‹ Moscou en flammesChapitre 18 sur 23 · OÙ · texte numérisé non relu

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— A la rencontre de leur armée... On dit, ajouta le paysan, en regardant tout autour de lui, qu'on a forcé la bête, que leur Bonaparte emporte à peine. ses talons, qu'il fuit dans ses terres...

— Il ne peut s'enfuir, on le guette, répondit Aurore.

— Il échappera, et pourtant ces Hérodes ont une terrible peur des cosaques et surtout des partisans, d'un nomme Seslavine et d'un certain Figuner... Si seulement Dieu nous les envoyait !

— Tues donc pour les Russes, grand'père?

— Eh ! mon jeune monsieur, nous sommes Russes d'origine, et orthodoxes.

Le paysan se tut. Un homme et une femme se levèrent en se signant, et remettant leur sac au dos quittèrent la chambre. Il ne resta dans l'isba qu'Aurore, le vieux meunier et un enfant endormi sur le poêle. Plus d'une heure se passa encore. Aurore ne dormait pas ; de noires pensées remplissaient son cœur de tristesse. Elle songeait à son premier échec dans le corps des partisans, quand elle s'était introduite dans Moscou avec Figuner, cachés tous deux sous des habits de moujiks. Son chef était plein d'espoir ; il croyait pouvoir pénétrer dans le Kremlin et assassiner l'erope-' reur ; elle, Aurore, espérait obtenir une audience de< Davout et, si Pérovsky était encore vivant, supplier le terrible maréchal de lui faire grâce, ou tout aùi moins de lui permettre, à elle, de partager sa captiri vite. Elle revoyait la nuit où ils étaient entrés dans la; ville avec leur charrette chargée de farine, qu'ils1 étaient censés vendre, et comment, en passant par le Guet-de-Crimée et la Prairie Orloff, ils s'étaient cachés jusqu'au matin ; le matin, le silence de mort qui reV

gnait dans Moscou les avait frappés ; puis ils s'étaient dirigés vers le magasin des vivres, au Kremlin, et voilà ! comme ils traversaient le Pont-de-Pierre, une première détonation se fait entendre, une seconde, une troisième, de grosses colonnes de fumée s'élèvent audessus du Kremlin, des éclats volent, le sable et la poussière couvrent le pont ; le long des quais, quelques rares habitants, restés dans Moscou, courent effarés ; ils expliquent aux deux paysans que Napoléon vient de quitter la ville avec le gros de son armée et un immense convoi de prisonniers, et que le dernier détachement restant a reçu l'ordre de faire sauter le .Kremlin.

Aurore visita à la Bronnaïa le terrain dévaste où s'élevait quelques jours auparavant la maison de sa grand' mère. Elle alla aussi au Couvent-des-Femmes, au Diévitchépolé : les nonnes lui montrèrent l'appartement occupé par Davout et, près des potagers, au bord de la rivière, l'emplacement des exécutions. C'est là qu'Aurore, désespérée, jura de venger son fiancé en versant jusqu'à la dernière goutte de son gang, s'il le fallait, à la poursuite des monstres qui avaient ravi son bonheur. Elle quitta Figuner, se logea chez une bonne vieille qui avait été gouvernante dans la maison des Enfants-Trouvés, passa ainsi deux semaines à Moscou, cherchant encore Pérovsky parmi les malades, les blessés. Recherches vaines! Alors elle rentra dans le détachement de Figuner, qui harcelait

les Français dans leur retraite, et ne le quitta plus.

« Il est peut-être vivant, se disait-elle parfois ; peutêtre, au dernier moment, lui a-t-on fait grâce, et il se traîne sur les routes avec ces milliers de prison-i niers qu'ils emmènent. lia froid, il a faim, il manque' de tout. » Et, depuis lors, chaque fois qu'elle appre-' nait qu'on avait fait des prisonniers aux Français, elle< accourait dans l'espoir d'avoir des nouvelles. Personne ne put jamais lui en donner.

Exécutant les ordres de l'infatigable Figuner, qui ne dormait presque pas, elle se demandait parfois pourquoi elle restait là, pourquoi elle avait abandon-i né le toit maternel, sa grand'mère, sa sœur, oubliant qu'elle était femme et d'une santé peu forte. Toute la journée elle était à cheval et, le lendemain, elle passait toute une nuit, grelottante, à l'affût dans uiu marais. Puis, le passage à gué des cours d'eau, desri-i vières, l'attente près d'un feu qui s'éteignait pendant la tourmente et le chasse-neige, les nuits passées sans sommeil dans une grange, dans une hutte à demii brûlée et sans toit ; et, pourtant, toujours la même* pens ie la soutenait : venger celui qu'elle avait aimé ! Cachée à tous les yeux, elle sortait parfois de soni sein la miniature sur ivoire que Pérovsky lui avait donnée, la couvrant de baisers et de larmes, la con-i templant longuement en lui disant tout bas : « Cher bien-aimé, où es-tu ? vois, c'est ton Aurore qui t'aime ! »

Et la vue du petit portrait lui faisait comprendre i pourquoi elle était sur les routes couvertes de neige ou dans les forêts de la Lithuanie, plutôt que chez sa grand'mère à Panshino, pourquoi elle portait un grossier « tchekmène » de cosaque ou un touloupe dé

peau de mouton,, au lieu d'une coquette robe de soie, ornée de rubans et de dentelles.

Lasse de tant de pensées, elle se remit à sommeiller sur Je poêle, quand tout à coup il lui sembla qu'on l'appelait. Elle leva la tète et écouta.

— - C'est moi, dit la voix du paysan à son chevet.

Il faisait presque clair dans l'isba. Aurore vit qu'elle était seule dans la chambre, avec l'enfant endormi et le Blanc-Russien qui la regardait d'un bon regard.

— Ecoute ce que je te dirai, mon jeune barine, fitil en s'appuyant sur le coude.

Aurore s'assit pour le mieux entendre.

— Réponds à la question que je vais te faire : estce un péché de tuer ?

— Tuer qui ?

— Un homme, car si même c'est un ennemi, il a une àme.

— En temps de guerre et dans la bataille, il n'y a pas de péché à tuer un ennemi (elle se souvenait de l'office à Tchapligino et de l'appel du saint-synode). Il faut défendre son pays, sa religion, son honneur.

— Mais il arrive aussi qu'on tue hors de bataille, continua le moujik en soupirant.

— Comment cela ? demanda Aurore.

— Voici comment on tue. Nous sommes meuniers de tout temps ; nous sommes venus de Sébège ; la terre, là, est bien maigre ; nous vivotions tranquillement, quand sont arrivés ces Hérodes qui ont tout pris, le blé, la farine, les volailles, chez les autres comme chez nous, ne nous laissant que ce que nous avions sur le corps ; pourtant, ils n'ont pas touché à la filasse, ils n'en avaient pas besoin, on ne peut pas la manger. Quelle existence nous avons menée depuis

l'Assomption, c'est à ne pas dire. Enfin, nous commencions à souffler un peu, quand, après les saints Cosme et Damien, ils recommencèrent leurs passages par ici : c'est depuis qu'ils ont quitté Moscou. Il y a encore un autre meunier, outre moi, Petra, un compère à moi ; il s'est procuré par le moyen d'un de ses voisins, un Juif, une chèvre laitière pour ses enfants. Dernièrement, il se rend à la ville chez son compère, pour y acheter de la farine ; en rentrant, il trouve son isba remplie de convives... Des Français sont autour de la table couverte de pots, le poêle est allumé, on mange, on boit; sa femme, qui a perdu la tête, les sert. « Eh bien, se dit Petra, ils auront tue la chèvre. » En le voyant, les soldats rient et veulent le régaler. Lui, il voit qu'ils sont tous ivres... Que faire? il n'avait point d'armes.

Aurore, à ces mots, s'assura que son pistolet était sous son beshmett.

— Le meunier sort de la chambre, il fait signe à sa femme de le suivre. — « Et notre chèvre ? » Elle fond en larmes sans répondre. « — Et les enfants ? » demande-t-il en sanglotant aussi. Elle montre la filasse dans le réduit : elle les avait cachés là. Il tire les enfants du réduit, les met avec sa femme dans le traîneau, lui ordonne d'aller tout de suite chez le compère, appuie une grosse poutre contre la porte, met le feu à l'isba à trois endroits, et va devant la fenêtre armé d'un gros bâton. La petite maison prend feu ; les Français crient et se jettent contre la porte, qui ne cède pas ; ils passent par la fenêtre : dès qu'une tête parait, Petra donne un grand coup ; puis un terrible craquement se fait entendre, une colonne de feu monte... Etait-ce un péché, dis-moi ? Sera-t-il puni dans l'autre monde ?

— Dieu lui pardonnera, grand'père ! dit Aurore, et le silence régna de nouveau dans la chambre. Le cri-cri même interrompit sa chanson. On n'entendait plus les chiens aboyer dans la cour, ni le frôlement des blattes sur le mur. Aurore se recoucha et ferma les yeux, tout en se demandant si Mosséévitch ne l'appellerait pas bientôt.

— Mon jeune barine ! mon jeune barine ! écoute ce que je te dirai.

— Parle, grand'père.

— Si Dieu pardonne à ceux qui tuent leurs oppresseurs, pardonnera-t-il à qui a tué celui qui ne lui faisait point de mal ?

Aurore se taisait.

— Ecoute, dit le paysan en soupirant. A moi aussi il est arrivé quelque chose... En venant ici, j'ai rencontré un de leurs damnés soldats ; il était en retard parce qu'il boitait ; nous avons fait un bout de route ensemble; il bredouillait dans son jargon en me montrant sa bouche : c'est sans doute qu'il avait faim. Il avait un sabre au côté et un mousquet en main. Je me demandais en moi-même : « Combien d'àmes as-tu expédiées, fils de chien? »

Le paysan se tut, puis reprit bientôt : — Nous nous sommes assis, je lui ai donné une croûte, je le regardais manger ; et voilà que je lui arrache son mousquet comme pour rire ; il perd contenance et fait semblant de rire aussi pour m' apitoyer. «Eh! bien, me suis-je dit, Dieu est ton juge, » et je lui montre comme ça, de la main, le champ, comme si quelqu'un venait. Il se retourne et, Dieu de bonté, je lui tire un coup dans le dos... Est-ce un péché ?

Aurore ne parlait toujours pas : elle pensait à Moscou brûlé, à la place des exécutions... « Que me veut-

il ? se demandait-elle. N'est-ce pas égal, à présent que tout a péri, que tout a fini, qu'ils périssent aussi? » La chambre s'éclairait de plus en plus ; on voyait passer les gens devant les fenêtres, on entendait des bruits de voix.

— Et moi, mon jeune barine, recommença encore une fois le paysan, je viens à Oshmiany... Et comme Aurore ne répondait pas, il continua : — On dit que le général Platofï arrive ici avec ses cosaques... et moi...

La porte s'ouvrit à ce moment, Mosséévitch entra. Voyant le moujik, il s'arrêta.

— N'aie pas peur, dit Aurore descendant du poêle, c'est un des nôtres. Eh bien, quoi de nouveau?

— Partons ! ils attendent leur Bonaparte.

— Où cela?

— Et comment le sais-tu ?

— Ils répètent toujours « empereur, » en montrant la route.

— Sors le traîneau : nous aurons encore le temps dé rejoindre les nôtres.

Le cosaque alla chercher le cheval ; Aurore le suivit dans la cour ; un jour pâle se levait, mais la rue était déjà pleine de monde. Chacun avait l'air trou- I blé, car Napoléon était en retard de plus de trois heures.

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