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Mélange de résine, d'encens et d'ambre

nous comptions vivre ici, si heureux, continua-t-il regardant autour de lui. C'est le lit de maman... Comme tu as tout bien arrangé !... Où est papa? Je ne le verrai plus... Oùestllia? Où est Aurore, la fiancée de Pérovsky ?...

— Le seigneur est à Saratoft et Ilia Borïssovitch à Moscou; on disait qu'il viendrait à Lioubanovo, et qu'Aurore Valerianovna viendrait avec lui...

— Bonne chérie, envoie tout de suite quelqu'un, ce n'est pas loin ! Ah! si je pouvais la voir !... Mon père est absent... Je lui aurais demandé sa bénédiction!... Cela soulage... Et puis, elle est si pieuse, si bonne !... Il faut que je te dise... que je t'avoue... je l'aimais depuis longtemps, bien avant que Pérovsky l'aimât.

— Que dis-tu? que dis-tu, mon enfant? Que Dieu te protège! Voilà une affaire! s'écria Iéfimovna en se signant... Pour ce qui est d'envoyer à Lioubanovo, c'est facile...

Elle sortit en s'essuyant les yeux, et fit appeler Froll qui monta à cheval et partit.

— Prends garde aux ravins ! lui criait Korney ; il fait sombre et le cheval est aux maîtres.

Mitia s'endormit doucement. Iéfimovna passa la nuit à son chevet, sans fermer les yeux. A l'aube le blessé s'agita.

— Que veux-tu, Mitinka? Est-tu mal couché?

— A la batterie!... Vise mieux... On vient... disait Mitia dans son délire. Les vois-tu, avec ces queues de cheval sur leurs casques?...

La bonne lui toucha le front, il était brûlant. Après les batailles, il vit une soirée de printemps ; il galopait à côté d'Aurore, il cherchait à embrasser la jeune fille, qui toujours lui échappait :« Aurore, Aurore, c'est moi, regarde-moi!» murmurait-il... Iéfimovna

MOSCOU EN FLAMMES Ci

effrayée alla réveiller l'aide-chirurgien qui dormait dans la chambre à côté.

— Que lui arrive-t-il ? demandait la pauvre femme en regardant cette figure qui se marbrait de taches pourpres.

Le chirurgien s'approcha du malade sur la pointe du pied, le regarda, fit un geste, puis dit :

— Ce n'est rien, laissez-le, je resterai et le veillerai...

Tranquillisée, Iéfimovna fit un signe de croix sur la tète de Dmitry et sortit.

Le jour parut, Froll revint de Lioubanovo. On y attendait Trapinine et Aurore le lendemain. Irène se promettait de le dire à Mitia à son réveil.

— Qu'il dorme, le pauvre enfant ! Le sommeil lui fera du bien ; il prendra après ça du thé, il mangera quelque chose, et puis, avec l'aide de Dieu, on arrivera de Lioubanovo...

Harassée de fatigue,la pauvre vieille s'endormit dans un vestibule. Elle se réveilla assez tard dans la matinée et fut très surprise de voir le chirurgien auprès d'elle. Le soleil entrait par les fenêtres ; la charpie, l'appareil de pansement, rien n'avait été touché ; le front appuyé contre la vitre, l'aide-chirurgien avait l'air de regarder attentivement dans la cour.

« Que c'est étrange ! pensa Iéfimovna, on dirait qu'il pleure... Aurait-il bu ? De si bonne heure !... » Elle jeta un regard sur le buffet aux eaux-de-vie ; il était fermé. Elle se dirigea pensive vers le salon...

— N'y allez pas, murmura le jeune homme d'une voix étranglée, ou plutôt, allez-y, c'est égal...

Prise d'une frayeur soudaine, elle entra. Mitia était couché ; sa tète blonde reposait sur son bras, sa bouche semblait sourire sous sa moustache naissante, ses

yeux bleus, à demi ouverts, regardaient devant eux avec une fixité attentive, d'un regard qui entrevoyait déjà les joies inconnues aux yeux d'ici-bas.

XQI

Des lamentations et des pleurs remplirent la chambre : Dmitry Oussoff était mort.

Dans la salle, où l'on sentait encore la tanésie et la smolka, sur cette même table où hier le samovar chantait sa chanson hospitalière, le mort était couché, revêtu de son uniforme. Dans la remise, le charpentier achevait un cercueil.

On attendait le prêtre, celui-là même qui avait baptisé Mitia; il venait de Borodino. La bière achevée, on y déposa le mort, on alluma des cierges ; Iéflmovna, en tète des paysans, priait agenouillée, en sanglotant. Le soleil remplissait la salle de sa lumière d'or, se jouant sur les tètes des paysans qui s'inclinaient en priant avec ferveur.

« Mon jeune faucon, pensait Irène, tu n'as pas encore vécu, et voilà, on creuse déjà une fosse pour toi, dans ce jardin où tu courais enfant ; tout près de la maison paternelle, sur une élévation, on verra ta tombe de loin... »

Le voiturier loué pour Moscou réparait en hâte sa charrette dans la cour, car l'aide-chirurgien était pressé de retourner à son poste, près du couvent de Kolotzky.

Le prêtre arriva. Il récitait les prières des morts lorsque, derrière le moulin, on vit apparaître des fers de lances ; un détachement de cavalerie approcha...

— Les Français ! cria une voix dans la cour.

Une agitation extrême s'empara de chacun; on courut dans la maison prévenir Irène; les paysans, groupés sur le perron, virent avancer quelques cosaques, précédés d'un gros officier de sapeurs, grisonnant, et portant une longue moustache.

— Qui sont les maîtres ici? dit-il aux paysans; prévenez-les.

— Le vieux maître est au delà du Volga, Excellence, et le jeune seigneur nous a été rapporté hier au soir de la guerre, blessé... et ce matin il est mort, répondit Klimn avec un salut respectueux : on dit en ce moment les prières des morts auprès de son corps.

L'officier se découvrit, et fit pieusement un signe de croix.

— Ce n'est pas un Français : il est de notre religion, dirent les paysans.

L'officier mit pied à terre et, suivi du sergent cosaque, entra dans la maison. Les prières terminées, il fit signe à Klimm de le suivre :

— C'est toi qui es le staroste ?

— Oui, répondit Klimm avec fierté.

— Eh bien, staroste, écoute les ordres que j'ai à te donner, dit à demi-voix l'officier. Incessamment, demain peut-être, notre armée se concentrera dans ces environs : il y aura une grande bataille...

Klimm pâlit et baissa la tête.

— La maison de vos maîtres, avec toutes ses dépendances, gênerait... Ordre a été. donne de l'enlever immédiatement. Ecoute-moi donc avec attention, et combine tout pour que cela soit fait aujourd'hui même... Tu entends... Ordre a été donné... On placera sur cette élévation une batterie, peut-être même

une redoute : la maison se trouverait sous le feu des pièces et gênerait... Tu m'as compris ?

— Gênerait ! sous les coups de canon ! répétait Klimm ahuri et piétinant sur place. Mais où donc transporter toutes ces constructions? Et comment s'y prendre?...

— Tu verras comment ces choses-là se font, dit le sapeur en fronçant sévèrement le sourcil.

— Et nos pauvres cabanes ! Que faire ? C'est la ruine...

— Vos maisons sont au pied de la colline. On verra... Peut-être pourront-elles rester où elles sont.

— Et le mort? dit Klimm.

— Qu'on l'enterre au plus vite ! La nuit approche, dit l'officier en se détournant ; mais surtout qu'on éloigne les femmes, qu'il y ait le moins de bruit possible...

Klimm transmit à Irène l'ordre reçu. Abîmée dans son chagrin, la malheureuse femme resta pétrifiée...

— Père ! s'écria-t-elle en tombant aux genoux de l'officier, ne nous ruine pas ? La maison seigneuriale m'est confiée... Les brigands se retireront bientôt... Où transporter, où eacher les biens du maître, toutes les choses acquises par les pères, les grands-pères, les ancêtres ? Tant de peines, de privations pour rien !

L'officier, l'air contrarié, tiraillait sa moustache. Il prit à part, dans un coin de la chambre, le prêtre et l' aide-chirurgien, et après leur avoir parlé en jetant de côté des regards courroucés, il sortit.

Le prêtre ordonna de rallumer les cierges, le diacre remit ses vêtements de cérémonie et l'office commença. On emporta le cercueil vers la fosse où il fut rapidement descendu. Pendant qu'on la comblait, on attela la calèche des maîtres où l'on fit monter Irène

interdite ; Fénia et le chirurgien s'y placèrent auprès d'elle, et la voiture partit pour Lioubanovo. La nuit tombait.

— Cela vaut mieux pour vous, disait le jeune chirurgien. Je vous accompagnerai jusque-là. Vous serez bien soignées par les maîtres. On dit que le village est à l'abri du feu des canons.

— Brûlez, brûlez tout, mes amis, si telle est la volonté de Dieu, murmurait Irène en s'éloignant. Mais ce n'est pas seulement la propriété des Oussoff qui périra : le malheur, la mort nous attendent tous...

Quand la calèche et le chariot eurent disparu, l'officier, d'un ton qui n'admettait pas de réplique :

— Toi, staroste, et vous tous qui m'écoutez, s'écriat-il, mettez-vous à l'œuvre, et plus vite !... Emportez les effets les plus précieux de vos maîtres et les vôtres, cachez-les comme vous pourrez ; je vous donne pour cela une heure... au plus... Ensuite, de la paille et du feu!

— Qu'est-ce donc, mon Dieu ! gémit une voix dans la foule. On parlait d'ennemis, et voilà que les nôtres...

— De la rébellion ! cria l'officier. Gare la potence!... Larionoff, qu'on le garrotte!...

Les cosaques et les sapeurs s'éparpillèrent en tous sens. Les paysans, affolés, couraient çà et là emportant les premiers objets qui leur tombaient sous la main. Le feu pétilla : c'était un cosaque qui courait vers les meules de foin avec une torche de paille flambante : la ferme brûlait, la fumée s'étendit sur la colline, les femmes, les enfants sanglotaient et criaient...

A la tombée de la nuit, une légère voiture de ville, fermée, roulait rapidement sur le versant boisé de Lioubanovo à Novossëlovka ; deux personnes l'occupaient, Ilia et Aurore. Ils étaient silencieux. Dans

cette ombre qui descendait, et les empêchait de voir ce qui bordait la route, ils croisèrent sans les remarquer quelques cosaques qui battaient les buissons. Ilia songeait à Mitia blessé, dont trois verstes à peine les séparaient encore'; Aurore, elle, se disait : Si Mitia est blessé, qu'arrive-t-il à Vassili ? Il était si pressé de se battre... et la guerre a commencé...

— Qu'est-ce donc, on dirait un incendie?... s'écria Aurore.

Ilia regarda... Oui, c'était bien un incendie.

— Postillon, où est le feu. Ne serait-ce pas du côté deNovossëlovka?...

— C'est justement là ! Les femmes auront voulu manger du pain frais... et on n'aura pas su garder les granges.

La voiture sortit de la forêt. La vue se découvrit. Sur une des hauteurs, des bâtiments en flammes répandaient au loin la lueur de l'incendie. Le moulin, avec ses ailes que commençait à atteindre le feu, apparaissait noir au milieu des tourbillons d'étincelles. Des nuées de pigeons éperdus voletaient au dessus.

On entendit no bruit de roues, une voiture parut, venant à rencontre des voyageurs.

— Oh! gémissait une voix, c'est donc fini! 0 mes faucons! C'est la fin du monde...

C'étaient Iéfimovna et Fénia avec le chirurgien. Tous s'arrêtèrent. Les questions se pressèrent. Ilia, atterré, pouvait à peine se tenir debout. Son jeune favori, presque son enfant, son élève, son frère par le baptême, venait d'être emporté par la mort... Il pleurait. Tantôt il se signait, tantôt il maudissait les Français.

— Voilà ce que c'est, disait -il en serrant les poings :

la guerre ! la barbarie civilisée... le brigandage légal...

Aurore avait fait monter Irène dans sa voiture. Fénia prit place auprès du postillon sur le siège, et le chirurgien s'assit comme il put. Aurore jeta un dernier regard sur Novossëlovka en flammes.

« Implacable fatalité, songeait-elle en frissonnant... Les lois de la guerre... Quelle sera l'expiation de la mort de ce brave, de cet excellent Mitia sur là tombe duquel planait cette rouge lueur? Malédiction sur celui qui a entrepris cette guerre ! Ne se trouvera-t-il donc pas pour lui, comme pour Marat, une nouvelle vengeresse, une Charlotte Corday?... »

La voiture se remit en route, faisant une seconde fois le chemin déjà parcouru. Dans cette même nuit, toute l'armée russe s'avançait des deux côtés de l'ancienne route de Smolensk, et prenait immédiatement >osition.

Payant sans compter postillon et chevaux, Ilia arriva avec Aurore, Iéfimovna, Fénia et le chirurgien, vers midi, à Moscou. Il déclara à la princesse [u'il n'y avait plus une minute à perdre pour partir... ls avaient déjà entendu derrière eux, du côté de

xrjaïsk, une forte canonnade. Néanmoins, la vieille dame voulut encore ajourner son départ.

— Eh bien quoi ? disait-elle, on les battra, ces français, on les chassera...

Ilia perdit patience.

— C'est plus que de l'imprudence! s'écria-t-il. Je rous en supplie, grand'maman, partez tout de suite, sans quoi il sera trop tard : on vous fera prisonnière, on vous volera, on vous effraiera, on vous tuera...

— Ah ! mon cher, répondit la princesse mécontente, faire prisonnière une vieille femme comme moi !...

Enfin, mon bon, envoie chercher le prêtre, qu'il chante un Te Deura. On ne peut pas non plus partir sans avoir consulté le médecin. Fais donc appeler Karl Ivanovitch: tout peut arriver en voyage, un orage peut survenir. . .

— Quel orage y a-t-il à craindre à la fin d'août, grand'mère? dit Aurore.

— Ce n'est pas ton affaire. On a bien vu en septembre... Quanta toi, Ilia, va bien vite chez le comte Rostopchine, et demande-lui si des choses comme celles qui viennent de se passer à Xovossëlovka sont autorisées, même en temps de guerre ? J'écrirai à l'empereur ; il connaissait mon mari et doit s'en souvenir parfaitement. Koutouzoff répondra de tout !...

Le soir du 25 août, veille de la bataille de Borodino 1, le quartier-général du prince Koutouzoff se trouvait établi dans la ferme Michaïlovsky, près du village de Tatarinovo, propriété des Astafieff, à quatre verstes de Borodino. La maison, commode sans être grande, avait été abandonnée par le maître: on y logea le vieux feld-maréchal.

Le ruisseau (le Stônetz) qui va se jeter dans la rivière de Kolotcha, séparait Tatarinovo et la métairie des hauteurs boisées sur lesquelles le commandant de l'aile droite de l'armée, Miloradovitch, avait disposé son corps pour la bataille du lendemain. De là,

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