La verge
22i MOSCOU EX FLAMMES
On se mit à parler des volontaires. Les uns vantaient Seslavine et Vatbelsky, d'autres Davidoff et Figuner. Quelqu'un dit que Mlle Douroff, — le cavalier Alexandroff, — continuait à se distinguer dans le corps de Seslavine. Kvashnine ajouta en rougissant qu'il avait appris de source certaine que, parmi les partisans de Figuner, une jeune femme, une héroïne, se cachait aussi, vêtue en cosaque. Chacun se mit à le questionner sur cette mystérieuse inconnue.
Kvashnine, regardant timidement le prince, raconta en français ce qu'on disait de cette jeune fille, qui était de la société de Moscou, mais que lui n'avait jamais vue.
— Qui cela ? demanda Koutouzoff en avalant à petites gorgées son thé brûlant. Encore une amazone !
— Précisément, Excellence, répondit Kvashnine devenu écarlate. Mlle Kramaline, de Moscou... Elle est venue trouver Seslavine à Létashovka, et c'est lui qui l'a emmenée.
— Mais pourquoi était-elle venue ?
— Elle cherchait quelqu'un dans l'es rapports, dans les bu'letins, dans les ordres du jour... Je venais à peine de m'évader de Moscou, et je ne...
. — À-t-elle trouvé ce qu'elle cherchait ? demanda le prince.
— Non, ses recherches furent vaines. Aussi a-t-elle supplié Figuner de la prendre dans son détachement et, dès lors, elle ne le quitte pas : elle est étonnamment courageuse, faisant son service comme un sim-. pie soldat, supportant sans se plaindre les privations et les fatigues, obéissant et donnant l'exemple... parce, que...
Ici Kvashnine s'embrouilla et ne put sortir de sa phrase.
— Hier, messieurs, interrompit le général Lavroff, ce Figuner a failli tomber sur Napoléon lui-même. Il s'en allait droit au campement français, derrière une colline : malheureusement, les guides perdirent leur route. Voilà une belle capture manquée, un fauve de première classe !
— Oui, de première classe, répéta aimablement Koutouzoff étirant ses membres fatigués... A propos, j'ai reçu aujourd'hui, au milieu d'épiti es en prose et en vers peu mérités par moi, une fable de notre Kriloff, Le loup chez les chiens : c'est un cadeau qui compte...
Et le prince tira de sa poche une feuille de papier bleu, très chiffonn e, retendit du revers de la main et commença à lire. Dans sa jeunesse, il avait été un lecteur remarquable et même un bon acteur; aujourd'hui, il lisait très bien encore, d'une voix un peu chantante :
Un loup, croyant entrer dans une bergerie, La nuit, tomba dans un chenil...
Et il continua avec feu, baissant et élevant la voix, disant comment les chiens, en sentant « le gris, » hurlèrent si fort que le chenil devint un enfer, et le loup, blotti dans un coin, se mit à dire qu'il était un ancien ami, un compère, venu non pour se battre, mais pour fraterniser... Et quand vinrent les vers suivants :
Le chasseur l'interrompit en disant :
Tu es gris, mon ami, mais moi je suis blanc,
Koutozoff souleva sa casquette en montrant sa tête aux rares cheveux blancs rejetés en arrière, puis finit en déclamant les derniers vers :
Voilà pourquoi mou habitude
Est de ne pas faire la paix avec le loup
Avant de lui avoir ôté la peau...
Chacun cria hourra ! avec frénésie, et tout le camp répéta hourra !
— Ce n'est pas à moi que revient l'honneur, il est au soldat russe, cria Koutouzoff qui était monté sur son siège et agitait sa casquette ; c'est lui qui a traqué le fauve et blessé à mort...
Le froid reprit, le vent siffla de nouveau, la gelée couvrit tout le pays.
Le fauve affamé, perdant sa fourrure qu'on lui arrachait par lambeaux, perdant son sang, courait toujours plus vite, à travers les neiges sans fin, les forêts inconnues. Arrivé à la Bérézina, il s'arrêta en vue de ses traqueurs, tout prêts à le saisir pour le mettre en pièces ; d'un mouvement rapide et désespéré il se jeta dans les neiges pour faire perdre sa trace, laissant deux ou trois pistes de ses pattes affaiblies pour dérouter les chasseurs et, rassemblant ses derniers efforts, traversa la Bérézina à la nage. Que lui importaient les siens qui périssaient sous les coups des traqueurs, et noyés dans la rivière ! Il se sauvait, lui... C'était assez.
Les Français perdant leurs derniers transports de bagages et de vivres, traversèrent, le 14 novembre, la j
Bérézina à Stoudiansky, sur un pont construit en hâte
et qui croulait. Déroutés par cette fuite et cette traversée inattendue, les commandants russes, se rejetant la faute les uns sur les autres, se ruèrent avec une rage nouvelle à la poursuite des légions ennemies fuyant vers la frontière. Les partisans et les cosaques, dépassant les fuyards, poursuivaient l'ennemi à la manière des Arabes, comme le disait Napoléon lui-même. Seslavine tenait les Français à droite, Figuner à gauche ; tous deux s'étaient donné le mot: réparer la faute de la Bérézina en s'emparant de Napoléon. Seslavine faillit réussir près de Liady : il arriva de nuit, pénétra dans le village, égorgea le poste qui gardait la route de l'empereur, mais un incendie avertit Napoléon, qui tourna le village avec sa suite. Figuner, lui, se jeta dans les forêts à l'entour d'Ohmiany, pour couper la route aux Français ; Seslavine s'y porta d'un autre côté : chacun d'eux avait formé le même plan et ne songeait qu'à l'exécuter.
Exténué et furieux de cette suite de déconvenues, Napoléon fit appeler Murât auprès de lui, à Smorgony et là, devant tous les maréchaux qui l'entouraient, il déclara, d'une façon très inattendue, que l'incendie de Moscou, le froid, les fautes de ses généraux, le forçaient à remettre le commandement de l'armée au roi de Naples, lui-même repartant pour Paris afin d'y organiser une nouvelle armée de 300.000 hommes, qui reprendrait la campagne contre la Russie.
De Yilna. vers lequel se dirigeait l'empereur, on avait déjà fait venir en secret toute la division de cavalerie de Loyson, qui devait couvrir la retraite. Ce détachement, qui ignorait sa destination, se hâtait à la rencontre du fugitif, occupant sur son chemin les villages enfouis sous les neiges, les métairies, les
auberges. Enfin, la raison de cette marche forcée par^ vint à la connaissance du premier rigiment de la division, composée presque exclusivement d'Italiens et de Saxons. Les méridionaux, compagnons forcés de la grande armée, murmuraient ouvertement, dans les cabanes enfumées et humides de la Lithuanie, contre la misérable souJDe d'avoine qu'on leur donnait, contre le froid qui gelait leurs mains, leurs pieds, leurs visages, et surtout contre le grand auteur de toutes ces misères. «Le voilà, disaient-ils, qui fuit de nouveau honteusement, comme il avait fui déjà de l'Egypte, nous vouant à la mort. .. Si seulement les cosaques pouvaient le prendre pour le mettre dans une cage de fer!... »
Le 23 novembre, après un chasse-neige épouvantable qui avait duré deux jours, le temps redevint doux et clair; le soleil brillait, un vozok t, aux glaces bordies de peau de loup, glissait rapide sur la neige éblouissante ; le vozok était suivi d'une kibitka recouverte d'un feutre : une nombreuse escorte à cheval et plusieurs centaines de lanciers polonais entouraient les deux voitures. La neige criait sous le fer des traîneaux ; les panaches rouges de l'escorte ondulaient au vent.
Napoléon, en pelisse et en bonnet de peau d'ours, occupait le fond du vozok ; à côté de lui, Caulaincourt emmitouflé, d'une fourrure de renard et, en face, le général Rapp enveloppé d'une bourka circassienne ; sur le siège, couverts de tou loupes et de tout ce qui leur était tombé sous la main, le mamelouk Roustan, et le polonais Vansovitch, comme interprète ; dans la kibitka, le maréchal de cour Dur oc et l'aide de camp général Mouton. Napoléon voyageait sous le nom de