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Soupe aux choux ou aux betteraves

Vansovitch traduisit la réponse du prêtre. Napoléon fronça le sourcil, mais, comprenant qu'il n'y avait rien à faire, il voulut se montrer généreux et grand.

Il frappa avec bonté sur l'épaule du prêtre, lui faisant dire qu'il était content de le voir, que c'était la première fois qu'il rencontrait un prêtre soumis aux circonstances et désintéressé. Puis, lui adressant la parole en latin :

— Il y a une langue commune entre nous, dit-il ; parlons en bons catholiques-romains.

Le prêtre enchanté s'inclina.

J'ai toujours mon Salluste dans ma poche, il ne me quitte pas, continua Napoléon, et je relis souvent son Jugurtha. Et les guerres de César ! Nous aussi, nous combattons des barbares, les Gaulois de l'Orient ; il faut donc se résigner aux privations.

L'empereur, en parlant, arpentait la chambre en tout sens. Le prêtre, agréablement surpris, et la suite de Napoléon, écoutaient avec admiration les hardies citations du moderne César. Il faisait chaud dans la chambre du prêtre ; on s'y sentait confortablement, le soleil éclairait d'une lumière douce les pauvres meubles à housses blanches et les pots à fleurs épargnés par les pillards.

Cependant Napoléon parlait toujours ; tout d'un : coup, il s'arrêta devant la fenêtre : il venait d'apercevoir quelque chose qui lui faisait plaisir. Dans la lucarne du toit de l'écurie, une poule huppée, tachetée de gris, regardait tout interdite les nouveaux visiteurs ; échappie au massacre de la veille, elle hésitait à regagner son perchoir.

— Rêver endissïme, ecce pulla ! dit Napoléon se tournant vers le prêtre.

Le prêtre et toute la suite se précipitèrent à la fenêtre, puis dans la cour ; les lanciers cernèrent l'écurie et montèrent au grenier ; la poule, poussant ses cris les plus aigus, vola par-dessus les têtes jusqu'au jardin, où le mamelouk et les officiers la pourchassèrent ; Duroc lui-même, le gros, l'altier Duroc, ouvrait les pans de sa pelisse pour empêcher le pauvre volatile de fuir ; Napoléon de la fenêtre, suivait la chasse en souriant : la poule prise fut apportée en triomphe.

— Si item... Situ es aussi bon cuisinier que bon prêtre, dit l'empereur, fais-moi vite un bon potage.

— Magna cura voluptate, Caesar, répondit le prêtre, mais réussirai-je ?

Le neveu alluma du feu dans la petite cuisine, Roustan pluma et vida la poule.

Mais, sire, nous nous attardons, dit Rapp en regardant sa grosse montre. Comme on va être inquiet dans le château où nous sommes attendus, et à Oshmiany !

— Encore un moment ! on sent un fumet si appétissant, dit Napoléon se tournant du côté de la cuisine : il fait jour encore, nous avons le temps.

On plaça une table devant le canapé où l'empereur était assis ; on apporta le potage dans un pot de terre commune échappé au bris de la vaisselle, un soldat procura une cuillère de bois.

— Optime ! superrime ! répétait Napoléon, en avalant avec avidité le bouillon odorant.

Le mamelouk retira du pot la poule bouillie, la découpa très habilement avec son couteau de poche et servit à l'empereur une aile et une portion de la poitrine dans le couvercle du pot, mais Napoléon, attirant à lui la volaille tout entière, la dévora à bel- j

les dents. Roustan tenait un flacon de voyage avec un reste de vin de Bordeaux.

— C'est tout un festin, mes amis, s'écria Bonaparte, et pas du tout un repas de bivouac, — et buvant à plusieurs reprises, il ajouta : — Aux Tuileries, je n'ai jamais mieux dîné.

— J'ose rappeler à Sa Majesté qu'il est temps de se mettre en route, dit Caulaincourt ; la nuit tombe, voilà plus d'une heure que nous sommes ici.

Napoléon sourit, posa les pieds sur une chaise, appuya sa tête au mur, ferma les yeux et, dans cette bonne atmosphère tiède, s'endormit un moment. Les visages s'allongèrent, Caulaincourt faisait des signes d'impatience à Rapp, qui en faisait à Duroc, mais tous s'immobilisèrent en attendant, silencieux, le réveil du César endormi.

Le soir de ce même jour, à cinq verstes de la route de Vilna, un détachement se montra dans l'épaisse forêt qui touche à la ville d'Oshmiany : c'étaient les volontaires de Figuner. On fit halte sous bois et, avant d'allumer un feu, le chef voulut savoir comment et par qui la ville était occupée. Monté dans un misérable traîneau du garde-forestier, vêtu d'une casaque de paysan et coiffé d'un bonnet de feutre à mentonnière, il apprit avec consternation qu'un détachement de cavalerie français était entré la veille dans Oshmiany. Se creusant la tête pour comprendre ce que l'ennemi était venu faire là, il regagna son bivouac et, après s'être concerté avec ses officiers, il partagea sa troupe en deux petits corps, envoya l'un à travers bois vers le village de Miédanka, et garda l'autre sur place. Puis il expédia derechef des émissaires à Oshmiany pour savoir combien il y avait là

de Français. Il autorisa son ordonnance, Kramm, à accompagner le vieux sous-officier Mosséévitch qui ayant longtemps habité la Lithuanie connaissait bien le pays; tous deux à la suite d'une longue file de traîneaux, entrèrent dans la ville; la nuit était venue, les rues étaient désertes, les boutiques et les cabarets fermés, pas une fenêtre éclairée ; quelques rares passants à pied, c'était tout.

Près d'une auberge, à l'entrée de la ville, une grande escorte de cavalerie stationnait ; à demi couchés le long de la haie, les soldats attendaient quelque chose, tenant leurs chevaux par la bride. Mosséévitch, déguisé en bûcheron, les vit de loin, se rapprocha de Kramm étendu sur le bois de chauffage dont le traîneau était chargé, et lui chuchota à l'oreille :

— Vous voyez, mon officier, combien ils sont; nous ferions peut-être bien de nous en retourner.

— Avance toujours, souffla Kramm ; on nous laissera passer, j'entrerai à l'auberge, où j'en apprendrai sans doute plus long.

— J'ai ordre de ne point vous quitter, répondit le cosaque.

— Alors, entre avec moi, mais pas en même temps, un peu plus tard.

La garde dépassée, l'ordonnance entra à l'auberge, puis dans l'isba des ouvriers, près d'une autre maisonnette réservée aux hôtes plus relevés ; le sous-officier, pour ne pas attirer l'attention, se dirigea par des rues solitaires, avec son chargement, vers la place du marché, jeta son bois près du pont et revint à l'auberge, où il entra à son tour. Il ne détela pas son cheval, acheta du foin et de l'avoine à l'aubergiste, s'étendit dans son traîneau vide, prêtant l'oreille à ce

qui se disait et se faisait dans la cour. La nuit était profonde.

L'ordonnance de Figuner, sous son costume de petit propriétaire polonais, le « beshmett » doublé de fourrure et le bonnet lithuanien de peau de mouton noire, n'était autre qu'Aurore Kramaline.

Elle était bien changée. Les cheveux coupas ras, le visage abîmé par le vent, tantôt vêtue du « tchekmène » cosaque, ou de la veste de l'artilleur, avec un pistolet à la ceinture et de hautes bottes, on l'aurait prise pour un élève d'une école de cadets ; mais ce qui l'avait plus changée encore que le costume, c'était son séjour dans Moscou brûlé et la vie qu'elle menait depuis près d'un mois au milieu des volontaires de Figuner. Celui-ci pourtant ménageait Aurore, qui lui avait été confiée par Seslavine ; il cachait à tous son sexe et sa naissance, mettant son peu de force physique sur le compte de sa jeunesse. Les officiers donnèrent d'abord à la nouvelle recrue son nom de Kramaline, puis l'abrogèrent en Kramm. Aud^but, quelquesuns la chicanèrent sur son air de jeunesse, se demandant qui était ce nouveau camarade, l'appelant même une demoiselle, mais Figuner les fît taire en faisant allusion à la haute naissance et aux grandes relations du jeune homme. Dès lors, on le laissa tranquille.

Comme ordonnance de Figuner, Aurore ne descendait presque jamais de cheval, et chacun admirait son ardeur infatigable. A peine de retour d'une expédi-

tion, grelottante, affamée, mais en proie à une surexcitation nerveuse, elle ne demandait qu'à repartir. La seule chose qui la troublât était la dureté froide, presque féroce, de son chef pour les prisonniers qui tombaient entre ses mains.

Figuner commençait par les interroger doucement, les questionnant avec bonté, plaisantant même avec eux ; il allait jusqu'à régaler les affamés ; puis, quand il en avait tiré tout ce qu'il voulait savoir, qu'il avait soigneusement pris note de leurs réponses, il les faisait fusiller sans pitié. Elle ne pouvait oublier de l'avoir vu abattre lui-même, après un court interrogatoire, cinq prisonniers qui le suppliaient de les laisservivre.

— Pourquoi tant de cruauté ? ne put-elle s'empêcher de lui demander ce jour-là.

— Ecoute, Kramm, répondit-il en ébouriffant sa chevelure, pourquoi les laisser ais-je vivre ? à quoi serviraient-ils ? Comme dit le proverbe, ils ne sont ici ni un cierge pour le bon Dieu, ni un fourgon pour le diable. D'ailleurs, un jour ou l'autre ils auraient gelé, et nous ne pouvions les traîner après nous...

Aurore, tout en regardant à l'auberge d'Oshmiany de malheureux Italiens, les pieds enveloppés de chiffons, qui se serraient les uns contre [les autres pour se réchauffer, se souvint d'une autre scène : deux jours auparavant, Figuner était parti avec quelques volontaires pour Smorgony, où il allait aux informations. A son retour, il raconta ce qu'ils avaient fait.

— Figure-toi, disait-il à un capitaine de hussards de son détachement, qu'à peine sortis du fourré, nous voyons tout près une charrette remplie de blessés et de malades français. La voiture, cassée, était

restée en arrière du train ; un officier supérieur, à la belle prestance, aux grosses épaulettes, était arrêté auprès. Ces fils de chiens avaient tranquillement allumé un feu, sur lequel ils faisaient bouillir du riz. Nous autres venions de battre la forêt pendant deux jours : nous étions affamés... Aussi, nous tombâmes sur eux, et les ayant garottés, je les sermonnai en leur disant : « Voilà comme vous êtes, vous autres ! Vous êtes venus chez nous vous targuant de vos auteurs, de Beaumarchais, de Voltaire, que sais-je... Et qu'avez-vous fait chez nous ? » Le commandant aux grosses épaulettes s'est mêlé à la conversation et a répliqué avec une telle suffisance que je n'ai pu en entendre davantage... J'ai fait étendre une couverture de cheval sur la neige, et on lui a préalablement administré une correction corporelle.

— Préalablement ? demanda le capitaine. Après, qu'en as-tu fait ?

Figuner se tut, mais fît un geste de la main, si significatif, qu'Aurore tressaillit et se décida à demander, à la première occasion, de rentrer dans le corps deSeslavine. Malgré la surexcitation dans laquelle* elle vivait, elle n'avait jamais pu s'habituer aux cruautés de Figuner.

Un fait l'avait particulièrement frappée : c'était aux environs de Roslavl. Figuner avait reçu l'ordre de brûler les chevaux morts et les cadavres des Français, restés aux alentours de la ville, ceci en vue du dégel. Il chargea de cette corvée les Kalmouks et les Kirghizes de son corps ; ceux-ci firent de grands tas de cadavres, avec beaucoup de paille, et allumèrent cette série de sinistres bûchers, à droite et à gauche de . la route. A ce moment, la voiture d'une dame Mikèshine sortait d'un village près dé

Roslavl ; elle partait pour Smolensk, où elle allait voir son mari qui y Jtait prisonnier. En passant devant un de ces bûchers, dont les Kalmouks avaient déjà allumé la paille, la voyageuse entendit son cocher crier : « Madame ! Maria Dmitrievna, voyez donc, on brûle des gens tout vils !... » Mme Mikèshinè regarda et vit de longs bras s'agiter convulsivement au-dessus de la paille ; un visage fou d'épouvante apparut. Elle fit arrêter, appela les Kalmouks, les supplia avec larmes de sauver le malheureux Français, le leur achetant pour une pièce d'or. Ils le tirèrent du feu et le mirent à ses pieds. Mme Mikèshinè le fit pla^ cer dans son vozok, et rentra chez elle. Figuner, apprenant ce qui se passait, appela son ordonnance, Aurore :

— Kramm, lui dit-il, courez après le vozok, arrêtez-le, enjoignez à cette estimable dame de rendre le mort qu'elle emporte.

— Mais, capitaine, répondit Aurore, le mort vient de ressusciter.

— Ne discutez pas ! la générosité est une belle chose, mais qui n'est pas de mise ici : je vous donne un ordre !

Aurore vit de quel feu les yeux de son chef brip laient; elle ne discuta plus, et partit au galop, mais elle se disait : « Je l'abandonnerai ! je l'abandonnerai, cet homme sans cœur ! » Et atteignant le vozok, elle cria au cocher d'arrêter.

— Madame, dit-elle en se penchant à la portière, mon chef, le colonel Figuner, vous somme de lui rendre le Français que vous emmenez.

Alors, de dessous la couverture fourrée du vozok, apparut une figure effroyablement maigre, gelée, aux yeux ternes et creux, qui s'arrêtèrent suppliants sur Aurore.

— Oh ! monsieur, monsieur, au nom de Dieu, épargnez-moi ! soupir a-t-il. Je ne vivrai pas. Ne me martyrisez pas ! laissez-moi mourir tranquille, donnezmoi le temps de prier pour mes sauveurs !

Cette voix, ces yeux, frappèrent Aurore ; elle faillit tomber de cheval en reconnaissant un de ses adorateurs, l'émigré Gérambeau, fait prisonnier par ses compatriotes, puis repris par les Russes. Lui ne la reconnut pas. Sans ajouter un mot, Aurore donna un coup de cravache à son cheval et partit au grand galop vers le bivouac.

— Eh bien, où est le ressuscité ?. demanda Figuner en souriant.

— Il est mort une seconde fois, répondit-elle sans le regarder.

C'est ce souvenir qui poursuivait la jeune fille, comme elle se dirigeait vers l'isba des ouvriers, dans la cour de l'auberge.

Les aboiements des chiens la forcèrent à s'arrêter sous l'auvent d'une remise ; là, elle écouta l'entretien de deux officiers de cavalerie qui surveillaient leurs hommes, pendant que ceux-ci abreuvaient leurs chevaux.

— Quel pays maudit de Dieu ! disait l'un. Ce froid cruel, ces tourmentes de neige, ces plaines sans fin, et dire que ces malheureux appellent cela une patrie...

— Patience ! disait l'autre avec un accent italien très prononcé.

Un troisième officier s'avança. Le reflet de la lanterne d'un des soldats éclaira un moment la figure du nouveau venu.

— C'est vous, Lapie ? demanda un des officiers.

— Oui, c'est moi.

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Le major Lapie était un grand et beau brun, originaire de Marseille. Comme on le sut plus tard, il était à la tête des mécontents du 130me, et, depuis longtemps, il proposait en secret à plusieurs de demander des comptes à celui qui les avait trompés.

— Eh bien, qu'en dites-vous ? reprit un des officiers. Il a bien réellement abandonné l'armée, et maintenant, sans doute, il court plus vite que jamais, après s'être attardé dans le château du grand seigneur, où il s'est réchauffé et repu... Mais nous autres ?

— Nous ?... Je dirais que c'est le moment de tomber sur lui, répondit Lapie... Massacrons, égorgeons son entourage !

Aurore n'entendit plus rien. Le chien de garde se jeta contre Mosséévitch et deux autres voyageurs qui entraient dans la cour. Elle glissa quelques mots à' l'oreille du sous-officier et se faufila dans la chambre commune de l'is*ba. Les couchettes, les bancs, le poêle étaient encombrés d'ouvriers et de voyageurs endormis. Aurore ôta son bonnet, et, regardant autour d'elle, se demanda comment s'y prendre pour savoir ce qui se passait. Serait-il vraiment possible qu'on attendit Napoléon ? Et sa fatigue était telle qu'elle ne pensait plus qu'à dormir pendant une heure, dans un coin tranquille et chaud.

— Tu veux te reposer et te réchauffer, mon jeune barine, lui dit, du haut du poêle, un Blanc-Russien barbu, âgé d'une cinquantaine d'années.

— Oui, répondit Kramm ; il me faudra rester ici jusqu'au matin,

— Tu viens du village ?

— Oui.

— Viens-tu chercher du poisson ou de la farine ?

— Du poisson.

— Tiens, couche-toi ici, dit le paysan en s'éloignant du mur. On est serré, tout de même on te fera place.

Il tendit au jeune homme une main calleuse ; Aurore mit le pied sur une couchette, et, de là, s'enleva sur le poêle et s'étendit à côté du paysan, dont les habits sentaient le foin et la filasse.

— Nous sommes meuniers, et nous faisons aussi le commerce de lin, dit-il en bâillant.

Aurore posa la tête sur son bonnet de peau et prêta l'oreille pour s'assurer si tout le monde dormait. Un profond silence régnait dans l'isba, interrompu seulement par les cri-cris courant sous les lits et les blattes qui tombaient des murs. Elle attendit longtemps le signal convenu avec Mosséévitch pour quitter la ville avant le jour, puis elle finit par s'endormir. Elle se réveilla en sursaut, ne comprenant pas où elle était : petit à petit elle distingua, assis sur un banc, un soldat italien, maigre et pâle, dont un autre soldat pansait la jambe gel 3e et blessée. Ils causaient à voix basse; le blessé, tout en écoutant son camarade, répétait souvent : diavolo ! viene ! Un grand ouvrier à longue barbe réveilla d'autres ouvriers qui dormaient sur le poêle et sur les bancs ; tous se signèrent et, s'étant levés et chaussés, ils sortirent. Les Italiens s'en allèrent aussi. Un air froid pénétra dans l'isba ; on entendit grincer les traîneaux qui avaient passé la nuit et s'éloignaient.

— On force les gens à tout apporter à ces damnés, dit tout bas, comme se parlant à lui-même, le paysan couché près d'Aurore.

— D'où apporte-t-on les vivres ?

.— De Vilna.

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