Laptys, chaussure tressée en écorce de tilleul
Lespaysans, après s'être concertés à voix basse avec Kliinm, transportèrent avec mille précautions le blessé dans la maison. Celui qui se donna le plus de peine, qui s'agita plus que personne pour le jeune maître, fut précisément Korney le chauve, celui qui venait de parler de Bonaparte.
— Voilà donc notre Dmitry Nicolaevitch ! On dirait qu'il a été crucifié, disaient les paysans en s'essuyant les yeux.
— Nous avions deux blessés, dit l'aide-chirurgien à Kliinrn, le lieutenant-colonel prince Tiénisheff et votre maître ; nous étions d'abord dans la calèche du prince...
— Où donc est le prince? demanda Klimm.
— Nous l'avons laissé à Gjatsk... Il est mort... Votre maître ne sait rien encore, il croit que nous l'avons mis à l'hôpital. La calèche s'étant cassée, nous avons eu beaucoup de peine à décider ce voiturier à nous amener jusqu'ici.
— Notre ange restera-t-il en vie ? demanda en hésitant Iéfimovna... Si jeune, si beau, l'enfant que j'ai soigne ! Ah ! quel malheur, et pourquoi m'avoir ainsi abîmé cet enfant?...
— Il vivra, répondit le chirurgien inquiet et regardant de côté avec ses yeux rougis par la poussière et l'insomnie. La blessure est mauvaise, mais Dieu nous viendra en aide... Pourvu que nous arrivions à Moscou! Là, il y a des hôpitaux, des médecins.
Iéfimovna leva les yeux vers l'image suspendue dans l'angle de la chambre, fit le signe de la croix, retroussa' ses manches et aidée de quelques femmes, se mit à l'ouvrage.
Les chambres furent éclairées ; le samovar chantait dans la salle à manger. Iéfimovna tira du garde-meu-
ble un lit de plume et dressa sur la couche de la défunte dame une montagne de coussins. On transporta le tout au salon qu'elle aéra avec soin et parfuma de smolka (1) ; puis on y apporta et coucha Mitia.
L'aide-chirurgien lava l'affreuse plaie béante, la pansa, et mit au blessé du linge qui embaumait la tanésie et la menthe. Pendant ces préparatifs, Mitia était en fièvre ; un léger délire s'empara même de lui, mais après avoir bu avidement deux tasses de thé parfumé, mélangées d'un peu de ses confitures préférées à l'épine-vinette, que sa grosse bonne lui apporta tout essoufflée, les yeux du jeune homme brillèrent et un sourire de bien-être éclaira son visage.
Il fit signe à toute l'assistance de s'éloigner,à l'exception de sa vieille bonne.
— Ah ! dit-il en saisissant sa main calleuse qu'il baisa, la smolka, la tanésie, l'épine-vinette, je me retrouve encore dans mon nid... Mon Dieu, comme je craignais! et comme je suis heureux!... Je vivrai, je vivrai... Mais où donc est-il? où est Vassili Pérovsky?
»— A la guerre, lui aussi, d'où tu reviens, dit Iéfimovna contemplant toujours son enfant bien-aimé. Depuis deux mois que vous êtes partis, nous ne savons rien de vous... Que la sainte mère de Dieu vous protège.
— Comment? Deux mois! mais il me semble que c'était hier...
Il ferma les yeux, gardant quelque temps le silence.
— Donne-moi encore du thé, ma chère bonne... Et nos projets pour l'automne avec Pérovsky, quand