CHAPITRE III
L'ARCHITHCTURE RUSSE
Vo)^ons maintenant, avant de jeter un coup d'œil sur les monuments moscovites, dans quelles circonstances l'art russe s"est produit, à cruelles influences il a obéi.
C'est de Constantinople que la Russie a reçu le christianisme. C'est donc sur le type des églises byzantines qu'ont dû se modeler les premières églises irusses. C'est à Kiev, à Novgorod la Grande et à Pskov qu'apparaissent les premiers temples chrétiens. Les architectes indigènes se conforment aux modèles byzantins. Pour l'étude de l'art byzantin, nous ne pouvons que renvo3'er le lecteur à deux volumes publiés dans cette série, celui de M. Barth sur Constantinople, celui de M. Charles Diehl sur Ra l'en ne.
C'est à Kiev, à Novgorod la Grande et à Pskov qu'apparaissent les premiers temples chrétiens. Les Russes païens n'avaient point de sanc-
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tuaires. Ils n'adoraient que des idoles dressées en plein air. Les architectes grecs ou indigènes imitent les types bj-zantins en les modifiant suivant leur goùt et surtout suivant les exigences du climat. Ainsi les grandes fenêtres ne sauraient être admises dans un pays froid ; elles sont remplacées par de très petites fenêtres, au-dessous desquelles le mur est évidé afin de laisser passer le maximum de lumière; les coupoles hémisphériques offraient trop de prise aux amas de neige pendant l'hiver : elles s'allongent ou bien prennent une forme bulbeuse ou même côtelée. Une végétation étrange s'épanouit au-dessus des églises.
On a cru pouvoir attribuer quelques-unes de ces modifications à l'influence de l'architecture musulmane. Mais les premiers spécimens se rencontrent à une époque où les Russes ne connaissaient pas cette architecture. A côté de la coupole bulbeuse apparaît le petit clocher quadrangulaire en forme de tente ou de pyramide : ce petit clocher dérive directement de l'architecture en bois qui était probablement la seule architecture nationale des Russes païens. Toutes les villes n'avaient pas le moyen de s'offrir des églises en pierre ou même en brique et l'on peut encore aujourd'hui, dans certains villages, rencontrer des églises de bois. Parfois la pyramide arrondit ses angles et prend une forme conique.
Les premiers architectes de Kiev avaient été nécessairement des Grecs. Des maîtres russes se formèrent à leur école. Ce sont les maçons de Pskov qui ont construit les premières églises de .Moscou. Elles sont en général carrées et surmontées de cinq coupoles. Dans les temples primitifs, l'autel, de forme cubique, était tout simplement séparé des fidèles par une barrière coupée dans le milieu par une porte double. Peu à peu cette barrière s'éleva, devint une muraille (l'iconostase) qui fut ornée de peintures représentant la hiérarchie divine : la Trinité, la Vierge, les proiDhètes, les apôtres, les saints. Au centre de l'iconostase s'ouvre la porte dite ro^-ale tsarskié dveri) que seuls le grand-prêtre et le souverain peuvent franchir.
Les coupoles ne sont pas en état de supporter de lourdes cloches. Devant l'entrée principale, du côté de l'Ouest, s'éleva un clocher isolé comme le campanile de Saint-Marc à A^enise. Ce clocher n'est pas nécessairement aussi haut que l'église ; sa hauteur souvent ne dépasse pas celle d'un étage. Pour éviter des vibrations qui peuvent compromettre la solidité de l'édifice, la cloche est fixe et le battant seul est mis en branle. Parfois le clocher était surmonté d'un étage qui serv^ait de logis au sonneur.
l.'AKill I |-1'CTURR RUSSE 17
I/(''glise grecque intcnlisail riyoureuscmenl remploi de la sculplure ([ui rappelait les idoles des païens. Kn revanche, elle admettait le culte des images peintes et l'emploi de la ])einture à fresque représentant des sujets profanes, même dans l'inti-rieur des sanctuaires. Kiev en possède de forts curieux spécimens.
.Sous la direction de maîtres grecs se forma une école de peintres russes. A travers les siècles elle est restée fidèle à certains t3'pes conven-
La CatliéJr.ile Je rAssomption au Kremlin.
tionnels qui se perpétuent encore aujourd'hui. En revanche, une certaine fantaisie se développa dans l'ornementation qui, elle, n'était pas suspecte d'idolâtrie et qui n'était pas soumise au contrôle sévère de l'Eglise. Cette fantaisie se développa dans les lettres initiales des manuscrits, qui renferment souvent des dessins forts curieux. D'autre part, sous la plume des copistes, les mots slavons subirent des abréviations, des ligatures qui se retrouvent encore aujourd'hui dans les inscriptions religieuses et qui font le désespoir des curieux, même familiers avec la langue de l'ancienne Russie. Ces inscriptions sont un motif d'ornementation dans beaucoup d'églises. On en trouve notamment dans l'église russe de Paris dont je recommande d'ailleurs la visite à mes lecteurs. Elle représente un des modèles les plus achevés de l'architecture religieuse des Russes.
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Celle ornemenlalion provenant des manuscrils se rencontre encore aujourd'hui dans certains motifs de la broderie russe. Elle est très décorative et a trouvé en architecture son application dans certains basreliefs.
Elle est venue en partie de B3fzance par l'intermédiaire de la Bulgarie; les Bulgares primitifs n'étaient pas des Slaves. C'étaient des Asiatiques, des Touraniens qui ont imposé leur nom et laissé sans doute quelques traditions aux Slaves balkaniques. On s'est demandé s'ils n'avaient pas apporté de leur ancienne patrie quelques motifs caractéristiques.
D'autre part, il ne faut pas oublier que l'ancienne Russie n'était pas seulement habitée par des Slaves, mais, surtout dans les régions du Volga et de l'Oural, par des peuples finnois c[ui se sont depuis slavisés. Grâce au Volga et à la mer Caspienne, elle entretenait des relations commerciales avec les Persans. Les figures géométriques qui abondent dans l'ornemenlation russe paraissent devoir être attribuées à l'influence finnoise ; en revanche, les motifs qui représentent des arbres, des fleurs, particulièrement des roses, se rattachent à l'influence persane.
J'ai parlé tout à l'heure des écoles d'architecture de Kiev, de Pskov ; antérieurement à l'apparition de -Moscou sur la scène du monde, une autre école est apparue à l'est de cette ville dans les régions du J\Io3'en Volga : ses monuments s'élèvent encore aujourd'hui à Souzdal, à Peréiaslav Zaliesk}^ aux environs de Bogolioubovo (gouvernement de Vladimir), à Vladimir sur le Kliazma. Tout en se conformant aux modèles byzantins, ils ont subi l'influence du style lombard. Cette influence se reconnaît surtout dans la forme des portails, dans les sculptures en ronde bosse des murailles qui représentent des figures humaines, des animaux fantastiques. Elle se combine sur certains monuments, par exemple sur la façade de l'église Saint-Georges, à louriev-Polsky fgouverntMnent de A'iadimir' avec l'ornementation pittoresque des peuples du Caucase.
Les rapports des princes russes avec cette région lointaine étaient en ce temps-là plus fréquents que nous ne l'imaginons. Le fils d'André de Bogolioubovo, le prince (Georges II 11212-1228), avait épousé une princesse géorgienne, et le prince de A'olynie Iziaslav Mstislavitch mort en II 54) une princesse d'Abkhazie.
C'est au type des églises de Vladimir-.Souzdal que se rattache la première église en pierre construite à Moscou au Xiv" siècle par Ivan Kalita, l'église du SpJS lui Boroii, — perdue aujourd'hui au milieu des gran-
T.'Akiii rria'TfK h russr
dioses édifices du Kremlin — c'est-à-dire du Sauveur dans la l''orêt. Cette forêt était celle qui couvrait la colline sur laquelle s'élève aujourd'iuii le Kremlin. ]. 'église du Spas lia horoii, comme toutes celles de cette région, est construite en pierre blanche. Or, cette pierre ne se trouve ni
L'église du bienheureux Basile.
dans la province de Moscou, ni dans celle de Vladimir-Souzdal. KUe a dû être apportée par la voie fluviale de la Bulgarie russe située sur le \'olga inférieur, — ne pas confondre avec la Ikdgarie du Danube.
Ce sont des ouvriers de Pskov qui, en 1484 sous le règne d'Ivan III. ont
commencé à construire la première cathédrale de Moscou. (Nous n'avons,
nous, qu'une cathédrale par diocèse, mais l'église russe admet volontiers
le cumul). Ivan-Kalita (1328-1340) avait érigé l'église de l'Assomption ou. pour parler comme les orthodoxes, de la Dormition de la Vierge. Les catholiques se représentent la Vierge sous la figure d'une jeune et belle femme, s'élevant dans les cieux entourée des anges et des chéruljins ; les Grecs orthodoxes la figurent sous les traits d'une vénérable vieille couchée et s'endormant d'un sommeil paisible au milieu des Apôtres. Cette première église était petite, fort mal construite et menaçait ruine. Hn 1472, le métropolitain Philippe confia à deux architectes indigènes Krivtsov et 3h'chkine le soin de construire un nouveau temple sur le modèle de l'Assomption de Vladimir, qui représentait alors pour les Russes le tvpe classique de la cathédrale.
En ce temps-là, les Moscovites, plus habitués à manier le bois que la pierre, ne savaient pas encore bien faire le ciment. Les murs s'écroulèrent — heureusement avant qu'on fût arrivé à la hauteur de la voûte. Des experts amenés de Pskov constatèrent la mauvaise qualité du ciment et l'on se remit à l'œuvre.
Désespéré de ces lenteurs Ivan III, probablement sur le conseil de la tsarine Sophie Paléologue qui avait été élevée en Italie, se résolut à chercher des architectes dans ce pays. Il expédia à Venise un certain Tolbousine qui ramena avec lui le maître Aristote Fioraventi, originaire de Bologne. Fioraventi était accompagné de son fils André et de son élève Pietro. Il commença par jeter à terre l'église commencée, puis se fit envoyer à Vladimir pour étudier le plan de la cathédrale qu'il devait imiter. De retour à Moscou, il installa une briqueterie et se mit à l'œuvre. La construction dura cinq ans; l'église fut achevée en 1478 et fit l'admiration générale.
Encouragé par ce succès, Ivan III n'eut plus qu'une idée : celle de faire venir des maîtres étrangers. Il s'adressa successivement à l'Empereur, au roi de llongrie, à la République de Venise pour demander des ingénieurs militaires, des fondeurs, des artilleurs, des orfèvres, des architectes. En 1484, l'Italie lui envo3'a l'architecte Aleviso, plus connu en Russie sous le nom de Friazine. Expliquons ce nom. Friazine représente une forme théorique Frenzine ; cette forme est la transcription de il Franco, le Franc. C'est notre nom, plutôt ou celui de nos ancêtres qui s'est perpétué jusqu'à aujourd'hui dans le bassin de la Méditerranée et que les Russes appliquaient en ce temps-là aux Italiens. (Voir plus haut, p. 12.) Ce mot friazine a donné un adjectif fryctjsky ; les monuments inspirés par le st^de italien sont dits p'/a/sk/a: les vins liquoreux qui
viennent d'Italie ou de Grèce s'appellent au xvT siècle f n'a /skia.
Depuis lors, par suite de leurs rapports avec les Allemands, les Russes ont pris, pour nous désigner, la forme frantioiii dérivée de fraiilosc.
Ce fut Aleviso qui construisit la cathédrale de l'Archange : on y remarque dans l'ornementation, notamment dans les cannelures de la façade, quelques traces du st}le italien.
Désormais la voie était ou\erte aux maitres étrangers ; mais ils ne pouvaient suffire à toutes les constructions. .V leur école les Russes devinrent des maitres à leur tour.
Le Kremlin vu de la Moskva.