je pourrai tout aussi bien m'enfuir avec vos chaussures qu'avec les miennes. Regardez : ce ne sont des laptys qu'en dehors, à l'intérieur ce sont des valiankys doublés de feutre, c'est très commode. Mais nous voici arrivés à la couchée.
Les prisonniers firent halte à la lisière d'un bois ; Koudinitch s'assit prestement à terre et enleva ses laptys.
— Acceptez-les en souvenir de Siénka, dit-il en les lui présentant.
— Pense à ce que tu fais, mon garçon! répondit Pérovsky. Tu as sûrement un père, une mère : tu pourrais les revoir peut-être, tandis qu'ainsi...
— Je ne suis qu'un pauvre diable, monsieur, tout à fait orphelin, et ce que j'ai mis une fois sous mon bonnet, je le fais !
— Réfléchis! te dis-je... Tant d'yeux nous surveillent... Tu peux compter d'être repris !
— Oui, mais parfois la hache, frappant dans le bois, rencontre un nœud, dit Koudinitch d'un ton énigmatique en regardant autour de lui, vous verrez... Quant aux laptys, c'est Glasha qui m'en a fait présent, en automne, quand elle a quitté Moscou avec les maitres. Les Français m'ont pris mes bottes, et c'est avec ça que je suis arrivé jusqu'ici... On marche facilement là-dedans.
Pérovsky n'insista plus. Siénka l'aida à se chausser; les laptys, larges et doux, lui donnèrent une impression singulière de bien-être ; il n'alla pas même chercher sa part dans la chaudière commune, il s'étendit sur une pente à l'abri, avec les plus grelottants, et en s'endormant il pensait à Siénka : « Lui aussi est amoureux », se disait-il. Puis la nuit noire, la redoute avec ses cadavres abandonnés, l'escorte, le ravin, tout disparut à ses yeux... Il revoyait un ciel d'été sans nuage, il marchait avec Aurore dans l'herbe verte d'une clairière, des fleurs parsemaient le gazon, une alouette s'élevait en chantant dans l'azur... « Adresses-tu tes prières à l'Intercession de la sainte Vierge
dont je t'ai donné l'image ? » lui demanda soudain Aurore... Et il ouvrit son uniforme pour chercher l'image et la lui montrer, mais il ne la trouvait point ; ses mains convulsives fouillaient ses vieux habits, son manteau usé, rien... Confus, n'osant regarder Aurore il se demandait où pouvait être cette image dont elle l'avait béni; l'aurait-il perdue, mon Dieu?... Aurore attendait toujours, le regardant attentivement... Une rude poussée fit disparaître brusquement la vision aimée et le cauchemar : c'était le dur appel du matin. Ouvrant les yeux, Vassili vit devant lui le sergent à la pelisse de femme et au manchon blanc ; le jour se levait, il pleuvait de nouveau, l'appel des prisonniers avait commencé.
— En route ! répétait le sergent en secouant Vassili : quel sommeil !
Pérovsky debout vit le détachement déjà rangé par files : on s'apprêtait à marcher. A peine les premiers rangs étaient-ils sous bois qu'un coup de feu, suivi de plusieurs autres, retentit. Vassili frissonna, s' étonnant d'entendre ces coups si connus en avant de la colonne et non à l'arrière comme d'habitude. Dans la pâle lumière du matin, il aperçut un groupe qui s'agitait à la lisière du bois ; une partie de l'escorte avait abandonne les prisonniers pour poursuivre quelque chose dans la forêt, d'autres examinaient un objet sombre, étendu près du fossé, au bord de la route. Des cris se firent entendre. Tout le détachement fit halte, on parlait, on gesticulait, mais personne ne savait au juste ce qui se passait.
Enfin on apprit qu'un des prisonniers, Koudinitch, avait arrache le fusil du soldat le plus proche de lui, s'était jeté sous bois et se défendait avec la crosse. Le sergent au manchon fut le premier à revenir de la
surprise et con manda de tirer contre le iugitif ; les coups de feu éclatèrent, Siénka s'arrêta, visa de dessous les branches et abattit le sergent. Les soldats, baïonnette en avant, se ruèrent à la poursuite du fuyard. Très grand et très agile, il courait, les pieds entortillés dans les chiffons de Vassili, sautant fossés et buissons comme un lièvre, et il se perdit dans l'épaisseur du bois.
Les poursuivants tirèrent encore quelques coups de feu au hasard, puis persuadés que le fugitif avait dû être atteint et blessé grièvement, ils revinrent sur leurs pas. Ceci s'était passé avant Yiazma.
Toujours diminuant en nombre, le détachement arriva à Smolensk et se dirigea vers Witebsk. Il tomba beaucoup de neige ; les routes devenaient impraticables. En proie à des souffrances inouïes, les premières colonnes passèrent la frontière par un chasseneige épouvantable et une gelée de 20° Réaumur. Grâce aux valiankys de Siénka, Vassili endurait moins péniblement les épreuves de la marche. «Koudinitch, Koudinitch, se disait-il, bonne et généreuse àme russe, tu m'as sauvé la vie ! Et toi-même, es-tu encore de ce monde ? Si réellement tu as été blessé, que Dieu t'assiste ! Il te récompensera de ce que tu as fait pour moi, en me donnant la chance de lutter, de souffrir, mais aussi d'espérer. »
En Pologne, les prisonniers furent mis sur des charrettes ; ils traversèrent ensuite la Prusse en voitures fermées, mais très affamés. Vassili tomba malade ; la fièvre tierce fit place à la fièvre chaude, et il passa deux mois dans un hôpital. Ce ne fut que vers le printemps qu'il revint à la vie. La femme et la fille du médecin lui apportèrent des fleurs: en les voyant, Pérovskyse mit à pleurer : « Aurore ! Aurore ! disait-
il en regardant les fleurs et le soleil, où es-tu? Nous reverrons-nous jamais ? »
La princesse Anna Arcadievna Sch-éleshpansky, qui avait quitté Moscou deux jours avant l'arrivée des Français, épuisée par les fatigues du voyage, faisant tantôt arrêter les voitures, tantôt dresser la tente, tantôt entrant dans les auberges, arriva enfin à Iartzovo, sa terre de Kalouga, qui se trouvait sur la route de Panshino, sa propriété de Tamboff. Au moindre ravin, à la colline la moins élevée, la princesse criait : « Arrêtez ! Arrêtez ! je n'en puis plus, » et elle sortait de voiture.
Iartzovo n'était qu'à quatre vingt-dix verstes de Moscou et à vingt de Kalomna. Le lendemain du départ, au soir, déjà en vue de Iartzovo, les voyageurs aperçurent le rouge de l'incendie au-dessus de Moscou. Aurore fut la première à le remarquer : « Mon Dieu ! s'écria-t-elle, grand' maman, c'est Moscou qui brûle ! » La voiture s'arrêta, chacun se mit à faire des conjectures, mais le doute n'était plus possible ! Moscou brûlait, incendié par les Français qui s'en étaient emparés. La princesse, à cette nouvelle, se sentit défaillir et, arrivée à Iartzovo, déclara vouloir y entrer quelque temps pour se remettre. Tout son train l'y attendait : Mérimiasha, Iéfimovna et les autres domestiques.
— Il y a loin d'ici aux Français, dit-elle, et puis Koutouzoff est là !
Grâce aux soins d'Aurore et de Mérimiasha, la mai-
son fut préparée à la hâte et disposée conformément aux habitudes de la princesse. On acheta à Kalomna presque désert, ce qu'on y trouva de provisions ; on découvrit un médecin qui s'engagea à venir voir tous les jours la malade ; on logea tant bien que mal dans les ailes et dans les isbas la nombreuse domesticité amenée de Moscou, buffetiers, cuisiniers, coiffeur, femmes de chambre, etc. Les caisses ouvertes, Aurore trouva le lit au pied de cristal avec les coussins et les couvertures de soie ; elle le fit placer dans la chambre à coucher de la princesse. Celle-ci revoyant le portrait de Napoléon tissé en soie, s'emporta et ordonna de le suspendre dans le salon, avec cette inscription : Assassin et scélérat.
La vie à Iartzovo s'arrangea petit à petit, pareille en tout à la vie que la princesse menait à Moscou. La matinée était consacrée à la toilette, aux soins que réclamaient les favoris Limeka, Timeka et Toutik. Puis Aurore entrait dans la chambre de sa grand'mère et lui faisait une lecture à haute voix. Le soir, près de la table à thé, la lecture reprenait, ou bien Mérimiasha et Iéfimovna, un tricota la main, venaient raconter à tour de rôle ce qu'elles avaient entendu dire dans la journée au staroste ou à d'autres. La princesse écoutait, tout en faisant sa patience. Dans l'antichambre, les domestiques jouaient aux cartes, les femmes de chambre chantaient en chœur dans leur ouvroir, où Vlass venait parfois mêler sa voix de basse et le négrillon Varlarska son baryton. Après le souper, chacun se couchait.
Dans tous les environs, impossible d'avoir des nouvelles du théâtre de la guerre, si peu éloigné pourtant. Il n'y avait que le médecin et le maréchal de la noblesse de Kalomnaqui apportassent quelques récits,
lus dans les journaux, et en voyant ces paisibles campagnes, avec leurs moujiks occupés comme d'habitude à leurs travaux, on aurait pu croire que le terrible fléau qui s'était abattu sur la Russie, à une distance de quatre-vingts verstes à peine, sévissait quelque part tout au fond de l'immense empire, dans « le trentième royaume, » très loin, très loin... Cela révoltait Aurore, comme les ballets et les opéras, représentés la veille de l'entrée des Français, l'avaient révoltée naguère.
L'automne était doux et beau. Le feuillage des bouleaux avait passé du vert au rouge et au jaune d'or, les tons admirables de l'arrière-saison. Les travaux des champs allaient leur train. Les blés d'hiver semés, c'était le moment de préparer la terre pour les blés d'été, il fallait rentrer les légumes, réparer les isbas. Les hommes couraient les foires, les bois, tandis que les vieux et les vieilles du village, qui depuis longtemps n'avaient pas vu la princesse, se rendaient auprès d'elle le soir, apportant comme offrandes des poules, des œufs, des champignons, et faisant en échange des demandes de tout genre, entre autres la permission de couper du bois dans sa forêt réservée, des prêts d'avoine ou de seigle, ou bien la priant d'acheter des ouvrages faits par eux, du drap, de la toile. D'autres demandaient à Aurore de lesentendrede juger leurs différends, de mettre fin à des querel, les à propos d'oies et de pourceaux. Elle écoutait patiemment ces requêtes, sans parvenir à comprendre qu'on pût, dans un moment pareil, s'inquiéter de semblables choses.
Tourmentée sur l'issue de la guerre, sur le sort de son fiancé, elle cherchait le repos dans la solitude. Elle n'eut pas de cesse qu'on ne lui eût amené Barss,
son cheval favori. Elle le montait le soir et parcourait les bois et les champs jusqu'à la nuit close.
Les hauts faits de l'armée russe àBorodino, la blessure et la mort de Bagration, en un mot ce qu'on savait de la guerre, toutes ces choses, à la grande consternation d'Aurore, ne troublèrent que peu le cours de la vie à Iartzovo. Les journaux arrivaient si tard pour finir par ne plus arriver du tout, que sans le ciel rouge au-dessus de Moscou, on aurait pu croire la guerre terminée. Mais la sinistre lueur planait toujours sur la ville. De sa chambre, Aurore regardait l'incendie en frémissant. Elle ne pouvait s'endormir en pensant à toutes les souffrances, à toutes les calamités dont cet embrasement incessant était pour elle le symbole. Mais tout cela n'occupait guère les paysans et ne les émouvait pas.
Le staroste de Iartzovo lit part à Mérimiasha, puis à Aurore, du nouveau bruit qui courait le pays. Les paysans avaient entendu quelque chose des projets répandus par desfeuilles imprimées en français, dont on avait d'abord parlé tout bas, mais qui, aujourd'hui, faisaient ouvertement le sujet des entretiens. Ces feuilles annonçaient au paysan sa libération pleine et entière. L'empereur Alexandre était attendu à Vladimir, puis à Kalomna. Il enverrait une partie des seigneurs quelque part, à Kazan, et le reste dans différentes villes, « écrire du papier, » et les terres, les forêts, les maisons, tout serait partagé entre les moujiks. Ces bruits eurent pour résultat de rendre le peuple grossier et désobéissant avec les intendants et les starostes.On se refusait à travailler pour les seigneurs, on pillait ça et là les biens des propriétaires ; il y eut même quelques cas d'incendies de maisons seigneuriales.
— Rassemble les paysans, que je leur parle, déclara bravement Aurore : nos moujiks sont victimes de vilaines gens qui leur troublent l'esprit et pervertissent leur bon sens .
— A quoi pensez-vous, mademoiselle ? s'écria le staroste. Les nôtres sont calmes. Vous leur mettriez des idées en tète ; laissez-les tranquilles : on jasera, jasera, puis tout finira par s'apaiser...
Aurore crut devoir parler de ces choses à sa grand'mère, qui en fut si troublée qu'elle dut se mettre au lit. La jeune fille envoya un exprès à sa sœur, à Panshino. « Ilia doit y être arrivé, pensait-elle : il reviendra et mettra tout en ordre. » Mais Xénia arriva seule avec son enfant ; elle avait beaucoup changé, et au lieu d'apporter du courage et de l'entrain chez sa grand'mère, elle y amena de nouveaux chagrins en apprenant aux siens qu'elle était sans nouvelles de son mari. Elle tremblait qu'il n'eût pas eu le temps de quitter Moscou, et qu'il eût été fait prisonnier. Les sœurs échangeaient leurs craintes en pleurant. Mais avant tout, il fallait tranquilliser la pauvre grand'mère qui était inconsolable.
— Mon Dieu ! disait-elle, pourquoi suis-je si malheureuse ? Je ne suis qu'un fardeau pour moi-même et pour vous tous. Et voilà ma toux qui recommence, et puis mes pensées... Ah ! si l'on pouvait me transporter plus vite à Panshino, nous éloigner d'ici !
— N'y songez pas, grand'mère, disait Xénia. Vous ne vous représentez pas ce qui s'y passe : c'est bien pire qu'à Iartzovo... Ici, au moins, nous avons la ville tout près, le médecin et des nouvelles de Moscou, tandis que là-bas, c'est un désert. Les paysans s'y agitent aussi, mais avec cette différence que nous sommes dans le voisinage de l'armée, tandis qu'à
Panshino, il n'y a que l'ispravnik avec ses invalides...
Aurore appuyait sa sœur. La princesse finit par se rendre à leurs raisons et, tout en faisant sa patience, elle se disait que cela ne pouvait durer longtemps ainsi, qu'un combat décisif aurait lieu. Qui aura le dessus ? on ne le pouvait savoir, mais la paix s'ensuivrait et alors on rentrerait à Moscou. Admettons qu'on y ait été quelque peu pillé... Mais nous avons emporté le plus précieux, et après tout, la maison ne peut avoir été brûlée...
Quelques jours se passèrent ainsi. Aurore fut appelée un soir sur le perron. Iéfimovna tout en larmes lui dit en sanglotant que le staroste de Novossëlovka venait d'arriver... .
— D'où arrive-t-il ? demanda Aurore qui savait que Novossëlovka avait été brûlé.
— Les Français Font forcé, lui et d'autres, à transporter leurs blessés à Moscou : il vient de s'enfuir...
— Appelle-le ! vite ! s'écria la jeune fille.
— Le voilà, dit la vieille.
Le staroste sortit de l'ombre : il avait la tête enveloppée d'un linge, les habits déchirés, les pieds nus. Mérimiasha se tenait derrière Aurore en pleurant.
— Es-tu reste longtemps à Moscou ? demanda celle-
— Tout ce temps, mademoiselle. Ces Hérodes maudits nous avaient attelés à la corvée ; nous avons dû traîner tout ce monde comme des bêtes de somme ; nous avons coupé du bois, déterré des pommes de terre; enfin quoi? nous portions l'eau, nous devions moudre la farine à bras.
— En revanche, vous êtes devenus des sujets de Bonaparte, dit méchamment Iéfimovnar et elle cracha.
— N'avez-vous pas entendu parler de Yassili Alexéevitcli Pérovsky ? continua la jeune fille.
— Où aurions-nous pu en entendre parler ? L'ennemi nous a opprimés, abimés, exténués... Il y en a même qu'on a exécutés pour désobéissance... Je suis parvenu à m'échapper... Les brigands nous avaient envoyés à Prièsnia; nous avons passé par votre quartier, mais ni la Bronnaïa, ni les maisons des Etangs, ni la Nikitskaïa, ni l'Arbatt n'existent plus : tout a été brûlé...
— Et la maison de grand'maman ? dit-elle.
— Tout est désert, il n'y est resté que des cendres, répondit Klimm : c'est là que mon camarade et moi nous nous sommes décidés à fuir.
— Et vous y êtes parvenus ?
— Hélas ! ces maudits Français nous ont repris sur la Prairie Orloff, et depuis, on m'a gardé sous les verroux, et nous n'allions à la corvée que sous escorte. Mais Dieu nous est venu en aide. Un jour, nous nous étions rendus, armés de pelles et de seaux, vers un puits où l'eau est excellente, mais on avait tellement piétiné autour que la fange en rendait l'abord impossible. Nous avions quatre hommes d'escorte et nous étions une dizaine, mais tous exténués, affamés, souffrants ; nous nous traînions à grand'peine ; le soleil était couché, l'endroit désert, les Français avaient bu et étaient très gais... Nous avions arrangé notre complot à l'avance : c'est Karpoushka qui en avait eu l'idée : après tout, pourquoi devions-nous tant souffrir ? Aussi, arrivés au puits, nous nous regardâmes, puis nous avons saisi à la fois nos quatre hommes, nous les avons précipités l'un après l'autre dans le puits, avec leurs fusils; ensuite, avec nos pelles, nous les avons couverts de terre et nous nous sommes
réfugiés dans les bois, près des jardins maraîchers.
— Comment, vous les avez enterrés vifs ? demanda Aurore avec un frémissement d'épouvante.
— Mais certainement, dit Klimm. Il fallait les entendre baragouiner dans leur jargon, pendant que nous jetions la terre. Dieu leur aura pardonné, conclut le staroste en regardant le ciel et faisant avec ferveur un signe de croix.
Les deux sœurs cachèrent à leur grand'mère l'incendie de la maison de Moscou. Elles envoyèrent Klimm à Panshino.
Jour et nuit elles demandaient à Dieu de donner à Ilia et à Vassili la force de supporter les épreuves terribles qu'ils enduraient sans doute. Etaient-ils même vivants ?... » Elles tremblaient de s'arrêter à cette pensée. Il arrriva à Aurore de dire par mégarde : « Et si Vassili était mort ?... » Elle ne put continuer, mais ajouta en pensée : « Alors, la vie serait finie pour moi, — et je sais ce que j'aurais à faire.»
Un jour que les sœurs étaient allées à l'église du village voisin, Tchapligino, elles entendirent après la messe la lecture de « l'Appel du saint-synode au peuple » et de la « Prière pour la défense de la patrie et de la sainte religion orthodoxe, » contre l'envahisseur. Le vieux prêtre avait lu ce mandement avec un sentiment profond de piété et de patriotisme. Le peuple russe était appelé à combattre les Gaulois sans trêve ni merci : la Russie était comparée à David, et Napoléon à l'arrogant et inhumain Goliath.
« Où donc est ce David, sauveur du pays ? » se demandait Aurore en larmes, regardant les moujiks qui remplissaient l'église et prenaient si peu à cœur la calamité nationale, cette guerre terrible, dont ils attendaient au contraire une félicité nouvelle et inconnue. Abîmée dans ses réflexions, elle sentait qu'il n'est donné qu'aux natures d'élite de comprendre et d'éprouver l'amour vrai de la patrie, le besoin passionné de venger son honneur. « Si Vassili est tombé, comme tombent tant de braves, moissonnés par la guerre, qui vengera ses souffrances et sa mort, qui appellera l'oppresseur devant le juge suprême ? »
Le service terminé, le prêtre s'approcha d'Aurore et de Xénia et les engagea à entrer dans sa maison. Elles connaissaient la femme du prêtre, qui venait voir leur grand'mère ; elles acceptèrent l'invitation. On causa, tout en prenant le thé ; le prêtre s'efforçait de consoler, de rassurer les deux sœurs : « Bonaparte ne tarderait pas à demander la paix ; on ferait alors l'échange des prisonniers. »
— Mais où est-il dans ce moment? demanda Xénia.
— Je l'ignore, répondit le prêtre; mais, où qu'il soit, la justice l'atteindra : il est traqué et, comme un lion, va et vient dans sa cage. Les pillards .ne retireront aucun profit de leur butin ; notre armée est intacte, elle est sur son terrain, tandis que l'armée française fond et disparait de jour en jour comme la cire devant la flamme.
Les sœurs écoutaient avidement ces paroles.
— Et que de larmes et de pertes ! dit à son tour la femme du prêtre : des familles, à elles seules, ont perdu des millions... Et la corvée ? elle tue les prisonniers, les martyrise...
— On ne les tue ni ne les tourmente tous, interrompit
son mari en lui faisant dos signes pour la faire taire ; beaucoup se sont sauvés : le meunier de Zaraïsk me disait dernièrement que le prince Dmitry Galit/ine a emporté dans ses bras son ami Sokovnine qui était malade ; les Français avaient déjà occupé Moscou : plus moyen de louer des chevaux, il fallait marcher. Arrivé à la barrière, le prince a mis son ami sur ses épaules et l'a porté ainsi jusqu'à notre arrière-garde. Oh ! il y a bien des traits de courage, bien des actes glorieux à raconter ! Le comte Rostopchine a mis le feu de sa main à sa propriété de Voronovo, après avoir cloué sur la porte cet écriteau : « Je brûle, afin qu'aucun Français ne passe le seuil de ma maison. »
— C'était un voisin de l'oncle Pierre, dit Aurore à sa sœur.
— Vous avez un oncle ? demanda le prêtre.
— Oui, Pétre AndréevitchKramaline : nous sommes Kramaline par notre père, répondit la jeune fille.
— Et que vous écrit votre oncle? Toute notre armée est dans les environs du Serpoukhoff.
— Il est souvent malade et ne nous écrit que rarement. Sa dernière lettre était adressée à Panshino... Puis, revenant à ses préoccupations constantes : — Ceux qui sont arrivés jusqu'à Moscou, reprit-elle, ont pu en sortir ; mais Vassili n'est-il point resté à Borodino, et s'est-il trouvé pour lui, comme pour Sokovnine, un ami prêt à le sauver?...
Malgré ses anxiétés et ses doutes, un secret espoir lui restait sur le sort de son fiancé. Elle se disait souvent : « Il est sauvé et je le rêver rai peut-être bientôt ; il ne peut pas mourir ! »
Les deux sœurs reprirent le chemin de la maison. Le temps était beau, elles renvoyèrent leur voiture et suivirent un sentier. De légers nuages floconnaient
dans le ciel d'un bleu transparent. Les choucas, les corneilles voletaient d'un arbre à l'autre en croassant ; des fils d'araignées voltigeaient dans l'air tiède ; on entendait déjà aboyer les chiens du village. Aurore aperçut une fillette qui suivait en courant la lisière du bois.
— Regarde ! dit-elle en saisissant la main de sa sœur.
— Eh bien, quoi ? fit Xénia rougissant d'une émotion inexplicable : la petite aura été à la cueillette des champignons, le garde-forestier l'a vue et elle se sauve.
— Mais non, Xénia? regarde donc î Elle vient droit à nous à travers champs. Ne vois-tu pas ?
— Que tu es drôle ! répondit Xénia s'efforçant de paraître calme, tu vois de l'extraordinaire partout.
— Arrête-toi donc ! Elle nous fait signe de l'attendre.
Xénia s'arrêta enfin. L'enfant venait en courant de leur côté et levait les bras. Elle disparut un instant dans un pli du terrain et bientôt on la revit sur la colline ; on entendait le pas précipité de ses pieds nus.
— C'est Fénia, la nièce de Iéfimovna ! 11 doit être arrivé quelque chose à la maison.
Aurore, blanche comme sa robe, ne quittait pas la fillette des yeux.
— C'est moi que tu cherches ? dit-elle en se hâtant à sa rencontre.
Pourquoi serait-ce plutôt elle que moi ! se dit Xénia avec dépit en suivant sa sœur. Aurait-elle la chance... avant moi ? Mais quelle vilaine envieuse je suis ! Que Dieu soit avec elle ! »
— Le diacre ! le diacre ! criait Aurore à sa sœur qui la regardait interdite.
— Quel diacre? demanda Xénia essoufflée.
— Il s'est... ils se sont évadés de Moscou à eux deux! criait Aurore affolée en embrassant sa sœur et secouant la petite qu'elle embrassait à son tour.
— Où donc est ce diacre ? avec qui s'est-il évadé ?
— Alartzovo, chez nous ! répondit Aurore en riant et pleurant à la lois. Des paysans Pont rencontré et amené à la maison. Iéflmovna a été la première à penser à nous, et elle m'a envoyé Fénia... L'autre est encore en ville.
— Qui donc est en ville? qui ? demandait Xénia à l'enfant.
— Le monsieur.
— Quel monsieur?
— Je ne sais pas.
Les sœurs couraient ; elles dépassèrent le parc, le village et, respirant àpeine, entrèrent dans la maison par l'allée de service.
— Où est-il ? où est le diacre ? demandait Xénia en traversant la chambre des femmes comme un ouragan.
— Par là, dit Iéflmovna rayonnante en montrant la chambre à coucher de la princesse.
« Qui peut être ce diacre? pensait Xénia en tenant le bouton de la porte... Se pourrait-il? Oh! Si Dieu avait permis que Vassili revînt avec lui ! . . . »
La porte ouverte, Aurore demeura stupéfaite. Près
du lit de sa grand'mère, à côté d'un prêtre en soutane, se tenait un homme à grande barbe, en touloupe et hautes bottes. Aurore ne le reconnut pas. Un silence se fit dans la chambre, où les deux soeurs n'étaient pas attendues si vite.
« Qu'est-ce qu'ils ont tous à se taire et à me regarder ainsi ? pensait Xénia. Une terrible nouvelle est donc arrivée. On veut m'y préparer : Illiousha a été tué ! il est mort !... »
La décision qu'elle avait secrètement prise ces derniers jours, de ne pas lui survivre, lui revint à l'esprit ; elle revit le gouffre profond derrière le jardin, le sentier si connu qui y mène, le bord escarpé de la rivière... « Que me reste-t-il d'autre à faire ? » pensait-elle. A ce moment elle sentit quelque chose effleurer son épaule. Elle tressaillit, leva la tête. Elle vit son enfant qui lui tendait les bras ; la nourrice tenait Kolia devant elle, à moitié réveillé, son bonnet de travers sur sa tête blonde, le visage vermeil. Derrière l'enfant, elle aperçut un autre visage dont les yeux souriaient avec bonheur. « Qu'est-ce donc? quoi?» se demandait-elle... Puis poussant un cri, elle se jeta éperdue dans les bras de son mari, couvrant son pâle visage de baisers. «Illiousha ! » répétait-elle avec transport. Tous pleuraient de joie.
— 0 Xénitchka ! Xénia ! disait Aurore en essuyant ses larmes, que tu es heureuse et que tu mérites de l'être !
Trapmine la regardait avec tristesse ; elle se sentit envahie par une crainte vague : « Ne savait-il point quelque chose de douloureux, de fatal pour elle ?... »
Dans la chambre de la princesse, la conversation, avec ses questions interminables, ses suppositions, ses récits, se prolongea très tard. C'est là qu'on servit le
dîner, puis le thé. On fit préparer un bain russe pour les deux hôtes, mais le diacre refusa de s'y rendre • « Peut-on songer à ce qui flatte la chair, quand l'àme souffre à se briser ? » disait-il.
A la demande de la princesse, il raconta ses infortunes et sa fuite de Moscou.
Tantôt à pied, tantôt avec des chevaux de louage, les voyageurs étaient arrivés à Panshino, où Klinmi leur apprit que la famille étaitàlartzovo ; ils s'étaient hâtés d'y accourir, mais leur taranfcass s'étant cassée à quelques verstes de là, des paysans du voisinage les avaient amenés. Aurore vint s'asseoir près du diacre.
— Où est le neveu que vous avez sauvé ? demanda-t-elle.
— Je l'ai laissé à Kolomna, chez son parrain qui est chantre.
— Etes-vous aussi de Kolomna ?
— Non, je suis de Serpoukholf ; mon père et ma mère sont morts depuis longtemps, mais un frère de ma femme tient une auberge dans un village, pas loin ; je pense y passer quelque temps : c'est avant Serpoukhoff, après Kashira.
— Il serait temps pour les voyageurs d'aller se reposer, dit la princesse lorsqu'Ilia revint du bain.
Tout le monde se leva pour se séparer. Aurore rejoignit son beau-frère dans le salon.
— Et Vassili ? dit-elle, pourquoi ne parlez-vous pas de lui ? Il est impossible que vous n'en sachiez rien.
— Mais, ma chère sœur, vous n'y songez pas : où et comment aurais-je pu avoir de ses nouvelles ? J'ai été pris l'un des premiers, et il y avait maint endroit où l'on gardait les prisonniers... Tranquillisez-vous : Vassili est vivant, vous le reverrez...
« Non, non ! il doit savoir quelque chose qu'il me cache à moi et à tous, se répétait Aurore. Le mari de ma sœur lui a été rendu, l'enfant a retrouvé son père : ils sont réunis et je n'ose les envier. Mais moi, que vais-je devenir ?.. »
Elle s'était retirée dans sa chambre ; les pensées les plus noires l'assiégeaient... Ne pouvant s'endormir, elle se mit à la fenêtre ; le silence régnait dans la maison, la nuit sans lune était claire et belle. Jetant unchàle sur sa tète, elle sortit pour errer au grand air. Elle était poursuivie par l'idée qu'elle était maintenant seule au monde, que tout passait près d'elle sans qu'elle pût étendre la main et rien saisir... Elle revit son passé et les principaux événements de sa vie, son départ de la maison paternelle, sa séparation d'avec son fiancé. Et elle se sentait sans force pour lutter, elle se croyait vouée à la souffrance, à une destinée fatale et cruelle. Elle se rappelait son enfance, son épouvante et ses larmes devant le cercueil de sa mère, ses cris : « Maman ! maman ! lève-toi, parlemoi !.. » Elle pensait à son père, au jour où elle entra avec sa sœur à l'institut : alors aussi, elle avait pressenti qu'elle le voyait pour la dernière fois. Puis elle repassait dans leurs moindres détails tous les incidents du printemps, sa première rencontre avec Pérovsky, ses fiançailles, leur dernière entrevue, son départ de Moscou. « Que de choses dès lors, que de chagrins nouveaux ! » se disait-elle en regardant au
loin le ciel rougi par l'incendie... Et la comparaison que son fiancé avait faite, dans leur dernière promenade, quand Moscou lui apparaissait comme une mer de feu, et les églises, les clochers, comme les matures de navires en flammes, lui revenait à l'esprit. « Tout cela ne s'est-il pas réalisé comme une prophétie ? » disait-elle.
Elle descendit au fond du jardin, inclinant sa tête sous les branches, en suivant le sentier qui longe la rivière. Un cheval hennissait du côté des écuries : « C'est Barss, disait-elle à demi-voix ; je ne lui ai pas donné aujourd'hui sa ration de sucre : penserait-il à moi? » Puis elle songea à son oncle Pierre, à la. petite maison de campagne, à son vieux cheval blanc, aux parties de chasse... Oh ! comme elle voudrait revoir cet oncle, revivre ce passé disparu !
Elle regarda du côté de la maison ; une seule fenêtre brillait, faiblement éclairée : c'était la veilleuse dans la chambre de l'enfant, du petit Kolia... « Il faut rentrer, se disait-elle; tout le monde dort... » Mais elle n'en avait nulle envie : la mort lui paraissait si douce, et la rivière était si près !
Elle s'arrêta près d'un banc, sous les tilleuls, où elle venait souvent s'asseoir pour regarder du côté de Moscou ; bientôt il lui sembla entendre des voix . bien connues ; elle ne se trompait pas ; sa sœur et I son beau-frère causaient à la fenêtre ouverte ; involontairement elle écouta :
— C'était de la folie, disait Trapinine, de la folie pure... Comment aurais-tu pu jamais t'y résoudre, toi, une si bonne chrétienne, une mère si tendre, si dévouée ? »
— Cela s'était fixé dans mon esprit, involontairement et comme malgré moi, répondait Xénia. Si tu
n'étais pas revenu et que j'eusse appris ta mort, je te jure que je me serais précipitée dans le gouffre, et notre famille aurait compté une mort de plus.
Les aboiements des chiens empêchèrent Aurore d'entendre les derniers mots de sa sœur : « Une mort de plus dans notre famille ! se dit-elle en tressaillant... Mitia Oussoff est mort, mais quelle est cette autre mort ?... » Immobile, elle s'efforçait d'entendre ; le froid de la nuit l'envahissait.
— Ils n'ont pas été mariés, disait Trapinine, néanmoins, quel drame terrible ! J'ai toujours dit...
Ici les aboiements recommencèrent, et la pauvre Aurore n'entendait qu'à peine.
— En es-tu sûr? disait Xénia.
— J'ai lu les listes... L'issue, je ne la connais pas, mais elle est toujours la même...
— Est-il vraiment possible que le maréchal, sans enquête, sans jugement ?...
Mais Aurore, quoique tout fût redevenu silencieux, n'écoutait plus. Pressant son cœur à deux mains, elle s'éloigna en chancelant, puis se mit à courir vers la maison. Elle rentra à tâtons dans sa chambre, se jeta sur son lit, et la figure enfoncée dans son oreiller elle sanglota longtemps, désespérée, anéantie. « Que deviendrai-je maintenant? se disait-elle. Vaisje rester dans la commune ornière, porter le deuil, voir un nouveau prétendant se présenter, un brave homme ordinaire... et moi je me laisserais marier!.. Adieu mes beaux rêves ! adieu, mon bien-aimé ! . . . »
Il faisait déjà grand jour quand la maisonnée s'éveilla. On préparait le thé, mais la chambre d'Aurore restait fermée. Stésha, sa femme de chambre, avait vu par le trou de la serrure qu'elle n'était pas debout ; elle avait lu sans doute tard dans la nuit.
comme d'habitude ; on ne voulut pas l'éveiller, « Qu'elle dorme, la pauvre enfant! » dit Xénia quand elle vint déjeuner avec son mari.
La princesse entra de bonne humeur en disant : « Illiousha est revenu ; le fiancé d'Aurore reviendra bientôt, lui aussi... » Trapinine lut les nouvelles de l'armée, que le courrier avait apportées avec les lettres et les journaux. Aurore arriva à la lin de la lecture plus pâle que de coutume, les lèvres serrées.
Ses yeux brillaient de résolution : c'était une autre personne que la veille. Elle écoutait, questionnait, répondait, mais ses yeux regardaient plus loin, dans quelque inconnu mystérieux : elle semblait ne pas se rendre compte de ce qui se passait autour d'elle.
Le diacre raconta à la princesse comment Dieu avait miraculeusement préservé le couvent de Saint- Serge : trois fois les Français avaient voulu le mettre au pillage, trois fois un épais brouillard l'avait dérobé à leurs yeux...
— Est-ce que ce sont les nôtres qui défendent la route de Kalouga ? demanda Aurore à Trapinine.
— Oui, répondit-il. Napoléon, à ce qu'on assure, a envoyé des propositions de paix à Koutouzoff. Mais le prince se fait caduc et infirme, et il a dit en pleurant qu'il n'y avait pas moyen de songer à la paix, puisque la guerre ne faisait que commencer...
Aurore aida sa sœur à ranger les tasses du déjeuner ; puis, quand Xénia se fut retirée avec son mari et que le diacre s'en fut allé faire ses préparatifs de départ, elle proposa à sa grand'mère de reprendre la I lecture du roman commencé, Adèle et Théodore, de Mme de Genlis. Elle avait l'air très calme, et cela dura jusqu'au lendemain. « Aurore est étonnante, disait sa sœur : quelle force de caractère pour supporter
son chagrin ! Mais que serait-ce, si elle apprenait la vérité ?...»
Le lendemain, le diacre Savva vint remercier la princesse, qui le munit généreusement d'argent et de provisions : on lui donna des chevaux jusqu'à Kashira. Comme la kibitka attelée attendait devant le perron, Iéfimovna fit monter le diacre dans la chambre d'Aurore.
— Vous allez à Kashira,père diacre ? lui demanda celle-ci.
— Oui, mademoiselle.
— Mettez-y, je vous prie, ces deux lettres à la poste.
— Avec grand plaisir... Et, regardant les adresses : une de ces lettres est pour votre oncle, je vois, et l'autre pour un ministre. A quel grand personnage vous écrivez !...
— Mon fiancé est le pupille de ce ministre, dit la jeune fille : Ilia Borissovitchvousen aura sûrement parlé. Le comte ignore peut-être le sort de Vassili, et il pourrait cependant lui être utile par son influence et ses relations: puis... mais des larmes l'empêchèrent de poursuivre.
— Tranquillisez-vous, mademoiselle, ces lettres seront mises sans faute à la poste.
— Ce n'est pas tout, ce n'est pas tout! reprit Aurore en essuyant ses larmes. Voulez-vous répondre en toute sincérité à ma question ?
— En toute conscience.
— Vous avez beaucoup causé avec mon beau-frère, pendant que vous cheminiez ensemble... Dites-moi, Pérovsky est-il vivant ?
Savva, troublé, gardait le silence.
— Je vous faciliterai la réponse... Pérovsky a été
fait prisonnier, condamné et inscrit sur les listes... Je sais tout cela ! Répondez-moi seulement : est-il mort ou vivant !
— Si vous savez tout cela, mademoiselle, que puis*je ajouter, moi, si petit et faible d'esprit ? Je vous jure par le Dieu tout-puissant que je ne sais rien de plus !
Aurore demeurait immobile ; des larmes inondaient son pâle visage.
— Perdu ! perdu ! dit-elle enfin levant les yeux sur les saintes images ; tout est fini pour moi... Mais une chose me reste à faire... Mon oncle demeure dans le voisinage de Serpoukhoff ; passez chez lui, je vous en prie, 'et remettez-lui ma lettre, à lui-même.
— Soyez bien tranquille !
Une semaine se passa, septembre touchait à sa fin. La princesse, complètement remise, déclara un jour qu'Ilia étant de retour, rien n'empêchait plus de partir pour Panshino, pendant que le beau temps durait encore. Elle ajouta qu'il n'y avait pas de temps à perdre, les Français pouvant arriver de ces côtés. Personne ne fit d'objection ; les décisions de la vieille dame étaient sans appel. On se remit à emballer, à peine sortis du déballage. Aurore se prêta à la besogne, très tranquille en apparence.
Elle entra un soir chez sa sœur qui donnait le bain à son enfant ; elle s'assit auprès d'elle et la regarda qui épongeait, rayonnante, le dos râblé et le visage riant du petit garçon. Xénia elle-même complétait bien ce joli tableau avec son cou blanc et délicat, sur lequel retombaient quelques boucles dorées, échappées au peigne ; la vapeur qui montait du bain l'entourait comme d'une auréole.
— Mon mari prétend, dit-elle, que Kolia te ressem-
ble beaucoup plus qu'à moi ; il a tes yeux noirs, il est beau et caressant... C'est maintenant ton tour... Aurore regardait sa sœur.
— Tu ne comprends pas?... Il faut que ton premier fils me ressemble, à moi.
— Xénia, pourquoi cette cruauté ?
— Quoi? Comment?
Aurore se leva, et quitta sans rien dire la chambre de Xénia. Ce même soir, les deux sœurs se croisèrent dans un corridor obscur.
— Ecoute, dit Aurore, vous êtes des gens étranges : vous vous cachez de moi, et je sais tout...
— Que sais-tu ? demanda Xénia troublée.
— Que Dieu vous pardonne ! dit Aurore en se dirigeant vers le salon.
— C'est le diacre qui a parlé, dit Trapinine quand sa femme lui raconta cet incident après le souper ; je le gronderai, ce bavard !
— Non, Ilia. Ce matin Aurore a reçu des lettres, et elle est restée longtemps à les lire.
XXXYI
La veille du départ de la princesse, Trapinine alla prendre congé du maréchal de la noblesse, pour le remercier de ses attentions envers la vieille dame et le prier d'avoir l'œil sur la terre qu'ils quittaient. Aurore voulut faire ses adieux à la femme du prêtre de Tchapligino. Elle y alla à cheval ; le soir, on vint annoncer qu'elle avait renvoyé Barss et fait dire
qu'elle reviendrait plus tard. La nuit vint sans ramener la jeune fille.
— Quelle obscurité ! dit Xénia regardant par la fenêtre. Le ciel est bien couvert; on aura empêché Aurore de se mettre en route : elle couchera là-bas...
— Et elle fera bien, dit la princesse. On aurait dû lui envoyer Mérimiasha ou Iéfimovna...
— Iéfimovna est avec mademoiselle, dit Vlass qui était resté un peu dans l'ombre pendant le séjour de Iartzovo et reprenait son air important en vue du prochain départ.
— Mais pourquoi Iéfimovna est-elle allée à Tchapligino ? demanda la princesse.
— Mademoiselle a fait demander son mantelet, et comme il y a vêpres ce soir à cause de la fête de la sainte Vierge, les moujiks lui ont proposé de la conduire.
Le lendemain matin, la dormeuse, ,deux calèches et trois kibitkas attendaient, attelées, près des écuries. On continuait encore à apporter des paquets, des caisses, des paniers. Ne voyant pas arriver Aurore, Trapinine ordonna à Vlass d'aller la chercher avec une des calèches. Pendant ce temps on dressait la table pour le déjeûner. Tout en donnant les derniers ordres à l'intendant, Ilia vint sur le perron et vit la calèche rentrer à vide.
— Et mademoiselle? demanda-t-il à Vlass qui descendait de voiture, le sourcil froncé.
Vlass tira une lettre de sa poche et la présenta en silence à Trapinine.
— De qui est-elle ?
— De Mlle Aurore.
— Où donc est-elle, et que veut dire tout cela ?
— Mademoiselle a écrit cette lettre hier au soir, et
a donné l'ordre de vous la remettre, lorsqu'on viendrait la chercher ce matin.
Trapinine lut.
« Ne me cherchez pas, écrivait Aurore, et ne cherchez surtout pas à me rejoindre et à m' arrêter. Je me suis irrévocablement décidée, — après de mûres réflexions, — à aller chez mon oncle Pierre. Il est malade. A ma prière, il m'a envoyé chevaux et voiture. Quand je l'aurai vu et qu'il m'aura donné ses conseils, j'irai à l'état-major de l'armée. Ne vous effrayez pas. Le quartier général de Koutouzoff n'est pas loin. Je compte me présentera Son Excellence, et la prier personnellement de prendre des informations. Je n'ai plus la force de souffrir. Peut-être saurai-je enfin quelque chose de définitif sur le sort de Vassili. Je supplie ma bien-aimée grand' mère de me pardonner ce que je fais et la peine que je lui cause. Je pars avec Iéfîmovna et je vous prie tous, ainsi que toi, ma bonne Xénia, de ne pas me garder un mauvais souve-
îir. Ce que j'entreprends est peut-être impossible, insensé même, mais je n'y renoncerai pas. Bientôt vous saurez tout; je tâcherai de vous écrire de Serpoukoff et des autres endroits où me conduira ma destinée. Mais si je ne devais plus vous revoir, priez, je vous en conjure, pour les vrais patriotes qui aiment notre
>atrie outragée et veulent mourir pour elle. Il n'y a
>as d'autre issue pour moi !
« Aurore. »
Trapinine lut et relut la lettre. Il questionna Vlass. « Quand ? comment ? avec quoi mademoiselle étaitelle partie ? » Ylass raconta qu'elle s'était mise en route dans une britchka envoyée par Piotre Andrée-
vitch Kramaline ; que le diacre et Iëfimovna avaient supplié mademoiselle de renoncer à son départ, mais que tout avait été inutile. Elle était partie en disant qu'elle reviendrait bientôt et serait probablement à Panshino avant que sa grand' mère y fût arrivée. Trapinine courut à Xénia.
— Voilà bien les femmes ! disait-il : pas de juste milieu, un ange de douceur ou un démon de passions violentes et cachées !
Ni Xénia ni lui ne pouvaient se résoudre à faire part de la nouvelle à la princesse. Enfin, après l'avoir préparée de leur mieux, ils lui racontèrent tout avec des ménagements sans fin. La princesse s'emporta tout d'abord, fit appeler l'intendant et donna l'ordre de courir après sa petite-fille. Ilia parvint à la calmer, et lui prouva que toute poursuite était inutile, qu'Aurore, partie le soir avec les chevaux de son oncle, pouvait en avoir pris d'autres à Kashira et être tout près de chez lui, peut-être même, déjà arrivée, enfin que, certainement, Kramaline lui conseillerait de revenir tout de suite auprès des siens.
La princesse ouvrit son réticule, en tira un flacon de sels qu'elle aspira longuement et demanda l'heure qu'il était.
— Fais servir le déjeuner, Ilia, et partons. Laisse ici une calèche, mon cher, et dis à l'intendant que, si Aurore revient, il ait à la conduire lui-même à Panshino... Sa mère était déjà ainsi, elle ne tenait pas en place... Du reste, Iéfimovna est une femme sensée et la soignera bien. Quant à ce vieux fou de Piotre Andréevitch, je lui écrirai moi-même, dès mon arrivée à Panshino... Il fait tellement le fier, cet homme ! toute sa vie il nous a évités... Quels conseils, je vous demande, peut-il donner touchant l'état-major? Ce
n'est pas une chasse au lévrier. Mais son frère et lui ont toujours aimé à regarder dans le jardin fleuri d' autrui ; maintenant qu'il est enfermé dans sa tanière, il ne veut plus en sortir.
Aurore et Iéfimovna arrivèrent heureusement à Diédino. L'oncle fut enchanté de revoir sa nièce; il pleurait comme un enfant, la couvrant de caresses, la questionnant sur elle-même, sur son fiancé, sur son chagrin, se plaignant de ce que les paysans ne l'écoutaient plus, de ce qu'on l'avait presque abandonné. Tout blanc, faible et maigre, il rappelait à Aurore son défunt père. « C'est le même regard attentif, des yeux tout aussi bons, la même voix caressante, » se disait-elle émue.
— Ah ! si seulement j'avais quelques années de moins et que je ne fusse pas cloué sur place, répétait le vieillard, comme j'aurais monté mon Tigré, et nous serions partis tous deux au galop pour voir Son Excellence et lui demander ton intrépide faucon !
Trois jours après, Aurore quitta son oncle, emportant sa bénédiction et un bon viatique. Elle se rendait à Serpoukhoff. Plus les deux voyageuses en approchaient, plus l'agitation et le désordre croissaient dans la contrée. Plusieurs villages étaient complètement abandonnés. La peur s'empara de Iéfimovna ; elle se mit à pleurer, à gémir. On ne trouvait plus que difficilement de quoi nourrir les chevaux. Elles arrivèrent à Serpoukhoff avec des bêtes exténuées. La moitié de la population avait fui ; toutes les familles riches étaient parties pour Toula, Orel, Tchernigoff. Dans les rues on ne rencontrait que des militaires, des fourgons de munitions, des canons, des trains de vivres pour l'armée. Aurore demanda le meilleur hôtel et fit chercher le diacre.
— Quel besoin as-tu de le voir ? disait Iéfimovna,* qu'as-tu encore inventé ? Et où le trouver, ce diacre ?
— Je sais qu'il est ici, répondait Aurore ; il connaît tous les environs et je veux le voir ; un de ses parents tient une auberge tout près.
— Achève donc tes affaires plus vite, reprit la vieille bonne en se lamentant. Dans quel pays nous sommes arrivés, grand Dieu ! Rien que des canons et des soldats... C'est la grand'mère qui m'en fera voir de belles !...
— Elle est bonne et pardonnera. Je verrai le diacre aujourd'hui, et demain, je parlerai au gorodnitchy * et aux autorités militaires. Après cela, je t'en donne ma parole, vite à la maison î
On trouva le père Savva. Il accourut avec joie, très surpris de l'arrivée d'Aurore. Elle lui déclara son intention d'aller à Létashovka, où se trouvait en ce moment le prince Koutouzoff; elle le chargea de lui procurer un véhicule quelconque et des chevaux. Le diacre ne revint que le soir; il était de mauvaise humeur ; les voituriers restés dans la ville demandaient effrontément des prix fous, cent roubles pour deux relais !...
— Donnez-leur ce qu'ils demandent, dit Aurore.
— Mais comment irez-vous là ? Vous ne pouvez y aller seule.
— Je prendrai la bonne avec moi, et pourtant j'aurais bien voulu ne pas l'exposer au danger...
Le diacre devint pensif. Il s'était décidé à abandonner l'église pour entrer dans la milice; il voulait s'acquitter envers l'ennemi de ce qu'il lui devait par