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Voiture fermée, montée sur un traîneau

duc de Viceiice (c'était le titre de Caulaincourt).

— Où donc sont leurs villes et leurs villages maudits ? répétait Napoléon en sortant à chaque instant son nez rougi de dessous ses fourrures, et regardant impatiemment à travers les vitres couvertes dégivre. Mais c'est le désert de la neige : rien que de la neige, pas àme qui vive... Arriverons-nous bientôt au relais?

Rapp tira une grosse montre d'argent de dessous sa bourka, et la tenant avec peine dans ses mains glacées :

— Le relais, sire, n'est pas éloigné, répondit-il ; quant à la station, elle est plus loin qu'Oshmiany, nous n'y serons donc pas avant quatre heures de route.

— Avons-nous de quoi manger ? reprit Napoléon.

— Votre Majesté atout achevé à son déjeuner ce matin, la dinde truffée et le pâté de Strasbourg.

— Et le jambon ?

— Il n'en est resté que les os. que Votre Majesté a fait donner au guide.

— Du fromage ?

— Il y en a encore un peu, mais vieux.

— Merci! sec et amer comme du bois... Du pain blanc, alors?

— Pas miette... Roustan a servi le dernier morceau au dessert.

Cinq verstes plus loin, les voyageurs distinguèrent un groupe de soldats qui se réchauffaient devant un feu allumé près d'une auberge démolie : c'était le relais. Napoléon mécontent regardait changer les chevaux. Le vozok et la kibitka repartirent à fond de train. Napoléon s'endormit, mais bientôt réveillé par les cahots du chemin, se remit à causer avec ses compagnons.

— Oui, messieurs, disait-il comme suivant le fil de ses pensées, au fond de nos malheurs, il y a la trahison... Schwartzenberg, contrairement à nos conventions, s'est éloigné de la route qu'avait prise l'armée active ; nous sommes abandonnés aux caprices du sort : comment poursuivre la lutte dans des conditions pareilles ? et puis ces froids sibériens, ces cosaques, ces partisans... Ils achèvent de disperser nos légions exténuées. Quand on pense que cette cavalerie sauvage, bonne au plus à faire du bruit, qui serait sans ressource et sans chance de salut devant une poignée de tirailleurs habiles, devient ici, dans cette contrée inconcevable, une force foudroyante... Notre cavalerie est abîmée par le manque de fourrages ; l'intendance a laissé l'infanterie sans bottes ni fourrures... Enfin, tout le monde est affamé, à commencer par moi...

Et les compagnons du nouveau César lisaient, en effet, sur son visage, que la faim l'obsédait. Le jour baissait. Napoléon s'endormit de nouveau malgré une vive douleur aux pieds.

— Je n'en puis plus ! s'écria-t-il tout à coup en saisissant la bride de la glace ; il faut que nous nous arrêtions à la première habitation : on y trouvera bien une assiette de soupe, un morceau de viande.

— Que Votre Majesté ne s'inquiète pas. Nous n'avons plus que deux heures de course jusqu'à la station; c'est le château d'un riche propriétaire qui nous est très dévoue ; Vansovitch en répond :

— Que le diable vous emporte, vous, votre propriétaire et votre château ! J'ai faim, je n'en puis plus... Encore deux heures... quelle mauvaise plaisanterie !

— Nous devons dépasser Oshmiany avant la nuit... Mais Napoléon n'y tenait plus. Il baissa violemment la glace- et, mettant la tète à la portière, il

aperçut à trois verstes environ, à droite de la route, des habitations.

— Une métairie sans doute, dit-il, une maison, une église : arrêtons-nous là !

— On ne nous y attend pas, dit Caulaincourt : cet endroit n'est pas indiqué sur l'itinéraire.

— Il y a là peut-être une embuscade ; nous pouvons y être attaqués, dit Rapp.

— Vous rêvez, reprit Napoléon : une embuscade dans une maison en pleine campagne, sans bois ni collines aux environs... D'ailleurs l'escorte est là : donnez l'ordre de faire halte.

Caulaincourt fit arrêter et envoya une partie de l'escorte aux informations. Les éclaireurs revinrent disant que tout était tranquille à la ferme. Le vozok et la kibitka grincèrent sur la neige durcie et tournèrent pour se diriger vers une petite maison au toit couvert de tuiles. A côté se trouvaient un grenier, une écurie et une isba pour les gens de service. Derrière la maison, dans un jardin, on voyait une église et plus loin, un hameau.

Le vozok s'arrêta devant le perron, mais on ne voyait personne. Cependant, un cheval attelé, attaché près de la remise, montrait que la métairie n'était pas inhabitée.

Dans l'antichambre, les voyageurs rencontrèrent un petit prêtre catholique, gras et chauve. Derrière lui, frôlant le mur, un jeune garçon se dissimulait

de son mieux. La vue de l'escorte, l'accoutrement des nouveaux venus, troublèrent le prêtre. Il suivit Napoléon qui, en entrant dans la chambre, jeta sa pelisse et son bonnet sur les bras de Roustan et resta en jaquette ouatée de velours vert passée sur l'uniforme bleu des chasseurs; il s'assit devant une table et jeta un regard sévère sur Vansovitch.

— Servez à manger à l'empereur, dit Vansovitch à demi-voix au prêtre en s'inclinant respectueusement.

Tout ahuri, en apprenant qu'il avait devant lui l'empereur des Français, le prêtre regardait Roustan tirant les bottes de son maitre.

— Servez n'importe quoi, du barstch l, un verre de lait chaud, seulement vite, vite, plus vite !...

— Il n'y a rien, dit piteusement le prêtre en mettant les bras en croix sur sa poitrine.

— Du pain blanc, de la crème aigre, du fromage...

— Rien, rien, répétait le prêtre au désespoir, ses lèvres devenues livides... Tout a été pillé chez nous par des soldats de passage.

— Que dit-il ? demanda Napoléon.

Vansovitch traduisit les paroles du prêtre.

— Ils ont pillé mon garde-manger, ils ont emmené ma dernière vache, égorgé toutes mes poules, et je suis resté comme vous me voyez, n'ayant rien mangé depuis hier...

— On pourrait envoyer au village...

— Ah ! seigneur capitaine, tout le monde a fui, et si ce n'était mon neveu qui vient d'arriver pour m'emmener à la ville, je serais certainement mort de faim. Je ne murmure pas. Je suis bien persuadé que sa majesté césarienne réparera tout avec le temps.

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