‹ Moscou en flammesChapitre 14 sur 23 · Proverbes russes · texte numérisé non relu

Proverbes russes

— Que désirez-vous obtenir en cas de réussite ? reprit-il. Dites-le sans vous gêner !

Figuner rougit légèrement; son regard était calme ' et froid.

— Je n'ai besoin de rien, répondit-il. Je me sacrifie à la patrie . La Russie m'a élevé et nourri, et de cœur je suis russe.

— Et de naissance ?

— Des provinces baltiques.

— Avez-vous vos papiers ?

— Les voici.

« C'est étonnant ! se disait le général en parcourant les papiers... Un Verfluchter... Et il parle avec entrain, citant des proverbes russes et s'efforçant de bien articuler les mots... »

Il fit encore quelques questions à Figuner, qui répondit avec précision et justesse. .. « Comment faire ? se demandait Yermoloff perdu dans ses pensées. Cacher à son excellence les offres de cet homme est impossible : quoi qu'il arrive, c'est sur moi que pèserait la responsabilité... Enfin, il faut croire que le prince l'enverra promener... »

Il appela son aide de camp, lui remit Figuner et, replaçant sa casquette mouillée sur sa tête, reprit sa course dans le chemin boueux. L'aide de camp parlait de faire seller un cheval : il le remercia d'un geste impatient.

A la porte de Koutouzofl, l'ordonnance de Yermoloff heurta le soldat qui allait fermer les volets...

— Tout le monde dort, dit le planton en voyant surgir la figure du général dans l'obscurité.

— Et Son Excellence ?

— Au lit, mais la lumière n'est pas encore éteinte.

— Annonce-moi.

Le planton entra dans le vestibule, puis pénétra dans la chambre à coucher, où il introduisit le général qui l'avait quittée une demi-heure à peine auparavant.

Koutouzoff était assis sur son lit, les pieds pendants, enveloppé dans une robe de chambre de Boukhara : devant lui, sur une petite table, une carte de Russie était déployée, avec des épingles à tête de cire rouge ou noire, piquées çà et là. Il travaillait. La chambre était surchauffée, selon l'habitude du vieillard.

— Qu'y a-t-il, mon très cher ? dit-il en arrêtant son regard un peu fatigué et mécontent sur Yermoloff. Tout va-t-il bien ?

— Grâce à Dieu, il n'y a rien de fâcheux, mais voici quelque chose de nouveau... Et il raconta, sans hâte et en détail, l'arrivée deFiguner et ses offres. Je me suis fait un devoir de vous soumettre le cas. Quels sont vos ordres? Figuner est chez moi, attendant votre décision.

— Alors voilà, dit Koutouzoff en relevant la robe de chambre qui avait glissé de ses épaules... l'affaire est grave .... As-tu bien questionné ? bien écouté ?

— Jusqu'aux moindres détails, prince.

— Et que penses-tu de son état mental ? Ne sortirait-il point de la Maison-Jaune ? Son cerveau n'estil pas fêlé ?

— C'est la première idée qui m'est venue, aussi l'ai-je questionné à fond : il parle très bien, et rien dans son regard ne pourrait donner à penser que...

Mais son entreprise est-elle réalisable ? c'est une autre question. Il al'air déterminé et brave outre mesure, et sa décision semble parfaitement arrêtée.

Koutouzoff pencha sa vieille tête sur sa poitrine. Il réfléchissait. Sur son menton replet et bien rasé perlaient quelques gouttes de sueur : était-ce l'effet de la chaleur du poêle, ou de l'émotion?... Il devint rêveur et fixa son œil unique plus loin que la petite chambre où il était, plus loin que Yermoloff et que la nuit qui s'écoulait : tout son passé apparaissait à ce vieillard, si affaissé de corps, mais encore si vigilant, si actif, si courageux...

— En voilà un drôle ! Voyez donc comme il a combiné tout cela... L'affaire, il faut l'avouer, sort de l'ordinaire... Mais sur quoi se baser?... Et le prince s'arrangeait confortablement dans son lit de plumes, tout en portant la main à son visage humide... il y a bien eu de tels exemples à Rome, précisément pendant la guerre de Pyrrhus. On vint dire à Fabricius qu'un certain docteur grec (un Grec à Rome, c'était tout comme un Allemand chez nous), dans le but de terminer la guerre d'un coup, proposait sans façon d'aller empoisonner Pyrrhus. S'il te souvient de ton histoire romaine, tu dois savoir que Fabricius envoya lui-même ce traître à Pyrrhus : il fut pendu haut et court, cela va sans dire, à un bouleau ou, comme cela s'appelle là-bas, à un figuier... Que réponds-tu à ceci ?

Yermoloff assombri gardait le silence. Les bougies achevaient de se consumer. Koutouzoff regardait par la fenêtre, d'où l'on découvrait le ciel embrasé de Moscou.

— Mon sentiment, dit-if enfin, est que, si ce Finnois réussissait à tuer Bonaparte, tout le monde dirait

que ce n'est pas lui, mais toi ou moi qui l'avons traîtreusement tué. N'est-ce pas cela?

— Admettons que les choses se passaient ainsi à Rome autrefois, répondit Yermoloff qui ne devinait pas encore où voulait en venir le prince, mais le passé ne sert pas toujours d'exemple au présent. Et permettez-moi de vous demander en quoi cet Attila corse vaut mieux qu'un Sténka Razine ou un Pougatcheff ? Ces scélérats venaient d'au delà du Volga et celui-ci de Paris, voilà toute la différence... Et vous savez comment les Russes ont traite ces réprouvés d'autrefois...

Koutouzoff repoussa la table, laissa tomber sa robe de chambre, et passant ses pieds nus dans ses pantoufles se mit à marcher lourdement, en se balançant, à travers la chambre, les mains derrière le dos.

— Oui, un réprouvé, mais d'une autre espèce, ditil après un silence. Si toi ou moi nous étions tombés sur Napoléon et nous étions battus franchement avec lui, seul à seul, ce serait une autre affaire. Mais ainsi, c'est comme si on jetait une pierre de derrière un mur...

— Il en sera ce que voudra Votre Excellence, dit Yermoloff d'un ton respectueusement sec et faisant mine de s'en aller.

— Mais, attends un peu. Toi et moi nous sommes des soldats du xixe siècle, mais nos ennemis sont-ils dignes de ce titre ? J'avais prédit qu'ils mangeraient du cheval, et ils en mangent. J'ai dit que Moscou serait la fin de leur idole et de leur armée : il l'est devenu. Leurs forces s'épuisent, nous les chasserons, sois-en sûr. Et si je ne vis pas jusque-là, toi tu vivras, et tu verras ces mêmes Français précipiter leur dieu dans le néant, avec autant de rage et de légèreté qu'ils en

ont mis à détrôner et assassiner leur roi légitime. Pitoyable nation !...

Et Koutouzoff, appuyé à la fenêtre, regardait le ciel rouge.

— De nouveau lé feu ! Elle achève de se consumer, la ville martyre. Ah ! ils se souviendront de ces incendies, ils nous payeront ce Moscou brûlé !

— Maintenant, quels sont les ordres de Votre Excellence ? demanda Yermoloff.

Koutouzoff se retourna vers le général.

— Il n'y a aucun article dans aucun code pour une telle affaire, dit-il. Du reste, que Jésus l'assiste ! Tu connais le proverbe : Cherche le vaillant dans la prison, le poltron au couvent. Donne-lui, mon très cher, huit cosaques, et que Dieu soit avec lui ! La voix du peuple est, dit-on, la voix de Dieu. Qu'il fasse ce qu'il a résolu, si telle est la volonté suprême. Quant à l'ordre de tuer... je ne le lui donne pas.

Les partisans Seslavine etFiguner s'étaient rejoints près d'Astafièvo, la terre du prince Wolkonsky. Figuner déclara au colonel qu'il avait été autorisé à agir par lui-même, mais qu'il venait demander les avis d'un camarade plus expérimenté que lui. Seslavine lui céda deux cavaliers de son détachement : l'un d'eux était un enseigne, tout jeune, brun, maigre, pas grand de taille, presque l'air d'un enfant, mais montant admirablement à cheval ; il avait supplié Seslavine de le laissera lier avec le nouveau partisan. Cette même nuit, Figuner et son enseigne partirent pour Moscou.

XXXTX

Les Français abandonnèrent définitivement Moscou le 11 octobre. Une semaine plus tard, cette nouvelle fut affichée à Saint-Pétersbourg, mais ce ne fut qu'à la fin du mois qu'elle parvint à Panshino, où toute la famille de la princesse était réunie. Chacun s'y perdait en conjectures sur ce qu'était devenue Aurore. Depuis sa lettre de Serpoukhoff, on n'avait rien appris d'elle. La princesse était désolée : Xénia et son mari ne parvenaient pas à la rassurer.

Puis vinrent les glorieux récits des batailles sous Taroutino, où Bagawouth fut tué, sous Maloiaroslavetz et Krasnoë, où les Français perdirent presque tous les prisonniers qui marchaient avec eux. Repoussé par les Russes de la route de Kalouga, Napoléon fut contraint de reprendre celle de Smolensk, qu'il avait lui-même dévastée.

L'armée française, poursuivie par des troupes fraîches et reposées, entra dans le vaste espace compris entre le Dnieper et la Dvina. Furieux de ses échecs, Napoléon conduisit ses troupes sur la Bérézina, perdant des milliers d'hommes et de chevaux grâce aux trois éléments rencontrés en Russie, les boues infranchissables, les effroyables gelées et les cosaques. De leur côté, les partisans leur faisaient beaucoup de mal.

La voix de la renommée fit retentir les hauts faits du colonel-poète Davidoff, des Orloff, des Déninoff, des princes Koudasheff et Vatbelsky, des Seslavine, Figu-

ner, et autres braves déterminés. Il y avait aussi des noms moins connus, le diacre Sawa Skvartzoft, qui vengeait sa femme qu'on lui avait ravie.

Il était un jour sorti d'un bois à l'improviste et avait assommé d'un coup de bâton un artilleur qui allait faire feu sur un détachement russe ; la petite artillerie française avait été ainsi enlevée sans combat. De vraies légendes couraient sur le compte des partisans. On disait que Figuner, n'ayant plus trouvé Napoléon à Moscou, avait renforcé son détachement de nouveaux volontaires et s'était jeté sur la route de Mojaïsk, où il s'empara d'un grand train de vivres et de bagages, enleva plus de cent prisonniers, et, en vue de l'arrière-garde française, fit sauter tout un parc d'artillerie... A ces récits étaient mêlés des noms de femmes. On parlait du courage et de la bravoure de Mlle Douroff, plus connue sous le nom de cavalier Alexandroff, et de deux autres héroïnes dont le nom n'est pas venu jusqu'à nous.

Ces hardis partisans, à la tête d'escadrons peu nombreux, formés de hussards, de cosaques, de volontaires de tout état, apparaissaient tantôt ici, tantôt là, inquiétant jour et nuit les restes de la grande armée, lui enlevant ses trains de vivres et de bagages, et le butin emporté de Moscou. Ils délivraient les convois de prisonniers russes, que les Français traînaient avec eux comme portefaix ou valets de troupe.

Les victoires des Russes sous Krasnoë achevèrent de mettre en déroute l'armée française. Pendant ces combats du 3 au 6 novembre, Penne mi perdit 26.000 hommes, pour la plupart faits prisonniers : dans ce chiffre, il y avait sept généraux et plus de trois cents officiers. C'est là que commença la débâcle de cette

splendide armée, que détruisaient maintenant la fatigue, la faim, le froid et la maladie.

Les champs s'étaient depuis longtemps couverts de neige; les longues gelées commençaient, accompagnées des rafales du vent du nord. Puis, soudain, le temps redevint très doux; les grands froids firent place à des brouillards, il dégelait ; les routes, avec leurs profondes ornières et leurs boues épaisses, étaient quasi impraticables. Cependant Koutouzoff, tantôt en traîneau fermé, en calèche ou en droschki, accompagnait ses troupes électrisées par leurs victoires. Le 6 novembre au soir, en faisant à cheval la revue des bivouacs pendant une halte, il arriva au campement du régiment des gardes Séménovsky, accompagné de quelques généraux et aides de camp. Tous étaient très gais, parlant avec animation de la déroute définitive du corps de Ney : on avait même trouvé dans un train de bagages, pris sur l'ennemi, le bâton de maréchal du terrible Davout.

Le crépuscule était venu au milieu d'épais brouillards. Le prince arriva près de la tente du commandant Lavrof. Non loin de là, un jeune officier, en uniforme d'artilleur, crayonnait à la hâte le portrait d'un camarade grièvement blessé. Le prince et sa suite mirent pied à terre ; on apporta un siège pour Koutouzoff; il s'assit en étirant ses membres engourdis et s'amusa de la confusion du jeune dessinateur.

— Quel est votre nom ?

— Kvashnine, Excellence, répondit l'officier en rougissant ; je fais ce dessin pour le père de mon camarade.

— C'est très bien... Mais je vous ai vu quelque part.

' — Après mon emprisonnement à Moscou. Votre

Altesse s'étonna alors que j'eusse pu le supporter. J'ai été ordonnance de Mikhaïl Andréevitch...

— Qui est celui dont vous faites le portrait ? dit brusquement Koutouzoff.

— Un camarade, Tunetine, tous les deux... sous Krasnoë...

Mais Koutouzoff n'écoutait plus. Les cuirassiers qui l'avaient suivi déployaient devant lui, pour le préserver du vent, des drapeaux pris aux Français : Koutouzoff regardait les bannières.

Le brouillard se dissipait ; les derniers rayons du couchant éclairaient d'une lueur vive les lignes des tentes, les canons, les soldats groupés autour des feux. Le planton du commandant servit le thé. Quelqu'un se mit à lire les devises des drapeaux.

— Qu'est-ce qu'il y a là-dessus ? demanda Koutouzoff. Austerlitz... Ah ! il y a fait chaud, à Austerlitz ! Mais, aujourd'hui, nous sommes vengés... On me reproche les croix de diamants que j'ai demandées et obtenues pour les officiers après Borodino, mais quelles croix pourra-t-on jamais nous donner pour Krasnoë ? Je couvrirais de diamants non seulement les officiers, mais chaque soldat, que ce serait encore trop peu !

Le prince souriait. Tout le monde le regardait avec un sentiment de satisfaction et d'orgueil. Le vieux soldat était de belle humeur et semblait rajeunir de jour en jour.

— Je n'ai pas oublié la plus haute récompense que j'aie reçue, le grand cordon de Saint-George, que me donna l'impératrice après l'affaire de Matshiné... Cette plaque, dans le temps, était tout particulièrement briguée. J'étais jeune alors et plein d'espérance. Quelqu'un, ici, se souvient-il encore du jeune

Koutouzoff? Non... Enfin, n'importe. Je reçus donc l'étoile tant rêvée. Notre mère, l'impératrice de bienheureuse mémoire, me fit venir à Tsarskoé-Sélo. J'accours, j'arrive et je tombe au milieu d'une réception de gala, dans les salles dorées, pleines de hauts dignitaires, de courtisans brodés sur toutes les coutures; tous regardent celui qu'on appelait le jeune hé- .ros d'Ismaïl. Je pourrais même ajouter le beau héros, car, dans ce temps-là, je n'étais pas le vieux hibou que je suis aujourd'hui... Mais je ne regarde personne;, je vais de l'avant avec une seule idée, c'est que je porte sur ma poitrine la très illustre étoile de Saint-George. .Arrivé au cabinet impérial, je pousse hardiment la porte... Mais, où suis-je ? Qu'est-ce qui m'arrive ? J'oublie tout, messieurs : Saint-George, Ismaïl, Koutouzoff lui-même : je ne vois plus rien que les yeux bleus de ciel, le regard de la grande Catherine... Ce fut lama récompense.

Koutouzoff tira avec peine son mouchoir, s'essuya les^yeux et demeura pensif. Tout le monde gardait un silence respectueux.

— Et où couche-t-il ce soir, ce fils de chien ? demanda tout à coup le prince en riant ; où est-il notre Bonaparte, venu pour chercher de la laine et qui s'en retourne tondu ? Pas de chance aujourd'hui pour la couchée : Seslavine a promis de ne pas lui laisser cette nuit un instant de repos, et Alexandre Nikititch est un homme de parole. Ah ! ce sont des braves, ces partisans ! On leur doit des remerciements : le héros tant vanté fuit devant eux comme un écolier devant « un gruau de bouleau *. »

Un éclat de rire accompagna les paroles du prince.

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