LA PI.ACK ROUGE
Russie, mais la brique aux mains d"un habile architecte se prête aux plus ingénieuses combinaisons. L'architecte, M. Tchitchagov en a su tirer le meilleur parti; les salles d'apparat de la Douma sont digne du rôle que .Moscou continue déjouer dans la vie de l'empire.
S'il y avait encore de la place dans le Kremlin, c'est dans cette enceinte sacrée, à l'ombre de la tour d'Ivan le Grand qu'aurait dû s'élever le ."Musée historique. On ne saurait ilire qu'il soit déplacé à l'extré-
Palais de la Douma.
mité du forum moscovite, juste en face de Vasili Blajenny. Il a été élevé de 1875 à 18S3 sur les plans d'un architecte d'origine anglaise, si j'en juge par son nom, ^I. Sherwood, mais d'éducation russe, si j'en juge par le style de l'édifice. M. Sherwood dans ce monument entièrement construit en brique, s'est évidemment efforcé de nous donner la synthèse du style russe dans les bâtiments civils, avec son portail trapu, ses clochetons bas, souvenir de l'architecture en bois, ses flèches élevées surmontées de l'aigle bicéphale; l'édifice n'est pas indigne de figurer à côté des riadv dans ce cadre gigantesque au fond duquel flamboie comme un monstre accroupi la masse polychrome de l'église de Saint-Basile.
Dans les collections du Kremlin nous avons déjà pris de nombreuses leçons d'histoire russe. Le musée que dirige actuellement le docte historien de .Aloscou, 3L Zabiéline, ne fait pas double emploi avec ces collections. Il est moins riche en objets précieux mais il a des prétentions plus scientifiques. Ce qu'il prétend nous présenter ce sont les étapes historiques
de l'art russe depuis les origines jusqu'à l'époque de la Renaissance. Non seulement par les objets qu'il expose, mais aussi par la structure même et la décoration de ses salles, il restitue à chaque période de l'histoire sa ph ysionomie artistique. L'escalier est gardé par des lions de pierre comme l'un des escaliers du Kremlin, 1 escalier des lions, interdit
Salle des séances de la Douma.
d'ailleurs au public. Les peintures du vestibule nous présentent les portraits des princes russes depuis Rurik jusqu'à Alexandre IIL Dans les diverses salles se développent successivement sous nos yeux les diverses étapes de la vie russe. L'intérêt de ces salles est double : elles nous instruisent tout ensemble par les objets qu'elles renferment et par les peintures dont elles sont décorées. Aussi dans la salle de l'âge de pierre Vaznetsov — le Cormon russe — développe des scènes de cette époque primitive ; dans la salle de l'âge de fer c'est Siemiradzki, le grand peintre polonais, l'auteur des Torches de Néron qui a retracé des épisodes représentant la crémation des morts d'après des chronic[ueurs russes et byzantins. A noter dans
l.A PLACE ROL'GR
celle même salle les kamriinyf /\ih]\ ces bonnes femmes de pierre qui abondent surloul dans la Kussie méridionale et qui posent de si irritants problèmes aux archéologues. Elles n'ont rien de commun, ces bonnes femmes de pierre à peine dégrossies avec la Vénus de 31ilo, même sans bras. La salle consacrée aux populations du Sud de la Russie a été décorée
J-e Musée historique.
par le célèbre peintre de marine Aïvazovsky. Après avoir étudié les débuts de l'art chrétien en dehors de la Russie, nous arrivons à la période où le christianisme se développe, d'abord à Kiev puis à Novgorod. Chacune de ces villes occupe une salle spéciale ; d'autres sont consacrées à Vladimir sur la Kliazma, dont nous avons tout à l'heure retrouvé l'influence dans les monuments religieux du Kremlin, à Soudzal qui a joué un si grand rôle dans la fondation de l'emjMre russe, à Rostov, enfin à JMoscou elle-même. Parmi les objets exposés dans cette salle il en est un sur lequel je me permets d'appeler l'attention, non pour sa valeur artistique
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mais pour les souvenirs qu'il rappelle : c'est la couronne métallique représentant deux branches de laurier nouées aux couleurs de France et portant en russe cette simple inscription : u Les Français à Pouchkine. » Cette couronne est entrée au ,Musée historique dans des circonstances que je connais mieux que personne et c^ui. dans un livre sur Moscou, méritent d'être racontées.
Nous saluerons tout à l'heure sur le boulevard de Tver la statue du poète Pouchkine. J'ai des raisons particulières pour bien la connaître.
Le JNIusce historique et la porte d'Ibcrie.
En iS8o j'ai eu l'honneur de représenter la France à son inauguration. Je suis revenu la saluer en i^^ijy non plus en qualité de délégué officiel, mais à la tête d'un groupe assez considérable de Français, et cet épisode a sa place marquée — une place modeste si l'on veut — dans l'histoire des relations franco-russes, pendant les dernières années du xix" siècle. A l'occasion de la visite du président Faure à .Saint-Pétersbourg (août 1897) la Revue gèiiériile des Seieiiees avait organisé une excursion collective en Russie. Une caravane composée d'une centaine de nos compatriotes visita successivement Pétersbourg, JMoscou, le monastère de la Trinité, la foire de Xijnj^-Novgorod. Nous savions que les habitants de Moscou avaient espéré la visite du président, ils durent se contenter tle la nôtre. Pour les dédommager, et leur témoigner notre S3'mpathie, nous
l.A PI.AC!'; KUL'GK 7'
décidâmes de nous cotiser et d'acheter une couronne que nous irions porter en corps aux pieds delà statue du grand poète national.
l,e surlendemain de notre arrivée à Moscou j'allai trouver le maître de police, je lui cxplitiuai le caractère de la manifestation projetée et sollicitai une autorisation qui fut accordée, je ne dirai pas seulement avec empressement, mais avec reconnaissance. Il fut décidé que le lendemain à dix heures du matin nous viendrions en cortège au monument, que je
l,a porte de Vladimir.
prononcerais un discours en français et en russe et que la couronne serait déposée sur les marches du piédestal. Le grand maitre de police ajouta que des agents à pied et à cheval seraient placés autour du monument, pour nous protéger contre la curiosité de la foule. Le piédestal est entouré de chaînes fort basses. La couronne, une fois déposée, risquait fort d'être dégradée par les curieux, où tout simplement emportée par quelque collectionneur. Déposée âi onze heures du matin, elle devait rester exposée à la vue du public jusqu'à trois heures de l'après-midi. A ce moment-là nous devions venir la chercher pour la transporter au Musée historique. Elle y fut en effet transportée à l'heure convenue. Elle occupait la place d'honneur dans un landau où j'avais pris place
avec une de nos plus aimables compagnes de voyage. Nous descendîmes la rue de Tver et nous débouchâmes sur la place Rouge par la porte d'Ibérie. La musique d'un régiment de ligne nous attendait devant la porte du musée historique. Kn voj-ant arriver la couronne elle entonna la Mûrse/llaisf.
A l'entrée du Musée nous trouvâmes groupés en grand uniforme tous les fonctionnaires de l'établissement. De chaleureux discours furent échangés en français et en russe. Puis la couronne fut portée solennellement dans le Musée et déposée sur un piédestal préparé pour la recevoir. .Un lunch termina cette belle journée.
On me pardonnera d'avoir insisté sur ces souvenirs.
L'épisode c^ue je viens de raconter produisit à ce moment-là une profonde impression dans la société moscovite et je suis heureux de penser que notre modeste couronne restera exposée dans le sanctuaire de l'histoire russe ad pcrpctiiam rci monofiaiii.
Maison des hoiars Ronianov.