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— Vous assurer de... Vous voulez dire que vous allez m'emmener en prison |! s’écria Sonia Argulian, devenant li-
vide.
— Vous l’avez dit, mademoiselle ! Et je n’ai pas à discuter les ordres qui me sont donnés ! Votre père est accusé
d’un horrible assassinat, de complicité avec votre... fiancé. et tout semble prouver votre propre complicité !
— Oh 1... C’est... C’est.
La jeune fille, haletaït : les paroles sortaient avec difficulté de sa bouche contractée.
— Et il y a aussi un certain guet-apens dont a failli être victime M. Corfe, ici présent, et dont vous aurez à vous expliquer avec la justice !
— Moi !... Moi! répéta la malheureuse, hagarde.
— Je ne peux rien vous dire de plus, mademoiselle ! Si vous voulez vous munir de quelques vêtements, de linge, vous le pouvez... Cependant, vous me permettrez de ne plus vous quitter |
Sonia Argulian se redressa. Un sourire amer, sinistre, crispa ses lèvres pâlies.
— Oh ! monsieur, je ne veux pas me sauver ! ni m’empoisonner ! Ne craignez rien !.. Voulez-vous sonner et dire à la femme de chambre de m’apporter un manteau et un chapeau ? Si j'ai besoin d’autre chose, je le ferai venir !
Et, appuyée à un guéridon, la jeune fille, droite, immobile, attendit.
Corfe alla chercher la camériste, qui apporta les vêtements demandés.
Cinq minutes plus tard, Sonia Argulian, en compagnie de Jérôme Corfe, roulait, dans un taxi, vers la prison de Saint- Lazare, cependant que M. Serpier procédait à une perquisition en règle de l’appartement du marchand de pierreries.
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Après avoir conduit Sonia Argulian à Saint-Lazare, Jérôme Corfe était revenu quai des Orfèvres, à la Sûreté.
Il y fut bientôt rejoint par M. Serpier à qui il rendit compte de sa mission :
— Très bien ! fit le chef de la Sûreté. Voici un pas de fait, M. Carveur, j'en suis persuadé, saura faire parler la fille ; c’est un habile juge d'instruction, et si la demoiselle Argulian veut continuer avec lui la comédie qu’elle nous a jouée...
— Croyez-vous qu’elle nous ait vraiment joué la comédie, chef ?
— J’en suis persuadé. Les femmes sont comédiennes de naissance, et il est tout naturel que la demoiselle Argulian ait essayé de nous attendrir, et qu’elle ne se soit pas souciée de nous révéler où sont ses père et fiancé !.. Nous verrons bien !
« M. Blanket dit qu’il a une piste. Il a refusé de s’expliquer davantage : il veut, dit-il, conserver sa liberté d’action.
— Je pense qu’il veut nous rouler, chef !
— Non ! Mais il aimerait bien retrouver à lui seul, le ou les assassins de Carl Jacobsen ! En tout cas, nous avons maintenant un terrain solide : si le squelette est véritablement celui d'Otto Drohl, il faudra bien que cet Argulian s’explique à son sujet.
« M. Carveur va l’inculper d’assassinat. Le squelette va être expertisé. Je vais, d’ailleurs, voir M. Carveur tout de suite. Nous n'avons rien trouvé chez Argulian ; naturellement, le paroissien a fait place nette. La fille nous renseignera peut-être.
« Et vous, que comptez-vous faire, Corfe ?
— Âller rue Montpensier, chef, d’abord... Après, je verrai. J’ai des idées. Je regrette seulement que nous ayons perdu de vue Blanket. Il ne me dit rien de bon, l’Anglais !
— Il doit venir ici demain soir ou après-demain ! Lui aussi, il m’a dit qu’il avait une idée ! C’est peut-être la même que la vôtre !
Jérôme Corfe ne répondit pas.
— Eh bien, faites pour le mieux, mon ami ! Et tâchez de vous distinguer ! Vous me tiendrez au courant, naturellement !
— Laissez-moi faire, chef ! Vous verrez !
Sur ces mots, Jérôme Corfe ayant serré la main que lui tendait M. Serpier se retira.
Un taxi, en quelques minutes, le reconduisit chez lui rue Nollet.
Bien que, pendant le trajet, il se fût assuré qu’il n’était pas suivi ; il ne voulut pas laisser à ses ennemis la plus minime chance de le filer.
Aussitôt refermée la porte de son appartement, il téléphona au marchand de charbon voisin, dont il était le client,
et lui ordonna d’apporter immédiatement un sac de charbon de bois.
— Voilà vingt francs pour vous, lui dit-il, après l’avoir réglé. Seulement, je vous demanderai de rester dans l'escalier pendant quelques minutes. J’ai une ancienne fiancée, avec laquelle je n’ai pas voulu me marier : elle avait un caractère de chien enragé.…
— Vous avez eu de la veine, monsieur Corfe, de vous en apercevoir d'avance ! Moi, ça n’a été qu’après mon mariage, que je.
— Âh ! En tout cas, vous comprenez, je n’ai rien voulu savoir !... Elle m’en veut à mort !.. Et il m’a semblé la voir qui guettait au coin de la rue... C’est une femme capable de tout !.…
« Je vais donc m'’habiller en charbonnier. Elle a dû vous apercevoir : lorsque je sortirai elle croira que c’est vous qui descendez, car je sais me camoufler, et ne se doutera de rien |! Et cinq minutes après, vous redescendrez à votre tour, comme un homme qui a gagné vingt francs !
— Âh ! Elle est bonne ! Vous pouvez dire que vous avez de l’astuce, monsieur Corfe ! fit le charbonnier en fourrant dans sa poche le billet bleu que venait de lui remettre l'inspecteur.
« Mais, vous savez, entre hommes, on doit se soutenir, et ce n’était pas la peine de me donner de l’argent... Je vous remercie quand même !.…
Corfe sourit. En peu d’instants, il fut habillé et grimé avec une telle perfection que le charbonnier, qui l’attendait
dans la cuisine, devant un verre de vin, ne put retenir des cris d’admiration.
— Mais, vous vous êtes fait ma tête, monsieur Corfe ! Epatant ! Ah ! vous auriez fait un acteur merveilleux !
L’inspecteur eut un hochement de tête modeste. Il sortit de l’appartement avec son porteur de charbon, qu’il laissa sur le palier, et, ayant sur l’épaule le sac vide, descendit lentement l’escalier.
À Fe
A j 44 AT
La mère Tronchier, sa concierge, grommela à son passage :
— Dites donc, le bougnat, vous auriez pu essuyer vos pieds, en montant ! Une autre fois, je ne vous laisserai pas passer |
Corfe, très sérieux, grommela une vague excuse et fut dehors.
Il constata, ou crut constater, que personne ne le guettait. Il s’éloigna à pas lents, et, ayant, par la rue Legendre
gagné l’avenue de Clichy, sauta dans un autobus à destination de l’Odéon.
Il descendit à la Bourse et se dirigea vers le Palais-Royal.
En quelques minutes, il fut devant le petit débit de vins de la rue Montpensier, où, la veille, il avait vu disparaître Piebald. À travers la vitre embuée il put constater que la salle du traiteur était vide. Il alla s’installer chez un marchand de vins voisin, où il déjeuna. (Il était près de deux heures de l’après-midi !)
Pendant le reste de la journée, il s’occupa à surveiller le cabaret de la Grappe d’Or, ainsi se nommait le débit où était entré Piebald.
Corfe guetta également l’issue de la maison donnant dans la rue de Richelieu. Mais s’il y vit entrer ou sortir plusieurs personnes, du moins ne reconnut-il aucune d'elles.
À la tombée de la nuit, il regagna le quai des Orfèvres, et changea son déguisement de charbonnier contre une livrée de chauffeur d'automobile ; épais manteau, casquette plate,
gros gants fourrés. Il fit subir à son visage une nouvelle transformation, et s’en fut rue Montpensier.
Le débit, lorsqu'il y pénétra, contenait une demidouzaine de consommateurs en train de dîner. Cinq étaient des chauffeurs ; le sixième, à en juger par son extérieur, devait être employé dans quelque administration. Corfe remarqua que c'était lui le mieux habillé, et que c’était lui qui choisissait les plats les moins chers.
Le policier s’étant attablé au fond de la salle, presque à toucher la porte de l’arrière-boutique, se fit servir à dîner.
Placé comme il l’était, il entendait facilement tout ce qui se disait dans la cuisine.
La salle était des plus ordinaires : des murailles jaunâtres ornées de panneaux de carton vantant l’excellence de différentes marques de liqueurs et d’un règlement, sali, taché et noirci, illisible, contre l'ivresse publique ; à droite de l'entrée, le comptoir de zinc avec sa petite fontaine et son Zanzibar, derrière lequel se tenait le patron : un gros homme au cou puissant, au front chauve, dont le visage s’agrémentait de deux petits yeux gris, d’un nez semblable par la forme et la couleur, à une aubergine, et d’une épaisse moustache jaune.
Tout en mangeant le civet de lapin - du chat authentique ! — qu’il s’était fait servir, Corfe observa ce qui se passait autour de lui.
À en juger par leurs conversations, les chauffeurs qui l’avoisinaient étaient de véritables chauffeurs. Pas de doute à ce sujet. Et l’employé, qui mangeait lentement en lisant le journal appuyé devant lui à une carafe, était bien un em-
ployé.
Quant au patron, il s’occupait à supputer dans un journal du soir les pronostics des courses. Son épouse, une petite femme maigre et brune, au regard méfiant, servait, l’œil à tout.
Corfe l’entendit qui morigénait le cuisinier pour avoir servi une portion trop copieuse.
Jusque-là, rien de bien sensationnel.
Pourtant, il y avait un mystère dans cette maison à double issue. Piebald était entré dans cette boutique, et pas dans une autre |
Corfe ne se hâtait pas. Son repas terminé, il se fit servir un café, une abominable mixture qui n’avait de commun avec le café que la couleur.
Comme notre policier avalait péniblement cet infect mélange, un grand gaillard pénétra dans la salle.
Il jeta un vif coup d’œil autour de lui, échangea un regard avec le patron qui y répondit par un clignement, et disparut dans l’arrière-boutique.
Ce n’était pas un chauffeur. Un ample macfarlane gris l’enveloppait. Le col en était relevé. Aussi Corfe n’avait-il pu voir son visage.
Il dut faire appel à tout son sang-froid pour ne pas tressaillir, en entendant ces mots, prononcés mi-voix, dans la cuisine, par la patronne !
— Et alors, vous ne savez pas, monsieur Vachariadès ? Venez vite que je vous...
Elle dut s’éloigner, passer dans une autre pièce : Corfe n’en entendit pas plus. Mais ce qu’il avait surpris lui suffisait.
Une angoisse le prit : Vachariadès allait ressortir. De quel côté ? rue Montpensier ou rue Richelieu ? Car il fallait le suivre.
— Il est entré par la rue Montpensier : il sortira par l’autre issue ! pensa le policier.
Il voulut appeler le patron pour payer son addition, mais au même moment la femme bondit hors de l’arrière-boutique et souffla quelques mots à son mari. Le cabaretier eut un haut-le-corps, et, aussitôt se précipita au dehors.
Il revint peu après, échangea un coup d’œil avec sa femme qui était restée au comptoir, et reprit sa place.
— Toi, tu es allé chercher un taxi, ou je veux perdre mon nom ! pensa Corfe, qui paya et sortit.
Pas de voiture dans la rue Montpensier. Elle devait être rue Richelieu. Corfe, à pas rapides, fit le tour du pâté de maisons, et arriva rue Richelieu juste à temps pour voir l’inconnu au macfarlane s’engouffrer dans un taxi qui, avant même qu’il en eût refermé la portière, démarra et fila à toute allure vers le Louvre.
La rue Richelieu, heureusement, était assez encombrée. L’auto, presque aussitôt, dut ralentir.
Corfe eut la chance d’apercevoir un taxi vide dans lequel il se jeta, après avoir ordonné au chauffeur, avec promesse d’une belle récompense, de suivre la voiture où était Vachariadès.
Celle-ci, ayant traversé la place du Théâtre-Français, s’engagea dans la rue de Rivoli qu’elle suivit.
Elle s’arrêta, un quart d’heure plus tard, devant le trottoir du « départ » de la gare de Lyon.
Corfe vit l’inconnu payer le chauffeur et pénétrer dans la salle des Pas-Perdus. Il se dirigea vers un guichet.
Corfe, qui l’avait suivi, l’entendit demander un billet de première classe pour Marseille.
Et l’inconnu, son ticket en main, s’élança vers le portillon donnant accès au quai.
Au moment où il faisait poinçonner son billet par le contrôleur, Corfe lui mit la main sur l’épaule :
— Venez ! Vite ! Je viens de la part de Piebald !
L'homme tressaillit et se retourna. Corfe vit son visage nettement éclairé par un lampadaire voisin : une physionomie tourmentée, menton et lèvres rasés, grands yeux noirs, nez busqué.
— Qu’avez-vous dit ? chuchota l’inconnu.
— Je désirerais vous parler de la part de Piebald, monsieur Vachariadès ! précisa le policier.
— C’est bien ! Venez au buffet !... Dépêchons !..
— Oh ! Nous avons le temps : le rapide de Marseille ne part que dans dix-huit minutes ! observa Corfe.
Vachariadès ne répondit pas, et, au côté du policier, alla s’attabler dans la salle du buffet qui se trouve au rez-dechaussée de la gare.
— Vous voudrez bien, avant tout, me dire qui vous êtes, monsieur | fit Vachariadès.
Corfe, d’une main, montra sa carte d’inspecteur de la Sûreté, et de l’autre plaça sur la table un browning braqué son interlocuteur.
— Voilà ! dit-il. Et pas de blagues, ou je t'envoie un pruneau dans le ventre, mon garçon ! Ne bouge pas : nous allons causer sagement, et il ne dépend que de toi de rester libre ou de coucher au dépôt ce soir !
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Vachariadès ne broncha pas.
— Je suppose, monsieur, dit-il, que vous faites erreur !
« Je ne m'appelle pas Vachariadès. Mes papiers en font foi. Et je ne sais qui est ce Cabald ou Grébald dont vous m'avez parlé |
« Vous me paraissiez surexcité : j’ai eu le tort de vous écouter. Et je pense que le plus simple est que nous allions nous expliquer au commissariat de la gare : je serais désolé de manquer mon train !
Jérôme Corfe n’était pas homme à s’en laisser imposer.
— C’est cela ! dit-il placidement. Allons au commissariat de la gare. Mais je t’avertis, mon garçon, que, si tu essayais de me brûler la politesse, ce serait toi qui serais brûlé !
« Je ne te raterai pas ! Donc, allons ! Passe devant et ne cours pas : les balles de mon pistolet te rattraperaient.
Vachariadès pinça les lèvres, mais ne bougea pas.
Pendant une longue seconde, il fixa Corfe, lequel demeura impassible. Vachariadès dut comprendre les pensées du détective. Il porta la main à sa poitrine.
— Bas les pattes, hein, ou je t’abats ! l’avertit Corte.
— Oh ! Je voulais simplement prendre mon portefeuille ! fit Vachariadès, en baïissant la voix. Il y a dedans cent billets de mille francs, et ils sont à vous, si vous le voulez !
Corfe garda tout son calme. Cent mille francs ou cent millions de francs, c'était tout un pour lui.
— Bonne affaire dit-il, mais combien donneras-tu au commissaire ? Heïn ? Allons ! Lève-toi et arrive ou je t’abats : moi aussi, je suis pressé |
Cette fois, Vachariadès « réalisa » sa situation. Il comprit qu’il était « fait », perdu que rien ne pouvait le sauver.
— Vous me menacez de m’assassiner ? murmura-t-il.
— Parfaitement. Et, maintenant, on y vaoujetire |!
Tout en parlant l’inspecteur s’était levé et tenait son interlocuteur sous la menace de son browning.
Les autres consommateurs qui, jusqu'alors, ne s’étaient aperçus de rien, virent la scène. Une femme cria de peur.
— Ce n’est rien ! fit Corfe. Je suis agent de la Sûreté, et cet individu est un assassin !
— Ce n’est pas vrai! voulut protester Vachariadès, blême.
— Alors, arrive au commissariat, tu t’expliqueras ! ordonna Corfe, à haute voix.
Vachariadès s’était levé, lui aussi.
— Passe devant ! commanda le policier.
Le mystérieux individu obéit.
Parmi l’émotion et la curiosité générales, il sortit du buffet et, flanqué de Corfe, se dirigea vers le commissariat de la gare.
Le secrétaire du commissaire reçut les deux hommes :
— Donnez-moi deux agents ! fit Corfe, après s’être fait connaître. Je veux conduire cet homme à la Sûreté où M. Serpier l’interrogera !
— Je proteste! Je veux qu’on prévienne le consul d’Angleterre ! siffla Vachariadès. Je suis John Boclifian, protégé britannique. Ça ne se passera pas comme ça ! C’est un abus abominable ! Une atteinte au droit des gens ! Voilà mes papiers ! Je ne sais pas ce qu’on me veut, et je dois prendre
mon train ! Je demanderai des dommages et intérêts et je vous ferai tous révoquer ! Laissez-moi partir |
Vachariadès-Boclifian parlait avec une telle véhémence et une assurance si entière que le secrétaire du commissaire, intimidé, lança à Corfe un regard perplexe :
— Vous êtes sûr, au moins, que...
— Je prends tout sur moi ! Je sais qui est cet homme, et ses papiers, quels qu’ils soient, n’y feront rien !
— Vous serez révoqué avant vingt-quatre heures, je vous le dis ! cracha Vachariadès-Boclifian. Vous...
— Allez, hein, et tout de suite, ou ça va mal aller ! fit Corfe, toujours paisible.
Grinçant des dents, Vachariadès se tut.
Deux agents en bourgeois, appelés par le secrétaire du commissaire, lui passèrent les menottes et l’accompagnèrent jusqu’au taxi où il dut prendre place avec Corfe et un des agents.
Quelques minutes plus tard, les quatre hommes faisaient leur entrée dans le cabinet de M. Serpier.
— Voici M. Vachariadès, un ami de Piebald, Argulian et consorts. Il paraît qu’il s’appelle aussi Boclifian ! expliqua Corfe à son chef. Et il m’a offert cent mille francs qu’il a, ditil sur lui !
Un agent, aussitôt, fouilla Vachariadès. Une fouille fructueuse : le prétendu Boclifian ne s’était pas flatté : ses deux portefeuilles contenaient ensemble la respectable somme de quatre-vingt-dix-huit mille francs, en billets de mille. Dans une poche dissimulée Corfe découvrit un papier jaune sur le-
quel des hiéroglyphes étaient grossièrement dessinés, un papier semblable à celui qui avait été trouvé dans les poches de l’homme qui était mort dans le cabinet du chef de la Sûreté, quelques jours auparavant.
Vachariadès, de plus, était possesseur d’un splendide chronomètre de précision en or, et d’une bonbonnière de corne, contenant une poudre brune.
Ses papiers d'identité : passeport, déclaration d’étranger, acte de naissance, au nom de John Boclifian, né à Smyrne et âgé de trente-trois ans, étaient tout ce qu’il y a de plus en règle : visas de la Préfecture de police, du consulat d’Angleterre, du ministère des Affaires Étrangères de France. Somme toute, il n’avait contre lui que les accusations de Corfe.
Celui-ci, s’étant approché de M. Serpier, lui expliqua comment il avait identifié Vachariadès, et comment il s’était assuré, en l’interpellant de son nom, qu'il ne se trompait pas.
Vachariadès-Boclifian, cependant, continuait à menacer et à protester.
— Du calme, monsieur Boclifian ! fit le chef de la Sûreté. Pour l'instant, je vais vous garder à ma disposition jusqu’à examen approfondi de vos papiers. Ils me paraissent suspects.
« Ensuite, nous verrons si vous êtes véritablement l’homme que vous dites être : nous vous confronterons avec M. Piebald dont vous êtes l’ami !
— Tellement l’ami, que c’est à cause de lui que vous êtes ici ! murmura Corfe.
Vachariadès lui lança un regard de vipère.
— Et je crois, mon garçon, que tu ferais mieux de tout avouer, c’est ton intérêt ! reprit Corfe.
« Nous avons saisi le squelette d'Otto Drohl, dans la villa d’Argulian. Nous sommes renseignés !
« À toi de décider : si tu veux nous aider tu en seras récompensé, ou bien si tu préfères que nous perdions quelques jours de plus. Mais, dans ce cas, il t’en cuira !
— M. Corfe a parfaitement résumé la situation ! approuva le chef de la Sûreté.
Vachariadès-Boclifian grinça des dents :
— Je vais tout dire ! fit-il d’une voix rauque. Mais ça ne vous servira à rien |.
« Oui, je m'appelle bien Vachariadès ! Et ces papiers sont faux ! Mais je suis innocent de tout, moi !
« J’ai été indignement joué par ce coquin de Piebald! Avant-hier, soir, il m’a envoyé à Londres, pour m’assurer que... que... qu’un ami que nous attendions n’y était pas arrivé. Je n’ai trouvé personne. Je suis revenu cet après-midi, et j'ai été pincé comme un collégien…
— Ce personnage, comment s’appelle-t-il ? questionna M. Serpier.
— Quel personnage ? fit Vachariadès.
— Celui que vous étiez allé voir à Londres !
— C'est... c’est... un ami... qui...
— Qui s’appelle Teddy, hein ? précisa Corfe.
Vachariadès lui lança un regard de fou :
— Co... comment savez-vous ?... Oh! nous sommes trahis, je m’en doutais !
— Alors, mets-toi à table ! On t’en saura gré ! fit Corfe, d’un ton radouci, bon enfant.
— Oh! je ne vous apprendrai pas grand’chose ! Otto Drohl est mort, vous le savez... Mais Teddy va arriver. l'associé d'Otto ! Teddy a les perles. Mais c’est un homme méfiant. Quand il saura qu’Otto est mort il... il est capable de rompre tout |
— Tout... quoi ?
— L'association ! D’après ce que je sais, Argulian et Piebald ont fourni les fonds... Mais c’est Otto Drohl et Teddy qui ont fait l’opération !
— Quelle opération ! Précisez ! ordonna M. Serpier, de plus en plus intéressé.
— L'affaire des perles, là-bas !... Je... je ne suis pas bien au courant ! Moi, j'étais courtier chez M. Argulian, et l’on m'a associé. j'ai un dixième des bénéfices.
— Bref, Argulian et Piebald ont fourni de l’argent à Teddy et à Otto Drohl, pour qu'ils puissent s’emparer des perles du vieux Carl Jacobsen. Après l'avoir assassiné! fit M. Serpier.
Vachariadès ne répondit pas : en homme prudent, il voulait bien se « confesser », mais sans trop se compromettre.
— Pourquoi vous a-t-on associé à l’affaire ? insista M. Serpier.
— C’est Otto Drohl qui l’a exigé !... Nous étions amis.
— C’est pour cela que vous l’avez fait assassiner, avec vos complices !
— Je... je ne suis pour rien dans la mort d’Otto Drohl !.… Je ne sais même pas comment il est mort !.. Et c’est vous qui m'avez appris que son squelette était dans la villa de M. Argulian ! D'ailleurs, M. Piebald vous en dira plus que moi : il sait tout, lui ! Sans cela.
— Sans cela, quoi ?
— Oh ! rien ! Je veux dire que, s’il ne savait pas tout, il n'aurait pu nous trahir comme il l’a fait !
— Et ce billet pour Marseille ? vous y alliez chercher Teddy ?
— Je devais, d’abord, y retrouver Argulian et Piebald, qui m’y avaient donné rendez vous.
« Je croyais les voir, ce soir, à la Grappe-d’Or... Ne les y ayant pas retrouvés, j'ai cru prudent de ne pas m'’attarder, d’autant plus que, par téléphone, j’ai su que Sonia Argulian avait été arrêtée. Et j'ai décidé de partir pour Marseille sans attendre !
— Quand arrive Teddy ? demanda M. Serpier.
— Il arrive, je pense, sur l’Australien, des Messageries Maritimes, courrier d'Australie, qui sera à Marseille demain ou après-demain.…
— Le véritable nom de ce Teddy ?
— Je ne le sais pas!
— Des blagues ! Tu es mieux renseigné que tu le dis ! Ne fais pas l’imbécile, mon garçon, grommela Corfe.
— Non, je ne connais pas le nom de Teddy !
— Nous vérifierons cela ! Et ce papier jaune, avec les hiéroglyphes, qui était dans ton portefeuille, à quoi sert-il ?
— Oh! ça... c’est... c’est un papier qui appartient à Piebald.. L’autre jour, il l’a laissé tomber de sa poche. Je l’ai ramassé pour le lui rendre, maïs je n’y ai plus pensé depuis.
— Hum! Décidément, maître Vachariadès, tu ne te compromets pas ! Le juge d'instruction saura, mieux que nous, te faire parler ! observa Corfe.
— Comment ? Après tout ce que je vous ai dit, vous n’allez pas me laisser en liberté !
— On va vous envoyer au Dépôt, où vous coucherez |! Demain, le juge à l'instruction décidera ce qu’il doit faire. « Nous lui ferons connaître vos déclarations, que vous compléterez, si vous le jugez bon ! et je vous le conseille fortement ! Vachariadès ne répondit pas.
Il était anéanti. Deux agents l’emmenèrent.
— Je pars pour Marseille, n’est-ce pas, chef ? fit aussitôt Corfe.
— Oui. Vous n’avez pas mal manœuvré, mais je me demande si Vachariadès est sincère ? Rien ne nous prouve que, tout en faisant semblant de se confesser il ne nous a pas, de propos délibéré, lancés sur une fausse piste !
— Âh ! chef! En tout cas, lui, il partait bien pour Marseille, c’est un fait ! Je pense donc...
La sonnette de l’appareil téléphonique, posé sur le bureau du chef de la Sûreté, crépita :
— Hein ? Comment ? Ah ! exclama M. Serpier, qui avait aussitôt appliqué à son oreille.
« Par exemple ! C’est incroyable !... C’est entendu !... Oui, j'attends !... Merci!
M. Serpier, très rouge, raccrocha le récepteur et se tourna vers Corfe, qui attendait :
— Sonia Argulian ! dit-il. Elle s’est évadée de Saint- Lazare ! Disparue ! On se demande comment ! L’on vient seulement de s’en apercevoir ! Je...
Le téléphone résonna de nouveau.
Cette fois, Corfe crut que son chef allait tomber d’une attaque d’apoplexie :
— C’est. ce Triplix! gronda M. Serpier. Il vient de m'avertir que Sonia Argulian était en sûreté et que c’était lui qui l’avait enlevée ! Je me demande si... Je vais voir cela !
« Partez pour Marseille ! Oui, c’est le mieux ! Je veux avoir le cœur net de tout cela !
Ayant été conduite par Corfe à la prison de Saint-Lazare, Sonia Argulian, les formalités d’inscription au greffe accomplies, avait été enfermée, sur sa demande, dans une des cellules de la pistole : une petite chambre carrée, meublée d’un lit, d’une table et d’un escabeau, et dont l’étroite fenêtre, munie d’un abat-jour, ne permettait de voir que le ciel gris.
Elle se laissa tomber sur l’étroite couchette et, plusieurs minutes durant, resta prostrée, anéantie.
Depuis la veille au soir, elle n’avait plus de nouvelles, ni de son père, ni de son fiancé. M. Argulian, en la quittant, avait simplement expliqué qu’il allait, avec Piebald, à une réunion de marchands de diamants. Et ni l’un ni l’autre n'étaient revenus.
Depuis plusieurs mois, Sonia savait bien des choses. Elle avait la sensation qu’un irréparable malheur la menaçait.…. Ce malheur était arrivé. Elle avait tout fait, dans la mesure de ses moyens, pour le conjurer. Inutilement. Maintenant, tout était fini. Elle était en prison, déshonorée, sa vie brisée. Et, à son désespoir, venaient s’ajouter ses angoisses : qu'était devenu son père ? Arrêté ? Mort ? Elle pouvait tout craindre !
Étendue sur le petit lit, la tête contre le traversin, elle pleura longuement, convulsivement.
Sa détresse était affreuse. Elle n’avait que son père, en ce monde. Elle l’aimait, mais ne l’estimait pas. Personne à qui se confier, pas une amie, aucune parente. Le vide, le néant.
Maintenant, elle allait devoir se débattre à l’aveuglette. Elle ne saurait que dire, elle ignorerait si elle devait parler ou se taire, si son silence était préjudiciable ou utile à son père.
Il lui semblait qu’elle était tombée dans un gouffre noir et sans fond, dont elle ne remonterait plus.
À midi, une sœur pénétra dans sa cellule et lui demanda si elle était souffrante. La voyant anéantie, hagarde, elle voulut la réconforter. Sonia, farouche, ne répondit que par des paroles brèves et sèches aux exhortations de la sainte fille. Celle-ci se retira.
Les heures passèrent. Mais la prisonnière en avait-elle seulement conscience ?
Vers la fin de l’après-midi, exténuée, épuisée par l’excès même de sa douleur, elle s’était assoupie, lorsque la porte de sa cellule s’ouvrit.
Un gardien entra. Il referma la porte, et, s’étant approché de la prisonnière, il la toucha légèrement à l’épaule.
Sonia sursauta :
— Chut ! Ne bougez pas ! Je viens vous sauver ! Laissezmoi faire : il faut agir vite ou tout est manqué !
« Je vais vous maquiller !... Ce sera vite fait, et nous sortirons !
Ce disant, l’homme, ayant tiré de sa poche quelques crayons gras, se pencha vers Sonia Argulian qui, dressée, le regardait, sans bien comprendre.
Il devina sa pensée :
— N'ayez aucune crainte : je suis un ami de votre père !
« Je remplace un surveillant... Laissez-moi faire... Mais il faut agir vite ! Vous passerez pour une autre, vous comprenez ?
Ahurie, ne sachant que croire, la jeune fille ne répondit que par un hochement de tête qui pouvait aussi bien passer pour un acquiescement.
Le prétendu gardien n’en demanda pas plus.
En moins de cinq minutes, il eut, à l’aide de ses crayons, changé complètement le visage de Sonia. Ce ne fut plus une jeune fille, mais une vieille femme ridée, à l’expression dure et cynique.
Le pseudo-surveillant maquilla également les mains de la prisonnière, en y traçant des rides et des déformations de toutes sortes, en en noircissant les ongles.
Il compléta son œuvre en affublant Sonia d’une affreuse perruque grise qu'il tira de sa poche ; il avait également apporté, cachés sous sa vareuse, une misérable robe de cotonnade noire, tachée, effilochée, rapiécée, une sorte de cachenez de laine troué et une paire de savates éculées.
Sonia, sur ses conseils, revêtit, par-dessus ses habits, cette horrible défroque et chaussa les infectes savates :
— J'ai votre ordre de levée d’écrou, expliqua à mi-voix le pseudo-gardien. Vous signerez sur le registre du greffe : Germaine Cathoyre, c’est le nom d’une vieille ivrognesse et voleuse, qu’on relâche faute de preuves.
« Sucez cette pastille : elle est un peu âcre et vous rendra la voix rauque. Parlez aussi peu que possible.
« On vous remettra un paquet de vieilles hardes. Prenezle en grognant.. Une fois hors de la prison, vous descendrez
le faubourg Saint-Denis, en suivant le trottoir de droite. Je vous rejoindrai dans les cinq minutes qui suivront... Vous m'avez compris ?
— Oui... monsieur |!
— Bien ! Rappelez-vous que vous êtes Germaine Cathoyre ! Signez d’une main malhabile, grossièrement. Et vous verrez que tout ira bien ! Vous y êtes ?
— Oui, monsieur !... Mais... vous avez des nouvelles de mon père ?
— Oui. Il va bien. Et vous allez le rejoindre. Il est en sûreté |
— Je suis prête.
— Bien. Venez !
Sonia Argulian se redressa, et, derrière le prétendu surveillant, marcha vers la porte.
— Déhanchez-vous un peu : cela fera mieux ! lui souffla son guide. Songez que vous êtes une vieille femme !
La prisonnière fit signe qu’elle avait compris, et franchit le seuil de sa cellule dont le surveillant referma soigneusement la porte.
Tous deux, en quelques instants, furent au greffe. La fausse Germaine Cathoyre dut signer sur le registre de levée d’écrou, ce qu’elle fit d’une main qui tremblait.
Elle fit entendre un grognement indistinct en recevant le paquet de hardes constituant son « trousseau », et, ayant franchi le portail de fer de la sinistre bâtisse, se trouva dans la rue.
Une pluie épaisse et glaciale tombaït, faisant se hâter les passants. Sonia, frissonnante, son paquet en main, descendit lentement la rue du Faubourg-Saint-Denis, comme le lui avait indiqué son sauveur. Celui-ci était resté au greffe.
Sonia, qui titubait de faiblesse, d’anxiété et de froid, avança, n’osant tourner la tête, de crainte de se faire remarquer, et tressaillant violemment chaque fois qu’elle entendait des pas derrière elle.
À plusieurs reprises, elle fut dépassée par des inconnus, et ce fut pour elle de nouvelles angoisses.
Elle avait franchi déjà quatre cents mètres, et son inquiétude croissait, lorsqu'elle entendit, derrière elle, des pas précipités.
Instinctivement, Sonia se retourna et vit un homme en-
veloppé d’un ample manteau et coiffé d’un chapeau mou aux ailes abaïissées, qui arrivait sur elle au pas de course :
— La voiture, là ! Montez ! souffla-t-il en désignant une auto qui venait de se ranger le long du trottoir, à moins de trois mètres de la jeune fille.
« Dépêchez-vous, mademoiselle Sonia ! ajouta l’inconnu qui, doucement, mais fermement, poussa la fugitive vers l'auto et s’y engouffra derrière elle.
Le véhicule partit aussitôt à toute allure.
— Eh oui, c’est moi, que vous avez vu tout à l’heure, habillé en surveillant ! fit l’inconnu, souriant.
Il entr’ouvrit son manteau, sous lequel il était revêtu de l'uniforme de l’administration pénitentiaire.
— J’ai des amis un peu partout, mademoiselle, expliquat-il J’ai rendu des services... Cela me facilite bien des choses. Le principal, c’est que vous soyez libre !
« Nous allons chez moi! Votre père et M. Piebald y sont !
— Vous... vous êtes un ami de M. Piebald ? questionna Sonia, en frissonnant.
— Pas précisément, mademoiselle ! Je dirai même que nos relations sont plutôt distantes, ainsi que vous vous en rendrez compte |
La jeune fille ne répondit pas.
L’auto, un petit landaulet, roulait à toute vitesse sous la pluie qui tombait toujours. Il emboucha la rue des Petites- Écuries et, par la rue d’Hauteville, la rue Condorcet et la rue des Martyrs, gagna les hauteurs de Montmartre et s’arrêta dans une des petites rues qui avoisinent la Place des Abbesses, devant une maisonnette précédée d’un minuscule jardin.
La rue était déserte et sombre.
L’inconnu sauta à terre et aida la jeune fille à descendre de voiture puis, ayant ouvert la grille, il offrit son bras à Sonia pour lui faire traverser le jardin, cependant que l’auto s’éloignait et se perdait dans les ténèbres.
D'une clé tirée de sa poche, l’inconnu ouvrit la porte d’entrée de la maison. Il tourna un commutateur. Une ampoule électrique, fixée au plafond s’irradia.
Sonia vit devant elle un large vestibule orné de tableaux accrochés aux parois. Son guide ouvrit une seconde porte, donnant dans un atelier de peintre dont il alluma le lustre.
— Vous voici chez vous, mademoiselle ! dit-il en indiquant à la jeune fille une confortable bergère en bois sculpté. Avez-vous faim ? Soif ?..
— Je désirerais voir mon père, monsieur !
— Vous le verrez, mademoiselle ! Je vous en donne ma parole d’honneur. Pour l'instant, considérez-vous ici en complète sécurité.
« Je vais avoir, si vous le permettez, une courte explication avec vous. Vous ferez ensuite ce que vous voudrez !
Sans répondre, Sonia regarda son interlocuteur.
C'était, en somme, la première fois qu’elle le voyait. Elle l'avait à peine aperçu dans la demi-obscurité de sa cellule. Et, dans la voiture, elle n’avait pu distinguer ses traits.
C'était un homme d’une trentaine d’années, au visage énergique et légèrement gouailleur. Les lèvres, fines et bien dessinées, étaient rasées ; le nez, un peu fort, était surmonté d’un front haut et bombé, qui surplombait lui-même une paire d’yeux noirs au regard perçant. Le corps était bien découplé, les attaches fines, les mains nerveuses.
— Vous comprendrez, j'en suis sûre, monsieur, fit Sonia, en baissant instinctivement les yeux, que j'aie hâte de voir mon père |!
« Mais, avant tout, je veux vous remercier de ce que vous venez de faire pour moi ! Je vous dois plus que la vie, et
je sais que, pour me rendre la liberté, vous avez risqué la vôtre et peut-être plus ! je ne l’oublierai jamais !
Debout devant la jeune fille, l’inconnu s’inclina :
— Je suis payé, et au delà, par vos paroles, mademoiselle ! dit-il d’une voix douce à la fois et pénétrante. Ne parlons plus jamais de cela !.…
« Il me reste, maintenant, à vous faire un aveu. Je ne vous ai pas menti, lorsque je vous ai affirmé que votre père et M. Piebald étaient ici. Ils y sont bien. Mais ce ne sont pas mes hôtes : ce sont mes prisonniers |
— Vos prisonniers !
— Oui, mademoiselle. Je me doute que vous devez être au courant de certaines choses... M. Piebald, votre fiancé, n’est pas digne de vous |... Pardonnez-moi cette indiscrétion. Mais je dois parler.
« M. Piebald a entraîné votre père dans une affaire très dangereuse... M. Piebald a tué M. Drohl, dont vous avez entendu parler... C’est moi qui, l’autre matin, ai joué le rôle de M. Grant et ai empêché que le détective Corfe ouvrit la caisse contenant soi-disant le piano... Le piano ! Savez-vous ce que contenait cette caisse ?
— Je... je m'en doutais, monsieur !
— Et c’est M. Piebald qui a fait ronger le cadavre par les fourmis rouges et a naturalisé le squelette. Je l’ai vu ! C’est également M. Piebald qui a tenté d’assassiner M. Corfe, l'agent de la Sûreté, chargé de l’affaire…
« J’ai essayé d'intervenir. Je me suis emparé de Piebald. Je l’ai livré à Corfe en l’enfermant dans la malle de feu Otto Drohl-William-Grant.…
« Piebald, non seulement a échappé à Corfe, maïs l’a attiré dans un guet-apens. Sans mon intervention, Piebald commettait un assassinat de plus.
« Je l’ai assommé, Piebald. Et son complice aussi. Savezvous qui était ce complice, mademoiselle ?
Sonia ne répondit pas. Sa physionomie, tordue par la honte et l’angoisse, parla pour elle.
— Oui ! fit sobrement l’inconnu. Et tous deux sont ici en mon pouvoir, ce qui, peut-être, les a empêchés de tomber entre les maint de la police !
L’inconnu soupira. Il se tut.
De grosses larmes coulaient lentement des yeux de la jeune fille et glissaient sur son visage fardé. Elle se mit, soudain, à sangloter :
— Ah ! monsieur ! gémit-elle, toute secouée, si vous saviez ! Si vous saviez !... J’ai bien souffert... Oui... J’ai dû me taire ! J’ai dû... Ah ! Je voudrais être morte ! Morte ! répétat-elle. Comme ma pauvre maman !.…
« Écoutez-moi ! Vous me jugerez ensuite ! Je vais tout vous dire ! murmura-t-elle en essayant de dominer ses sanglots.
Tout en parlant, la jeune fille s’était levée.
Appuyée au dossier de la bergère, elle parlé d’une voix saccadée, serrée :
— Nous sommes Arméniens, monsieur. J’étais toute petite, lorsque mes parents ont dû fuir... Nous étions à Kérassunde, un port de la mer Noire... Des Kurdes, une nuit, envahirent la ville. Nous eûmes tout juste le temps de nous embarquer, mes parents et moi, sur un bateau grec, dont le capitaine nous vola tout le peu que nous avions emporté.
«Il nous débarqua à Constantinople, d’où nous gagnâmes Marseille. Ma mère mourut dans cette ville.
« C’était il y a treize ans... J’étais encore enfant. Mon père m’emmena à Paris. Ses affaires prospérèrent. Mais il eut la malheureuse idée, il y a deux ans, de prendre M. Piebald comme associé.
« M. Piebald est, paraît-il, un habile homme, mais trop entreprenant. C’est ce que j’ai entendu dire à mon père. Enfin, il prit de l’ascendant sur mon père... Il l’incita à se livrer à des opérations risquées... Mon père acheta des lots de perles, par l'intermédiaire de M. Piebald.. Ces lots furent ensuite mal vendus... Mon père les ayant acquis à crédit, n’avait pu attendre le moment favorable pour les réaliser !…
Il dut en vendre beaucoup à perte !
«Sa situation aurait été complètement désespérée si M. Piebald ne l’avait aidé... Seulement, M. Piebald aida mon père à de très dures conditions... mais je ne suis pas très au courant |.
« Enfin, malgré cela, la situation commerciale de mon père empira.…. Il y a un an, mon père partit pour l’ Amérique. Il revint après plusieurs mois de voyage.
— Avec des perles ! fit l'interlocuteur de Sonia, qui écoutait, debout, impassible.
— Je crois que oui... Et mon père n’était pas seul... Oh! je vous dis tout! J’ai confiance en vous! A quoi bon, d’ailleurs !... Tout est bien fini pour nous !... Peu importe ce...
— Laissez-moi seulement vous dire ceci, mademoiselle : vous avez en moi un allié qui vous sauvera ! et qui sait ce qu’il dit !
— Je... je vous remercie, monsieur !... Je continue, mon père était accompagné...
— D'Otto Drohl !
— Comment savez-vous !... Oui, de M. Drohl... M. Drohl vint souvent à la maison... Il paraissait inquiet... Puis son inquiétude se changea en fureur. Il eut une violente dispute avec M. Piebald... Je n’y assistai pas... Mais j'entendis, le lendemain, mon père y faire allusion. Et M. Drohl ne vint plus à la maison...
« Mais notre vie devint un enfer : M. Piebald ne cessait d’adresser à mon père des menaces voilées. Ce n’était plus un employé, c'était un associé, presque un maître.
« Mais à quoi bon vous raconter tout ? Ce serait trop long ! M. Piebald demanda ma main à mon père. Mon père refusa. Moi aussi, je ne voulais pas. Mais, deux jours plus tard, ce fut mon père qui me conseilla d'accepter. Je refusai encore.
« Mon père insista et finit par m’avouer... par m’avouer que... si je repoussais M. Piebald, il était perdu... nous étions perdus ! Je voulus demander des explications. Mais je vis deux larmes couler des yeux de papa... Et j’acceptai... Voilà.
« Il y a un secret entre M. Piebald et mon père : mais je suis sûre, monsieur, je suis sûre que mon pauvre père est innocent.. C’est M. Piebald qui est cause de tout !
— J'en suis persuadé, mademoiselle ! Piebald est une canaïlle complète... Malheureusement, votre père est entre ses mains et, si vous le permettez, je vous dirai pourquoi... vous devez d’ailleurs vous en douter !... Et il vaut mieux que
la situation soit claire entre nous. Cela me permettra d’agir et de joindre mes efforts aux vôtres !
« Connaissez-vous ce papier ? Je l’ai enlevé... Il était dans le tiroir du bureau de M. Serpier, le chef de la Sûreté, après être resté quelques jours chez un orientaliste, le professeur Heymann.
« M. Piebald a eu peur que le professeur Heymann réussisse à déchiffrer ce papier. Il a essayé de l’assassiner en lui envoyant une lettre chargée... une lettre chargée de picrate de potasse ! C’est le secrétaire du professeur Heymann qui a écopé. Il a eu, je crois, les yeux crevés.
« Le papier est revenu à la Sûreté. Naturellement, le professeur Heymann avait fait simplement son métier d’orientaliste. Il avait déchiffré les signes hiéroglyphiques, lesquels n’avaient aucune signification. Je les ai déchiffrés, moi aussi.
« Or ayant pensé que M. Otto Drohl -— sur qui a été trouvé le papier aux hiéroglyphes — et ses amis, n’avaient pas de temps à perdre pour s’amuser à faire de petits dessins sans signification, j'ai imaginé que les hiéroglyphes n'étaient là que pour distraire les imbéciles !
« J’ai donc fait subir au papier différents traitements chimiques. Et j’ai constaté que je ne m'étais pas trompé.
« Les hiéroglyphes étaient écrits à l’encre noire. Entre eux, j'ai fait apparaître d’autres signes, tracés en rouge à l'encre sympathique.
« Et j’ai ainsi été renseigné !
L’inconnu traversa le vaste atelier, et, ayant ouvert un petit meuble de Boulle, en retira un catalogue d’un grand
magasin de nouveautés, entre les pages duquel la feuille de papier jaune qui avait tant intrigué M. Serpier avait été placée.
— Voilà ! fit l'inconnu. J’ai caché cette feuille dans le catalogue.…. Pour bien cacher les choses, il faut choisir des endroits où l’on ne pensera pas à les chercher !..
« Regardez !
Ce disant, l'interlocuteur de Sonia Argulian tendit à la jeune fille la feuille de papier jaune.
Sonia y lut ces mots :
« Teddy arrive sur Australien. Il a laissé les perles à Brisbane. Il n’y a plus rien à attendre de lui. Je lui parlerai. Le plus simple est de me laisser faire. « V » se doute de quelque chose. Il est capable de nous trahir. Peut-être serait-il prudent de partir. Réfléchis-y bien.
— C’est très clair, n’est-ce pas, mademoiselle ? Le sieur Piebald a voulu endormir la méfiance d’Otto Drohl. Il lui a expliqué que « Teddy » arrivait sans les perles. Et il lui a conseillé de partir pour l’étranger.…. Et c’est sans doute parce qu’il n’est pas parti assez vite qu’il l’a tué !.….
« Résumons. Otto Drohl, Teddy. et sans doute, je le crains, M. Argulian, ont... fait ce qu’il fallait pour s’emparer des perles de Carl Jacobsen.
« Ces perles, je pense que c’est Teddy qui les a. Je le pense parce que M. Argulian ne les a pas, ni Otto Drohl.
« Et Piebald, votre fiancé, sait tout cela. Il en profite pour tenir votre père à sa merci. En ce moment, votre père et Piebald sont ici en sûreté, incapables de nuire.
« Je vais partir pour éclaircir complètement tout cela ! Il serait contraire à toute morale, n’est-ce pas, mademoiselle, que ces perles profitassent à ceux qui pour les avoir, n’ont pas reculé devant les pires... extrémités ? Et, aussi bien, j'adore les perles : il paraît que celles-là sont splendides. Je le verrai.
« Je compte vous laisser ici.
— Prisonnière aussi ? fit Sonia, avec un sourire amer.
— Oui, sur parole, mademoiselle. J’ai confiance en vous !
— Et qu’allez-vous faire de mon père, monsieur ?
— Votre père ? Je ne sais. Je ne suis ni policier, ni juge. J’ai besoin de quelques jours, pendant lesquels je vais mettre au point cette affaire de perles... J’ignore ce qu'il en adviendra.
« Votre père et le sinistre Piebald me gêneraient. Vous me comprenez ? Ils n’ont pas renoncé à leurs desseins et sont prêts à tout pour réussir. Je ne veux pas avoir le sort d'Otto Drohl !.…
— Si je vous demandais de libérer mon père tout de suite ? murmura Sonia.
— Je vous refuserais net, mademoiselle ! Et ai-je besoin de vous rappeler que M. Argulian est en sécurité ici et qu’il est recherché par la police !
« On a trouvé et identifié le squelette d'Otto Drohl dans le cabinet de travail de la villa d’Enghien. La police veut avoir des explications à ce sujet, et moi-même, je me demande pourquoi votre père a consenti à conserver ce squelette accusateur |
— Je... je pense que c’était pour montrer à Teddy... — Oui. Pour l’intimider ?
— Je... crois que c’était pour lui prouver qu’Otto Drohl était bien mort !... Il me semble que M. Piebald a dit quelque chose comme cela ! Mais mon père...
La jeune fille s’interrompit embarrassée.
— Vous voulez que je le libère ? Et après ? Que ferezvous ?
— Je ne sais!
— Et Piebald ?
Pour toute réponse, Sonia Argulian eut un long frisson.
— Il vous aime, n'est-ce pas ? fit l’inconnu, dont la voix se fit presque âpre.
— Il veut se marier avec moi ! Mais je préférerais mourir.… et ma résolution est prise depuis longtemps !
— Oui. Il croit que, par dévouement à votre père, vous consentirez à tout, que vous deviendrez sa femme, en attendant d’être sa complice !
« Je vous ai fait sortir de là-bas... Pour rien au monde, je ne voudrais que vous puissiez croire à quelque obscure intention de ma part !
« Si vous consentez simplement à me donner votre parole que vous ne révélerez à quiconque comment vous avez été délivrée, et que vous ne ferez connaître à personne l'existence de cette maison, je suis prêt à vous laisser voir votre père et à vous rendre la liberté.
«Je vous fournirai un déguisement et des papiers et vous avancerai une somme suffisante pour que vous soyiez pendant un assez long temps à l’abri du besoin. Et vous n’entendrez plus parler de moi !
« Vous ne savez même pas mon nom, d’ailleurs ! Sonia Argulian ne répondit pas.
Elle regarda l’homme qui était devant elle. Jusqu’alors, malgré tout, elle avait vu en lui un adversaire, presque un ennemi : un juge. À présent, sa généreuse proposition la bouleversait. Elle ne savait plus que penser. Elle sentait que l'inconnu était loyal, qu’il ne mentait pas, qu’il ne tenait qu’à elle d’être libre.
Elle comprit soudain que cet homme, qui venait de lui faire remarquer qu'elle ne connaissait même pas son nom, était son unique ami, le seul être à qui elle püût se fier.
— J'ai confiance en vous, monsieur ! dit-elle avec simplicité. J'accepte d’être votre hôte, je sais que je suis ici en sûreté complète |
L’inconnu s’inclina :
— Je vous remercie, mademoiselle ! dit-il. Mon nom est Xavier. M. Xavier. Et ma personne a trop peu d'importance pour que j’en lasse une plus longue présentation.
« Si vous le voulez bien, je vais vous faire conduire à votre chambre. Vous y trouverez tout ce qui peut vous être nécessaire. Et Antonia vous servira de femme de chambre, c’est ma vieille servante !
Ce disant, M. Xavier alla presser le bouton d’une sonnerie électrique. Une grosse négresse, coiïffée d’un madras rouge, apparut presque aussitôt !
— Voilà Antonia ! fit M. Xavier. Elle est muette, mais non pas sourde. Elle a reçu, dans le temps, une balle de pistolet qui lui a traversé le crâne, latéralement, lui crevant les deux tympans. J’ai pu la guérir. Elle est habile, et dévouée !.…
« Je vous attends ici, mademoiselle ! Dès que vous serez prête, vous pouvez m'y rejoindre. Nous rendrons visite a M. Argulian |
— Je vous remercie, monsieur, murmura la jeune fille.
Elle suivit la négresse et disparut avec elle derrière la porte.
M. Xavier se laissa tomber sur une chaise et alluma une cigarette à bout d’or.
— La vie est drôle, après tout ! observa-t-il à mi-voix. Quelques minutes s’écoulèrent.
Sans qu’il l’ait entendue rentrer, tant il était absorbé dans ses réflexions, Sonia Argulian reparut.
Elle avait simplement retiré la hideuse perruque qui la défigurait, s’était débarrassée de la vieille robe et du cachenez qui lui avaient servi à s’évader, et avait remplacé ses savates éculées contre des souliers en peau de daim, choisis parmi ceux mis à sa disposition. (C’étaient ceux qui la chaussaient le mieux.)
Ainsi vêtue de la simple robe de soie crème qu’elle portait au moment de son arrestation, elle était plus belle que jamais. La gravité de son visage, l’éclat fiévreux de ses grands yeux noirs, le pli amer de ses lèvres ajoutaient encore un charme à sa beauté étrange.
— Ah! vous voilà, mademoiselle ? s’écria M. Xavier, sursautant. Vous êtes.
Il s’interrompit, domina son trouble, et acheva :
— Si vous voulez bien me suivre, nous allons rendre visite à M. Argulian.
Précédant Sonia Argulian, M. Xavier sortit de l'atelier, traversa le vestibule et ouvrit une porte de bois, placée sous l'escalier, qui donnait sur la descente de la cave.
Un commutateur, qu’il tourna, fit s’irradier l’ampoule électrique fixée à la voûte.
— Les marches sont glissantes ! Prenez garde ! murmura-t-il en se tournant vers la jeune fille.
Sonia s’inclina, sans répondre.
Il descendit.
L’escalier en pierre, profond d’une vingtaine de marches, aboutissait à une cave dans laquelle des celliers avaient été constitués à l’aide de cloisons de briques. Des portes de chêne, solides, les fermaient.
M. Xavier en ouvrit une.
Sonia ne put s'empêcher de frissonner.
Le cellier avait été aménagé en chambre à coucher : un lit de fer, un guéridon, une table et un escabeau le meublaient. Sur le sol, une cruche.
Étendu sur le lit, M. Argulian sommeillait, ou faisait semblant.
— Voici mademoiselle votre fille ! fit M. Xavier, d’une voix calme.
Le négociant en pierreries se redressa, comme frappé par une décharge électrique.
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