‹ Moscou en flammesChapitre 13 sur 23 · Chef de la police dans les villes de district · texte numérisé non relu

Chef de la police dans les villes de district

serment, pour sa femme. «Ah! ce n'est pas rien qu'un de ces brigands que j'étendrai à terre pour elle! » disait-il. Et voilà qu'une occasion d'aller à Létashovka se présentait ; il avait une terrible envie d'en profiter, de proposer à Aurore de l'accompagner... Mais il ne pouvait s'y décider.

Iôfimovna apporta le samovar * et mit le couvert. Depuis un moment, on entendait des voix dans la grande salle de l'auberge, un cliquetis d'assiettes : c'étaient des militaires qui soupaient. « Quels manants ! pensait Savva : n'avoir aucun égard pour une demoiselle qui loge dans la maison... » Il sortit, parla au garçon, puis entra dans la salle. Sa présence fit un peu baisser le ton de l'entretien.

— Qui est en bas ? demanda Aurore quand il revint.

— Des hussards et parmi eux le fameux partisan, le colonel Seslavine, répondit le diacre : il est bon et brave, il m'a offert du rhum...

— Qu'est-ce que c'est que ces partisans ? demanda la jeune fille en versant du thé.

— Des volontaires qui sont apparus ces derniers temps ; ils organisent des détachements, guettent l'ennemi, se jettent sur lui isolés ou en groupes ; il y en a plusieurs maintenant : Seslavine, le prince Koudasheff. On en parle beaucoup....

— Et qu'en dit-on ?

— Qn dit que non seulement les officiers, mais les paysans, épient l'ennemi; ils les tuent à coups de fourches, de piques, les noient dans les puits, dans les étangs... Proshka Zernine, le sotzky Klutchkine et la starostikha Vassilissa ne sont-ils pas des héros, elle, une amazone, ou mieux encore une Judith ?

— Une Judith ! dit Aurore avec une ardente curio-

site en ramenant sa mantille sur ses épaules frissonnantes d'émotion.

— Comment ! vous ne savez pas ? Cette femme de staroste a rassemblé les paysans de Sitchovky, les a armés de faux, de haches, de tout ce qui lui est tombé sous la main ; elle est montée à cheval et s'est mise à leur tête.

— Une femme ? s'écria du seuil de la porte Iéfimovna. Comment peux-tu, père diacre, dire de pareilles folies ?

— Grand'mère, jeté jure que c'est la vérité sainte.

— Et où est-elle allée ? demanda Aurore.

— Contre les Français ! Elle est tombée sur un de * leurs détachements à l'improviste, a tué leur officier d'un coup de faux ; les paysans de leur côté ont assommé une dizaine de soldats ; le reste a pris la fuite, et on dit que Vassilissa est arrivée par les bois jusqu'à leur camp...

— Dieu de miséricorde ! s'écria Iéfimovna en se signant, ils n'ont donc pas peur? Que vont-ils faire j dans leur camp ? Il doit y avoir là des gardes, des sentinelles : on ne peut y pénétrer.

— On peut entrer partout, grand'mère, pourvu qu'on le veuille.

— Mais pourquoi marcher ainsi tout droit à la mort?

— On dit qu'elle s'est vue en songe, parvenant jusqu'à un grand général, ou même à quelqu'un de plus haut placé encore, et qu'elle le tuait cachée derrière un arbre... Comment ne pas marcher contre eux ? ces scélérats commettent tant d'infamies ! Ils ont enlevé de force aux environs de Smolensk deux filles du propriétaire Volkoff, deux beautés... J'ai bien envie de me mettre aussi dans les volontaires !

Les récits du diacre frappèrent Aurore : elle réflé-

chissait en silence sur ce qu'elle venait d'entendre. Il se leva pour prendre congé*

— Arrangez-vous, dit Aurore, de façon à ce que je puisse partir demain matin; payez ce qu'on vous demandera...

Le diacre parti, elle écrivit plusieurs lettres, sortit de son corsage un paquet de roubles-papier : c'était le cadeau de son oncle. Elle détacha un billet, le remit à Iéfimovna et lui dit :

— Tiens, prends cela, emballe et prépare tout, pendant que j'irai à mes affaires.

— Mais pourquoi me donnes-tu cet argent ?

— Tu disais toi-même que nous manquions de petite monnaie : achète des provisions et change le billet. Paie le cocher et l'avoine. Dès que je rentrerai, nous partirons.

Iéfimovna loin, Aurore tomba à genoux devant les saintes images, pria avec ferveur, appela le garçon et fit demander par lui au colonel Seslavine s'il pourrait venir voir Mlle Kramaline, pour une affaire de haute importance. Un quart d'heure après, le fameux partisan entrait chez elle.

Quand Iéfimovna revint tout essouflée, apportant un paquet de provisions, elle fut arrêtée par le diacre éperdu.

— J'ai amené une kibitka couverte, avec de bons chevaux, mais votre demoiselle n'est plus là... O mon Dieu, plus trace d'elle !

— Où donc a-t-elle pu aller ? s'écria Iéfimovna atterrée.

— Elle a laissé les lettres que voici. ' Elle est partie avec les hussards...

Affolée, la pauvre femme se précipita dans la chambre d'Aurore : elle était vide.

Au commencement d'octobre, quelques jours avant la bataille de Taroutino, les principales forces de Farinée russe étaient massées aux environs deLitashovka, avec Koutouzoffà leur tête. Dès le matin, une fine pluie tomba; vers le soir le vent prit, la pluie cessa pendant quelques moments. Le prince était logé à l'extrémité du village horriblement boueux de Létashovka, non loin de Taroutino ; il était installé dans la maisonnette du prêtre, près de l'église. Son chef d'état-major, Yermoloff, et les aides de camp se trouvaient à l'autre bout du village, dans des maisons d'ouvriers, dipendant d'une métairie abandonnée.

Il était près de onze heures du soir lorsque Yermoloff, après avoir fait son rapport quotidien au prince, rentra chez lui à pied, procédé d'un planton portant une lanterne ; tous deux pataugeaient dans la boue, s'y embourbant parfois jusqu'aux genoux; l'obscurité était presque complète, car la lanterne ne projetait qu'une faible lueur, éclairant des haies saccagées, des cours, des remises, des toits de chaume noircis, d'où la pluie dégouttait encore.

Alexis Pétrovitch Yermoloff était de mauvaise humeur ; son manteau détrempé et alourdi pesait sur ses épaules, sa casquette aplatie couvrait à peine ses cheveux noirs, devenus longs pendant la guerre. 11 monta lourdement le petit perron de l'isba ; son aide de camp s'avança précipitamment à sa rencontre ; un étranger attendait dans un coin.

— Qui était avec vous? demanda le général d'un ton mécontent en entrant dans une pièce éclairée où un soldat de service apporta immédiatement le souper.

Un homme qui ne veut pas se nommer, vêtu comme un simple bourgeois; pourtant il a du monde et paraît instruit.

— Que veut-il ?

— lia une affaire importante à communiquer au prince.

— Comment ! au prince ? à cette heure? dit Yermoloff étonné en secouant vigoureusement sa casquette.

— Il dit que l'affaire est sans remise et de toute importance.

— Ils ont tous des affaires d'état, des choses qui ne souffrent aucun délai, continua Yermoloff très contrarié, regardant du côté de la table quelque chose qui fumait et sentait bon, et une bouteille de chablis, envoyée le matin même par le vivandier de l'étatmajor.

— Encore un surcroit de besogne !... et un grognement sortit de la large et vaillante poitrine du gêné-» rai. Appelez ce convive non invité, ajouta-t-il en. s'asseyant sur un escabeau. Un individu de grande taille, d'une trentaine d'années, au visage rond et plat, aux grands yeux gris à fleur de tète, entra gauchement dans la chambre ; ses cheveux, tirant sur le roux, tombaient droit sur les yeux et les oreilles. De larges sourcils, de grosses lèvres serrées lui donnaient un air mécontent et comme effrayé ; avec tout cela, quelque chose de féminin, sauf pourtant une paire de favoris roux, clairsemés, qui partaient de l'oreille pour arriver au menton. L'inconnu portait une pelisse en peau de mouton, de- hautes bottes et tenait à la main une casquette de fourrure.

— Qui êtes-vous? demanda Yermoloff.

L'homme regarda en silence l'aide de camp ; le

général fit un signe, l'aide de camp sortit.

— Votre nom ? vos titres ? rëpéta-t-il.

— Capitaine d'artillerie en second, retraité, Alexandre Samoïlovitch. Figuner, répondit à mi-voix l'étranger.

— Que voulez-vous donc? demanda Yermoloff en fixant ses yeux de faucon sur les yeux gris qui le regardaient tranquillement. Il se souvenait du nom pour l'avoir rencontré dans les rapports militaires.

— Je puis certifier que l'affaire est de toute importance et ne permet pas de retard ; autrement, je ne me serais jamais permis de vous déranger, dit Figuner, qui parlait lentement s'efforçant de bien articuler les mots... Mais notez bien, général, que ce qui est possible et faisable aujourd'hui peut devenir, si on lambine, impossible, demain. Il n'y a que vous qui puissiez le savoir, avant Son Excellence.

— Exposez l'affaire plus vite, sans préambule, s'il vous plait... Nous sommes seuls : de quoi s'agit-il ?

— J'ai servi dans la 3e compagnie de la 11e brigade d'artillerie ; dernièrement, j'étais gorodnitchydans le gouvernement de Tamboff. Poussé par un sentiment de patriotisme à la vue de ce qui se passait chez nous, j'ai quitté le service civil, ma famille, et m'étant adressé au comte Rostopchine et à d'autres, je me suis introduit tout récemment dans Moscou.

— Vous avez été à Moscou? interrompit le général.

— Je me suis promené partout, tantôt en uniforme français, tantôt vêtu comme un paysan russe ; j'ai tout vu ; je suis entré dans les maisons occupées par les ennemis, j'ai parcouru les rues incendiées ; je crois qu'on pourrait mettre fin d'un seul coup, non

pas seulement à l'occupation de noire antique capitale, mais à la guerre elle-même et à toutes les calamités qui ont fondu sur la Russie.

— Comme vous y allez ! dit Yermoloff, finir la guerre d'un coup !

— Oui, la guerre, continua Figuner, et c'est là mon secret.

« Finnois ou juif, pensait le général ; que le diable t'emporte ! Est-il fou ou simplement effronté ? » Et il regardait de travers l'inconnu... « Vraiment, on a bien du temps à perdre pour de pareils pékins ! »

Puis il continua à haute voix :

— Vous venez de prononcer là des paroles plus que graves ; vous croyez vraiment que ce serait si facile déterminer d'uu coup cette guerre gigantesque ? Ce que toutes les forces réunies, tous les efforts de la stratégie la plus savante, n'ont pu faire, vous... Du reste, voyons cette merveilleuse idée.

Figuner, qui écoutait en silence le général, fit un pas vers lui.

— M' étant une fois résolu à me dévouer avec une abnégation complète, je puis dire que l'affaire est la plus périlleuse du monde. J'ai réfléchi, pesé toutes les chances pour et contre ; comme toutes les entreprises humaines, mon plan peut échouer, mais puis-je espérer en ce cas qui, inévitablement et fatalement entraînerait ma mort, puis-je compter que l'empereur et la patrie n'abandonneraient pas ma famille, car je suis pauvre ? Votre parole, pour ceci, me suffira.

— Avant tout, que vous faut-il pour l'exécution de votre plan, demanda Yermoloff avec impatience ?

— Mon ami, Alexandre Nikititch Seslavine, m'offre d'entrer dans son corps de volontaires ; il attend ma réponse, mais j'ai une autre idée. Je demande à

agir d'une manière complètement indépendante, c'està-dire qu'il faudrait me laisser choisir sept ou huit cosaques qui seraient placés sous mes ordres...

— Le sort de votre famille sera assuré, dit le général après quelques instants de réflexion... Mais ditesmoi pourquoi vous avez besoin de cosaques, en un mot, que comptez-vous faire ?

Les yeux de Figuner brillèrent d.'un éclat étrange : il se redressa, ranimé, grandi ; son visage pâlit, ses lèvres tremblaient.

— Mon plan est très simple... Je suis l'ennemi juré des idéologues et des rêveurs... Que de mal ils ont fait !

Il s'était tu, ne trouvant plus de mots pour exprimer sa pensée.

— Je me suis décidé, continua-t-il après un silence, et ma résolution est irrévocable, à exterminer celui qui est le principal, l'unique auteur de tout le mal qui se fait : je veux tuer Napoléon...

— Qu'avez-vous dit ? demanda Yermoloff se levant à demi...

— Tuer Napoléon, le meneur des Français, répéta Figuner.

« 11 n'est pas réellement dans son bon sens, pensa le général... Mais, au fait, pourquoi ne serait-il pas dans son bon sens ? N'est-ce pas plutôt un fanatique déterminé, poursuivi par une obsession, une idée fixe, une passion ?... Il n'est pas le seul : Lounine n'a-t-il pas supplié qu'on l'envoyât comme parlementaire à Bonaparte, comptant le poignarder au moment où il étendrait la main pour prendre le papier qu'il lui présenterait ?... »

Yermoloff s'était levé.

— Etes-vous réellement décidé ? deinanda-HL

— Je suis décidé, je ne reculerai pas...

Et comment mettrez-vous votre plan à exécution ? Projeter et exécuter...

— C'est Dieu qui en décidera ; c'est lui qui me fera réussir ou me laissera échouer. Je me déguiserai en mendiant ou en paysan, selon l'occurrence ; je m'introduirai au Kremlin, ou ailleurs, là où sera le scélérat, et c'est moi seul qui porterai le coup ; je n'aurai besoin d'aide que pour les reconnaissances préalables, les préparatifs...

— Vous dites avoir une famille,

— Oui, une femme et cinq enfants en bas âge.

— Où sont-ils ?

— Je les ai laissés à Morshansk, pour m'introduire seul à Moscou.

— Et comment y êtes-vous arrivé ?

— A l'aide d'un passeport, que les Français euxmêmes m'avaient délivré : j'y étais désigné comme un « cultivateur propriétaire. »

— Et que faisiez-vous à Moscou ?

— Je suivais les sorties de leurs fourrageurs, je les combattais, quand c'était possible, leur enlevant chariots et vivres : il doit avoir été question de moi dans les dossiers de l'état-major.

— Oui votre nom a été mentionné... Vous êtes donc tout à fait résolu ? Vous ne craignez rien ?

— On ne saurait avoir de crainte pour tous les malheurs... Si Dieu n'abandonne pas l'homme, le cochon ne pourra pas le dévorer 1, répondit Figuner.., Brutus a bien tué son ami César ! Le tyran corse n'est pas mon ami. Nuit et jour j'ai prié... Enfin, j'ai juré !

« Il se dessine, l'Allemand... pensa Yermoloff; du reste voyons... »

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