‹ Moscou en flammesChapitre 4 sur 23 · Mitinka, diminutif de Mitia, ou Dmitry · texte numérisé non relu

Mitinka, diminutif de Mitia, ou Dmitry

— Maintenant, Vassili, adieu ! au revoir !

Les chevaux s'enlevèrent. Iéfiniovna pleurait. Mitia regardait, souriant, faisant de loin le signe de la croix sur son ami et sur la vieille bonne. Une pouvait détacher ses regards de la chère maison, entourée de bouleaux, avec ses pigeons tourbillonnant au-dessus des toits. C'est là qu'il était né, qu'il avait grandi, jusqu'au moment où Ilia Trapinine, à la demande de son père, l'avait emmené à Moscou et plus tard, l'avait fait entrer au service à Saint-Pétersbourg.

Mitia parti, Pérovsky se mit en route dans la direction de Smolensk. A son départ la nuit tombait. Non loin de Novossëlovka, en traversant une rivière, il demanda à son cocher ce que c'était que ces constructions qu'on apercevait vaguement au loin.

— C'est Borodino, répondit l'homme.

Le nom de ce village était destiné à vivre à jamais dans la mémoire du peuple russe.

Les chevaux marchaient grand train. Pérovsky, encore sous l'impression de sa dernière entrevue avec Aurore, se laissait aller à ses rêveries :

« Que fait-elle à cette heure, ma souveraine ? Comme elle m'aime ! Oh ! oui, je crois à notre bonheur... »

D'autres images succédèrent à ces songes d'avenir. Il se revoyait enfant à Potchepp, une riche propriété dans le gouvernement de Tchernigoff, avec l'immense maison construite par l'architecte Rastrelli. et le jardin splendide qui l'entourait, descendant jusqu'à la

rivière. Il se rappelait sa rnère Anna Mikhaïlovna, grande et belle, au teint éblouissant, à l'énorme tresse et aux sourcils noirs. Elle était occupée dans la maison du maître, où elle habitait une aile avec ses deux fils. Pendant l'enfance de Vassili, le comte résidait rarement dans la grande maison ; les enfants ne le voyaient qu'à l'église, ou lorsqu'il passait, se rendant à la promenade ou chez les voisins. Les allées ombreuses du jardin, les élégants pavillons, les parterres et le labyrinthe de peupliers d'Italie où les garçons, en l'absence du comte, se cachaient et jouaient avec d'autres entants d'employés, tout cela, dans le souvenir de Pérovsky, se confondait avec les larmes de sa mère quand elle embrassait ses fils en disant :

— Mes faucons ! mes petits faucons ! que deviendrezvous? quel sera votre sort?...

Un incident surtout lui était resté présent. Au retour d'un pèlerinage que sa mère avait fait avec ses enfants, le comte arriva de Saint-Pétersbourg, où disaiton, il occupait un poste éminent : il venait se reposer à Potchepp pendant l'été. Le lendemain de son installation au château, il fit venir Anna Mikhaïlovna et ses enfants. Tous trois furent introduits dans le cabinet du comte. Celui-ci, en robe de chambre de velours violet, les cheveux poudrés, était assis à son bureau.

— Bravo î dit-il quand les deux gamins eurent achevé de lui réciter de leur mieux l'ode de Dierjavine, de beaux garçons, ma foi ! et il les embrassa.

Tout en arrangeant sa cravate et les dentelles de ses manchettes, il donna à chacun d'eux une bourse pleine d'or :

— C'est pour des noisettes, leur dit-il, en souvenir de votre défunt père qui a été pour moi un ami, un serviteur fidèle. Je lui ai donné ma parole de veiller

sur ses orphelins ; il s'agit maintenant de commencer vos études : vous irez à Moscou.

Les enfants regardaient curieusement le cabinet orné de tableaux précieux, de statues, de trophées de chasse. Leur mère, qui se tenait sur le seuil, essuyait des larmes de joie. Son fils aîné partit le premier ; un peu plus tard, Vassili le suivit. On lui donna un précepteur étranger, puis on le plaça dans un pensionnat et plus tard à l'université.

A l'âge de huit ans, Vassili apprit à Potchepp, d'un écrivain de village, ivrogne de profession, jadis séminariste, que le comte était son père, mais qu'il ne l'avouait pas par orgueil, car il demeurait auprès de l'empereur à Saint-Pétersbourg, où il était ministre.

— Est-il défendu aux ministres d'avoir des enfants? demanda Vassili surpris.

— Tu n'es qu'une bûche, et rien de plus. Certainement, cela leur est défendu, déclara le savant de village.

Vassili rapporta cette conversation à sa mère. Celleci lui dit que si jamais le comte apprenait qu'on jasait sur leur parenté avec lui, il en serait très irrité et les priverait tous de ses bontés. Dès lors Pérovsky, quand ses camarades le questionnaient sur son père, leur répondait :

— Je suis orphelin de naissance ; mon père, petit propriétaire de l'Ukraine, a été intendant dans la maison d'un comte...

Après avoir passé ses derniers examens à l'université, il écrivit à sa mère une lettre débordante de bonheur. Il ne l'avait pas vue depuis sept ans, il lui annonçait son arrivée, pressé qu'il était de la retrouver, de revoir le pays, la chère maison, et de jouir enfin de

la liberté. A ce moment, il vit entrer chez lui un vieil employé, à lui inconnu, un sourire mielleux sur les lèvres, une loupe sur la tète. Cet homme l'ayant félicité de la part du comte, lui annonça que grâce à son généreux bienfaiteur, il venait d'être inscrit à l'étatmajor, et que, pour ne pas perdre son rang d'inscription, il était bon qu'il se préparât à partir pour Saint- Pétersbourg. Il lui remit en même temps la somme nécessaire à son équipement, et lui demanda quand il pensait se mettre en route.

— Dans huit jours, répondit Vassili, après un instant de réflexion.

Ilia Trapinine, avec toutes ses instances, ne parvint pas à le retenir au-delà du terme fixé. Vassili brûlait d'impatience d'arriver à Saint-Pétersbourg et de voir son père.

« Nul doute, se disait-il, que le comte ne me reconnaisse enfin. Je ne suis plus le petit villageois de Potchepp : me voilà officier. S'il ne me donne pas encore son nom et son titre, — je n'y songe même pas, — ne me donnera-t-il pas, entre quatre yeux, le nom de fils?... J'aurai un père... et quel père !... Tout le monde vante ses qualités, son amour pour les sciences et les arts, sa loyauté, son esprit. Je vivrai chez lui, je verrai tous les jours de près ce grand homme d'état, il me permettra de l'appeler mon père !... »

L'attente de Vassili devait être trompée. Le comte évitait visiblement tout ce qui aurait pu trahir leurs liens de famille ; il jugea inopportun de loger son fils chez lui. Le même vieillard, qui se trouva être un employé de la chancellerie privée du comte, vint trouver Vassili à l'hôtel, le lendemain de l'entrevue du fils et du père, alors que Vassili se croyait à l'apogée du bonheur. Il lui demanda avec intérêt où il comptait se

loger, s'il était content de son service et de ses chefs, et s'il n'avait besoin de rien ; mais il lui fit comprendre en même temps que son avenir dépendait absolument de deux choses : sa discrétion et son silence. Vassili, le cœur serré, déclara qu'il s'inclinait devant la volonté du comte.

Un jeune cousin d'Ilia Trapinine, que Pérovsky avait rencontré à Moscou chez son ami, Dmitry Nicolaiévitch Oussoff, venait d'être nommé, comme Vassili, officier d'état-major. Il arriva à Saint-Pétersbourg avec une lettre d'Ilia. Vassili prit en grande amitié le nouveau venu. Ils ne se séparaient presque plus. Lorsque plus tard, à Moscou, au bal des Mélédinsky, il rencontra Aurore et confia à son nouvel ami le sentiment qui remplissait son cœur, Mitia pâlit, rougit, et dit en lui serrant fortement la main :

— Ecoute, Pérovsky : depuis le mariage d'Ilia avec la sœur d'Aurore, — il y a un an, — je n'ai pensé qu'à elle. Aujourd'hui, après t' avoir entendu, je te cède ce trésor...

— Pourquoi prendre les choses si fort au sérieux? dit Vassili surpris et un peu embarrassé. Qu'est-ce qu'une rencontre de bal ? N'en fait-on pas tous les jours ?

— Tu verras ! tu verras ! Souviens-toi seulement de mes paroles, répondit Mitia. Je le sens, j'en suis sûr, Aurore sera à toi...

Il ne s'était point trompe : Pérovsky partait pour la guerre l'heureux fiancé d'Aurore.

A Mojaïsk, Vassili prit la poste, se dirigeant vers le quartier-général de l'armée de Vilna. Arrivé au relais, il remit sa feuille de route au maître de poste et demanda des chevaux, au plus vite. L'homme sortit pour donner des ordres, et rentra aussitôt :

— Les chevaux seront prêts tout à l'heure, dit-il; seulement, — il avait l'air troublé, — des voyageurs qui viennent d'arriver demandent à vous parler.

— Où sont-ils?

Le maitre de poste lui montra la salle des voyageurs. Un individu maigre et pâle vint à sa rencontre. Il portait un dolman noir à boutons d'argent. Vassili recula d'un pas : il venait de reconnaître Gérambeau. Derrière lui se tenaient deux hommes, l'un âgé, l'autre un adolescent, vêtu au dernier goût du jour.

— Vous êtes surpris, dit Gérambeau en français, et je ne le suis pas moins que vous, de cette rencontre inattendue. Je me rendais avec ces messieurs dans la terre de l'un d'eux, mais puisque vous voilà...

— Que me voulez-vous? demanda Pérovsky d'un ton sec.

— Monsieur Pérovsky, continua Gérambeau d'une voix hésitante, vous comprenez... nous marchons tous deux vers le même but, but honorable...

— Pour ce qui regarde l'honneur, laissez-moi le soin d'en juger.

— Vous aviez plus de chances, j'étais prêt à me retirer, je me suis retiré même...

— Enfin ! enfin ! s'écria Pérovsky perdant patience. Gérambeau se tut un instant; ses lèvres tremblaient... Ses compagnons le regardaient en silence.

— Comprenez-moi, M. Pérovsky, dit-il ; il y a deux jours de cela, je vous ai vu à l'aube avec une dame ; elle n'est pas encore à vous, et vous la poursuivez, vous vous promenez avec elle...

— Je ne me doutais pas que l'espionnage...

— Que voulez- vous dire ? Je... j'exige... Vassili le toisa du regard.

— Une satisfaction ? demanda-t-il, un duel ?

— Précisément!

— Où? Ici?...

— Ici même, et sans quartier.

— Mais, n'oubliez-vous pas que nous avons la guerre! Et, d'ailleurs, je n'ai pas de témoins.

— Eh bien ! l'un de ces messieurs ; et Gérambeau désignale jeune homme...

— On n'adresse pas de pareilles demandes à des inconnus, répliqua Vassili. Enfin, apprenez-le, elle est ma fiancée...

Gérambeau éclata de rire, Yassili s'élança sur lui... Au même instant la porte s'ouvrit. Deux voyageurs entrèrent, un officier d'infanterie et un médecin militaire, Mirtoff, qui avait connu Vassili à Saint-Pétersbourg. Eux aussi se rendaient au premier corps. Prévenus par le maître de poste, ils se hâtaient d'intervenir dans la querelle et d'y mettre fin. Vassili donna sa carte à Gérambeau, salua et sortit.

Le docteur Mirtoff, beau, gros, et toujours gai, sermonnait Pérovsky.

— Quelle idée aviez-vous donc de gaspiller vos forces et votre temps pour ce squelette ambulant ? N'avonsnous pas assez d'ennemis vivants devant nous ? disait-il.

Vassili lui serra la main, et monta dans sa kibitka.

— N'oubliez pas, après la guerre... lui cria du perron Gérambeau encore bouillant.

— A vos ordres, répondit Pérovsky.

La charrette s'ébranla; au son de sa clochette, Vassili songeait à son départ de Moscou, à ses adieux à Aurore. « Et celui-là donc, qui s'est mis en tête de me faire peur... de me l'enlever! Ah! personne ne me la prendra ! »

Parvenu au quartier-général du premier corps d'armée, Pérovsky s'empressa d'annoncer son arrivée à Aurore. « Tout le monde, disait-il, croit la guerre inévitable, les troupes marchent, sans qu'on sache encore rien de précis. »

Moscou, pendant ce temps, commençait à s'agiter. Les journaux étrangers, les Bouches de l'Elbe et le Courrier de Hambourg, apportaient des nouvelles alarmantes. La guerre était là. On disait que le tsar avait quitté brusquement Saint-Pétersbourg, et se trouvait depuis plus d'un mois à Vilna. Mais tous ces racontars étaient incertains.

Après le rappel des officiers en congé, on apprit que le comte Rostopchine avait reçu un courrier porteur d'importantes dépêches. On en parla d'abord tout bas, puis on en vint à dire ouvertement que Napoléon, sans déclarer la guerre, était entré depuis quelques jours sur le territoire russe avec des forces énormes, et s'était emparé de Vilna sans la moindre résistance.

Le 6 juillet, un autre courrier apporta à Rostopchine la proclamation que le tsar adressait à Moscou, et l'ordre de mobilisation de la milice. En même temps, on apprenait le serment prononcé par Alexandre, de ne point remettre l'épée dans le fourreau tant qu'un soldat ennemi aurait le pied sur le sol russe. On répétait aussi les paroles qu'il avait dites, une année auparavant, en parlant de Napoléon : « Il n'y a pas place pour nous deux en Europe. »

Le 16, le tsar arrivait à Moscou, qui l'accueillit avec

transport. Au bout de deux jours, après avoir reçu la noblesse et les députations des marchands, il repartait pour Saint-Pétersbourg, d'où l'on expédiait, disaiton, les archives et le trésor à Iéroslaw...

La plus grande effervescence régnait à Moscou. On parlait d'organiser une défense nationale. La milice s'exerçait. Les plus grands seigneurs, les comtes Mamonoff et Soltikoff, déclarèrent qu'ils équipaient à leurs frais deux régiments de cavalerie. Les boulevards de Twer et Nikitsky fourmillaient de curieux, se transmettant les nouvelles. Les femmes admiraient les brillants uniformes, tout battant neufs, des cosaques de Mamonoff.

La victoire de Kliastitza, remportée à la fin de juillet par Wittgenstein, fit éclater une immense allégresse. Les officiers de la garde et de l'armée, autrefois l'orgueil des bals de Moscou, aujourd'hui porteurs de dépêchés, parcouraient la ville, entrant dans les confiseries grecques et suisses, où l'on échangeait à voix basse les nouvelles des journaux étrangers. Tout le monde attendait la victoire décisive.

Le temps passait et, le 12 août, les Moscovites apprirent avec épouvante que l'armée avait abandonné Smolensk. La route était ouverte aux Français. On discutait le désaccord survenu entre les deux commandants en chef de l'armée, Bagration et Barclay .de Tolly. L'opinion publique attribuait à ce désaccord le fait que les troupes russes n'étaient jamais là pour repousser les attaques des Français. Les beaux esprits chantonnaient certains couplets composés autrefois :

Vive l'état militaire,

Qui promet à nos souhaits

La retraite en temps de guerre,

La revue en temps de paix !

Barclay de Tolly, prudent et lent, qui par ses mouvements de recul attirait Napoléon au fond d'un pays hostile, était tenu pour traître; on défigurait son nom avec mépris, on l'appelait Boitai (la i tolho (bavarde et rien de plus). Dans le nom de son rival, Bagration, on découvrait le vrai chef et le futur sauveur de la Russie : Boa, Dieu, rati, de l'armée, one, lui.

Mais c'est le prince Koutouzoff, le vainqueur des Turcs, qui fut appelé au commandement en chef. L'empereur, cependant, ne l'aimait pas, et quelques initiés prétendaient qu'il avait dit à cette occasion : « La nation l'a voulu ; j'y ai consenti, mais je m'en lave les mains. » Lorsque, d'après l'Apocalypse, on transforma le nom de Napoléon en celui d'Apollyon, l'ange de l'abîme, quelqu'un découvrit, toujours dans l'Apocalypse, que l'antechrist serait terrassé par la main de l'archange Michel. Or, Koutouzoff portait le nom de l'archange. Comment ne se serait-on pas attendu à l'extermination prochaine de Napoléon et de ses armées ?

Cependant Moscou voyait arriver les blessés de Smolensk ; son enceinte se dépeuplait ; les dames pour lesquelles, au dire de Rostopchine, le Pont-des-Maréchaux était la patrie et Paris le royaume des cieux, les dames s'enthousiasmaient pour la cause nationale, et demandaient aux militaires si le dernier combat n'aurait pas bientôt lieu.

Depuis cent années, aucun ennemi du dehors n'avait foulé le sol russe ; aussi les vieux Moscovites s'indignaient-ils en pensant qu'à la mi-juin quasi personne ne croyait à la possibilité de la guerre, tandis qu'en juillet la Russie était envahie.

Une partie du grand monde continua t encore à se montrer dans les bals et au théâtre ; d'autres visitaient

assidûment les couvents et les églises. On faisait des bandages et de la charpie, on écoutait des récits de morts et de blessures, surtout on prenait ses mesures en vue de quitter Moscou...

Il n'était plus question de la grandeur sublime de Napoléon ; on récitait, au contraire, les vers des royalistes français :

0 roi, tu cherches la justice !

ou les ïambes patriotiques russes :

Arrogant Caulaincourt, vassal du mauvais Corse !

Enfin le tsar, une fois décidé à ne pas poser les armes tant qu'un soldat étranger serait sur le sol de la patrie, n'était plus traité d'idéaliste et de rêveur.

— Vous verrez, disait de lui Rostopchine qui était au su de chacun, en correspondance intime avec le tsar, vous verrez que dans ce bouleversement universel, au milieu des malheurs de la Russie, le bandeau tombera de ses yeux : il a commencé par La Harpe et finira par Aractchéeff; il rassemble déjà, d'une main plus ferme, les rênes flottantes du char de l'état...

Deux mois s'écoulèrent. Aurore écrivait souvent à Vassili qui, de son côté, lui racontait les marches, les lieux qu'il traversait, lui parlait de Barclay, lui faisait des récits enthousiastes de la jonction des deux armées russes, et du glorieux combat, — quoique non réussi, — de Smolensk. Elle savait le reste par son beau-frère. Ilia Trapinine, en effet, grâce aux relations de la vieille princesse, avait journellement accès au club du commandant en chef de Moscou : c'est ainsi qu'on appelait alors les réunions du matin chez le comte de Rostopchine.

Ce qui inquiétait Ilia et la famille de la princesse, c'était l'absence de nouvelles de Mitia Oussoff. Etaitce paresse de sa part, ou bien ses lettres se perdaientelles dans le désordre des camps ? Bref, on ne savait rien de lui.

— Qui sait s'il n'est pas tombé amoureux de quelque belle Polonaise ? disait la princesse à ses petitesfilles et à Ilia pour les tranquilliser.

Le temps marchait. Aurore transmettait à Yassili les nouvelles de Moscou, l'émotion générale, l'arrestation et le renvoi des suspects qui étaient surtout des étrangers, les proclamations de Rostopchine, le transfert des archives, des reliques et des trésors des églises; elle lui pariait du départ de leurs connaissances: « Les plus prudents s'en vont dans leurs propriétés les plus éloignées, d'autres lambinent, disait-elle, croyant aveuglément à Rostopchine qui plaisante les partants, jurant à qui veut l'entendre que le scélérat n'entrera jamais à Moscou. Mais le peuple, lui, flaire le malheur, il s'agite; le vieux valet de chambre de la princesse, Vlass Sissoiévitch, et la ménagère Mérimiasha, répètent depuis longtemps : « On finira par nous faire tomber tous dans la nasse. »

Grâce à l'activité de son beau-frère, Aurore réussit à envoyer la plus grande partie de ses lettres à Pérovsky par les courriers partant pour les deux armées qui se repliaient incessamment sur Moscou.

Vers la mi-août, au moment où les troupes russes rétrogradaient vers Viazma, Yassili reçut une lettre d'Aurore.

« Depuis plusieurs jours, disait-elle, je ne suis pas arrivée à prendre la plume pour t'écrire, et pourtant j'ai une grande nouvelle à t'annoncer : grand'nière s'est enfin décidée à faire emballer. Le remue-ménage dans la maison, des caves au grenier, est inimaginable. Aujourd'hui cependant nous commençons à respirer .

« Loin de toi, qui es la joie de ma vie, il n'y avait plus que la musique qui me fût une consolation. Je jouais et chantais dans une chambre en haut, tu sais, celle dont les fenêtres donnent sur le jardin. Il va falloir dire adieu à ces choses, aux airs que nous chantions ensemble... Bientôt aussi je quitterai ma chère chambrette, mon paradis, où j'ai tant pensé à toi. J'ai fait mes dévotions à l'église de Saint-Ermile : comme j'ai prié pour vous tous ! . . .

«Un certain Figuner, ennemi juré de Napoléon, s'est présenté dernièrement chez Rostopchine, avec un projet qui permettrait, disait-il, de terminer la guerre du coup, en un jour. Le comte lui a conseillé de soumettre son plan au grand état-major.

« Notre maison est entourée d'une masse de chariots ; on les remplit tous. Chacun quitte Moscou, c'est la fuite hors d'Egypte. Les premiers à disparaître ont été les « petits-maîtres, » les civils qu'aucun service ne retenait. D'après les rapports des corps-de-garde, aux barrières, plus de quinze cents voitures de maîtres ont quitte Moscou en un seul jour... Les chevaux de louage sont hors de prix : notre voisin Toutolmine a payé trois cents roubles pour une troïka qui ne le conduira qu'à cinquante verstes d'ici. Les Arkharoff sont partis pour le gouvernement de Tamboff, les Apraxine pour celui d'Orel, les Tolstoï pour Simbirsk. Les pauvres petites élèves des instituts ont été emme-

nées en charrettes à Kazan. On dit Iéroslaw et Tamboff tellement remplis de fuyards qu'on ne peut plus trouver à s'y loger. Je t'ai déjà écrit qu'Ilia a expédie, au commencement du carême, Xénia et l'enfant dans la terre de grand' maman, au gouvernement de Tamboff. . .

« On prétend que, même aux environs de Moscou, il y aura du danger : les paysans s'agitent et, au lieu de garder le bien de leurs maîtres, se partagent ce qu'ils peuvent et s'enfuient dans les bois. Dernièrement, une bande de paysans ivres a rencontré la voiture qui emmenait de Moscou Fanny Strelnikoft' avec ses mioches (te souviens-tu de ces enfants que tu admirais sur le boulevard ?) ; la voiture fut entourée; on menaçait, on criait : « Où allez-vous, seigneurs? est- « ce que vous auriez des ennuis ? Moscou ne vous « plait-il donc plus? Voyons, sortez de vos carrosses, « il faut que vous deveniez aussi des travailleurs com- « me nous autres... » Is'est-cepas que c'est horrible? S'il ne s'était pas trouvé là les plantons d'un colonel blessé qui leur ordonna de disperser cette horde de sauvages, Dieu sait comment la chose aurait fini. J'ai raconté l'affaire à grand'maman, avec ménagements, cela va sans dire. Elle a été d'abord très effrayée, puis a fait chanter un Te Deum de voyage et a aussitôt donné des ordres pour qu'on préparât la dormeuse, mais, depuis, elle a remis encore notre départ, persuadée que les bruits d'approche de l'ennemi sont absurdes ; elle répète toujours la même phrase sur ce que nous reculons au lieu d'avancer : — C'est pour mieux sauter, dit-elle. — Elle ne change en rien sa manière de vivre. Dernièrement, je lui ai lu une brochure de Mine de Staël. Tu sais que cette dernière est arrivée à Moscou, où on ne s'attendait guère à la voir.

Pendant toute une soirée qu'elle a passée chez nous, elle a parlé avec tant d'esprit et de feu que, malgré le mal de tête que j'avais et que ses éclats de voix augmentaient encore, je n'ai pu me résoudre à quitter le salon. Elle est enchantée de la Russie ; elle nous compare aux œuvres de Shakespeare dans lesquelles, ditelle, tout ce qui n'est pas erreur est sublime, et tout ce qui n'est pas sublime est erreur.

« Les boulevards sont déserts, il n'y a de plein que les auberges. La semaine dernière, au restaurant Tardini, deux civils furent souffletés par des marchands parce qu'ils parlaient français. Un autre, pris devin, fut maltraité parce qu'il s'était écrié, en parlant du renvoi par Rostopchine du directeur des postes : « C'est ça, un général qui envoie en exil un autre gé- « néral î en voilà des affaires! » Apprenant cela, grand'mère s'est couchée dans son oratoire et a pris de l'eau des carmes ; et lorsque je lui ai fait observer que, grâce à ce monstre de Napoléon, notre position deviendrait désespérée, elle m'a répondu : « Ecoute- « moi, Aurore ; je connais Bonaparte je lui ai même « parlé ; je le répète : c'est l'homme du destin, voilà « sa vraie définition, un grand génie et non pas un « spoliateur et un brigand, comme veulent bien le « dire ton idole, cette bavarde de Staël et les procla- « mations de Rostopchine, quoique Rostopchine et « Mme de Staël ne soient pas les premiers venus, j'en « conviens ; mais ce n'est pas pour faire du mal que « Napoléon, à l'apogée de sa gloire, amène ici la moitié « de l'Europe, à moi, pauvre vieille femme sans dé- « fense, et qui plus est, l'une de ses connaissances. « Koutouzoff aussi ne le permettrait pas... Du reste, « je suis malade, ajouta-t-elle, ne le vois-tu pas? Karl « Ivanovitch vient de me prescrire un nouveau remè-

« de... Il faut attendre qu'il ait agi : que deviendrais- « je à la campagne? qui me soignerait dans ce désert ? « Jamais je n'arriverai vivante aussi loin !... »

« Tu vos, mon bien-aimé, que nous ne bougeons pas encore. Nous prions, nous parfilons, nous vous suivons en pensée. Encore un mot : si j'apprends que ton corps d'armée avance aussi vers Moscou, je crois que, sans demander de permission, je me précipiterai à cheval à ta rencontre, et s'il le faut, nous mourrons ensemble pour la sainte Russie... Adieu... adieu... A quand donc l'heure du revoir? Ménage-toi! soigne-toi pour la patrie, et pour Aurore qui t'aime !... »

La veille de l'Assomption, la ménagère Mérimiasha et le vieux valet de chambre Ylass causaient ensemble au fond de la grande cour, vers le garde-meuble.

— Nous voici sous le courroux de Dieu, disait Ylass en regardant par la porte que tenait à demi fermée la ménagère ; on passe sa vie à servir, et voilà que tout d'un coup, tout ce qu'on avait amassé risque de s'en aller à vau-l'eau...

— Où donc te cachais-tu ?

— Mais j'étais comme toujours dans l'antichambre. Je n'ai pas encore emballé la livrée rouge à galons, ni la pelisse de sortie, rien...

— Serpent que tu es ! pourvu que tu puisses bourrer ton nez de tabac, tu es content. Attends un peu ! je parlerai à la princesse : elle ôtera son soulier de son petit pied et te soufflettera avec ! Cela te plairaitil?...

Dans la remise, deux maçons travaillaient depuis la

veille ; ils élevaient secrètement, sous la surveillance

. de Karpp, le portier, un mur du sol au plafond. C'est

derrière ce mur que Mérimiasha, avec l'aide de gens

sûrs, transportait depuis le matin les objets qu'on n'avait pu charger sur les charrettes.

— Mérimiasha Dmitrievna, ne me refusez pas, suppliait Vlass en tournant dans ses mains un gros paquet.

— Mais enfin, que veux-tu ?

— J'avais préparé ceci pour ma mort, une redingote en mi-coton, une paire de bottes neuves, un gilet et du linge, enfin tout ce qu'il faut...

— Voilà encore ! Bon ! Tu veux que je mette tes guenilles par-dessus le trousseau de mademoiselle... Crois-tu qu'on l'ait préparé pour cela?

— Mais si ces démons arrivent, ils pilleront tout... Laissez-moi donc mourir en chrétien !

— Ah ! vous êtes bien toujours les mêmes ! A mon avis, il n'y a qu'une chose à faire, brûler ce qu'on ne peut pas emporter, afin de ne rien laisser à ces maudits. Enfin, vieux renard, donne tes nippes !

Et la ménagère lança le paquet aux maçons.

— Et le mien aussi, Mérimiashoushka, notre lumière ! bredouillait Ermile l'octogénaire, qui vivait avec la valetaille et ne quittait plus le poêle depuis des années.

— Et les nôtres aussi, s'écrièrent les premières femmes de chambre, Douniasha, Stesha et Lousha, qui accouraient sûmes de Varlashka, un négrillon baptise qui faisait partie du service personnel de la princesse.

— En voilà des gens ! Encore d'autres ! Bon ! où voulez-vous que je mette tout cela? Enfin, donnez : il n'y a rien à faire avec vous, criait Mérimiasha qui, elle,, avait depuis longtemps mis ses richesses à l'abri ; posez vous-mêmes vos paquets, et plus vite !... Et vous, les amis, disait-elle aux maçons, murez-moi ça de façon qu'on ne s'aperçoive pas que le mur est

neuf: nous mettrons devant des sacs d'avoine, du foin, de la paille...

Cette cachette ne suffisant pas à Mérimiasha, elle fit creuser au jardin, derrière la cave aux légumes, un énorme trou. Le portier, long et voûté, très pâle, apporta dans la nuit, aidé du jardinier, une quantité de choses appartenant aux maîtres et aux serviteurs. On recouvrit le trou avec des planches, habilement dissimulées sous de la terre et du gazon. Le jardinier reçut l'ordre d'arroser l'herbe afin qu'elle ne séchât pas.

La dernière lettre de Pérovsky à Aurore était datée du 20 août : il l'avait écrite au bivouac, sous les murs du couvent de Kolotzky, et elle avait été apportée par un aide-de-camp de Koutouzoff, venu à Moscou pour presser l'envoi de chirurgiens sur le théâtre de la guerre. Vassili disait que l'armée avait enfin reçu l'ordre de prendre position devant Mojaïsk, ce qui faisait grand plaisir aux troupes, car on allait sans doute livrer une bataille décisive. « Prépare-toi, cependant, à recevoir une triste nouvelle qui m'a bien ému : le pauvre Mitia a été grièvement blessé à la jambe, d'un éclat d'obus, dans l'affaire qui a eu lieu près de l'Osma : il doit avoir été envoyé avec un chirurgien à Moscou, dans la calèche du prince Tiénisheff, blesse lui aussi. Préviens Ilia et allez à sa rencontre après avoir fait avertir Karl Ivanovitch, à moins qu'on ne vous l'ait enlevé avec les autres médecins... Ame de mon âme, ma joie, nous reverrons-nous ? Le reverrons-nous encore dans ce monde, notre Mitia? Ce garçon si jeune, si fort, on ne peut y penser... Voilà que ça commence : que Dieu te garde ! qu'il nous garde tous ! »

Ces lignes ne trouvèrent plus Aurore à Moscou ; elle était partie pour Lioubanovo avec Ilia. Le négrillon Yarlashka présenta la lettre à la princesse sur un plateau d'argent.

— Sainte mère de Dieu ! Les Français sont à Mojaïsk, s'écria Anna Arcadievna en parcourant la lettre qui tomba de ses mains ainsi que ses lunettes, et elle, la folle, elle est à deux pas de l'ennemi, à Lioubavono ! Et Mitinka blessé ! . . . Mérimiasha ! Vlass ! où sont mes lunettes ? Appelez les cochers ! Dépêchez-vous ! sauvez, sauvez mademoiselle ! Ils la feront prisonnière !...

Quelques jours après l'Assomption, léfimovna, la bonne, avec sa petite-fille Fénia, était assise sur le perron de la maison des Oussoff, à Novossëlovka. Le staroste Klimm et quelques paysans, vieux et jeunes, se tenaient aussi là, assis sur les degrés ; on parlait des bruits alarmants qui couraient le pays, des batailles qui avaient eu lieu, de l'arrivée possible de l'ennemi à Novossëlovka : un homme, venu ce même jour de Viazma, disait qu'on y entendait distinctement la canonnade.

— Le vieux seigneur est au delà du Volga... Que faire en son absence ? se demandaient les paysans. Comment sauver son bien et le nôtre ?

— Où se cacher ? dit quelqu'un. Les paysans de Tatarinoff se sont réfugiés dans la forêt, et là même on les a dépouillés...

— Il faut attendre... Il ne faut rien faire sans les autorités !

Ce jour-là, Iéfimovna avait caché dans les greniers et le garde-meuble tout ce qui avait le plus de valeur. Une partie des effets, qu'elle n'avait pas eu le temps de mettre à l'abri, gisaient sur l'herbe.

— Ecoute, baboushka 1 Iéfimovna, dit un petit moujik nommé Korney, à la tête chauve, l'air chétif, mais très vif, et qui toussa avant de continuer, tu ne t'offenseras pas si je parle. . .

Ce Korney avait vu du pays, étant allé non seulement à Moscou et à Kazan, mais jusqu'à Saint-Pétersbourg.

— Parle, dit la vieille bonne d'un air important, du moins si ce que tu as à dire en vaut la peine.

— On assure, reprit Korney, que ce Bonaparte n'est Bonaparte que de nom, qu'il est un fils secret de feu l'impératrice Catherine, qui lui a légué en mourant la moitié de l'empire, et qu'il est venu reconnaître notre souverain pour son frère Paul, c'est-à-dire le père de l'empereur.

— Ne radote donc pas, dit sévèrement Klimm en caressant sa longue barbe tout en jetant à Iéfimovna un regard d'intelligence. . .

— Pourquoi l'a-t-on lâché ? dit Iéfimovna inquiète.

— Rends-moi la moitié de mon empire, continuait le narrateur, l'autre te restera : je donnerai la terre aux paysans avec tout ce que possèdent les seigneurs ; ainsi nous ne serions plus les sujets du tsar, mais ceux de Bonaparte... Voilà ce qu'on dit.

— Karnioushka. je te préviens que tu auras ton affaire quand viendra l'ispravnik. Je lui dirai ce que

Page 1