V I ( Ÿ DU
— Mon père ! exclama Sonia, en s’élançant vers lui. Il se laissa glisser sur le sol. Sa fille tomba dans ses bras.
M. Xavier, discrètement, s’était reculé. Appuyé à la porte, immobile, il observait.
— Ce misérable t’a enlevée, toi aussi! maugréa M. Argulian, après avoir longuement embrassé sa fille.
— Oh ! mon père ! J’ai été arrêtée, et M. Xavier m'a fait évader de la prison et conduite ici. Je suis libre !
— Libre !... Ah! ah! ah! Tout cela, c’est une habile comédie pour essayer de connaître nos secrets ; mais je n’en serai pas dupe !
« C’est lui qui t’a fait arrêter, pour pouvoir feindre de te délivrer, afin de capter ta confiance et la nôtre !
« J'espère, au moins, que tu n’as pas bavardé ! Sonia, très pâle, recula d’un pas.
— M. Xavier n’avait pas besoin que je lui fasse des confidences ! dit-elle. Il en sait plus que moi !... Et si j’ai été arrêtée, c’est parce que l’on a découvert, à Enghien, le squelette de M. Otto Drohl dans votre cabinet d’anatomie !
— D'abord, ce n’est pas le squelette d'Otto Drohl, c’est un squelette que j’ai acheté, par morceaux, à un antiquaire !
« Pour le surplus, si tu ne le sais pas, je t’apprends que j'ai eu des démêlés avec l'individu qui est venu à la villa, et que, sans l'intervention de ce misérable qui est ici, j'aurais réglé son compte à ce policier de malheur !.….
« Ce Xavier, comme tu l’appelles, a tendu je ne sais quel guet-apens à Vachariadès et s’est arrangé pour que nous le prenions pour lui... Il nous a ainsi surpris et assommés.
« Et il nous a enfermés ici : la porte de ce cellier est électrisée... je veux dire qu’un courant électrique la parcourt. ainsi toute fuite est impossible. Voilà notre sort !
« Et tu te figures qu’un homme qui a aiïnsi agi envers nous... envers ton fiancé et moi — car M. Piebald est ici aussi — oui, qu’un homme capable d’une pareille fourberie t’aurait délivrée... Ah ah ! Laisse-moi rire, ma fille !
« En tout cas, méfie-toi, voilà tout ce que j’ai à te dire!
Et M. Argulian soupira — un soupir de rage et d’ironie.
Sonia, interdite, regarda successivement son père et M. Xavier. Ce dernier n’avait toujours pas bougé. Son visage exprimait une parfaite indifférence.
— Je vais m'’éloigner, Mademoiselle, observa-t-il ; votre père peut avoir à vous parler confidentiellement.
— Oh ! je n’ai rien d’autre à dire, sinon que vous êtes un infect bandit ! maugréa M. Argulian.
— C’est une opinion ! fit M. Xavier. Mais je ne vous la demandais pas !.…
«Je suis assez pressé, mademoiselle !... ajouta-t-il, après avoir consulté un chronomètre d’or tiré de la poche de son gilet. Je vais être obligé, dans une dizaine de minutes, de vous prier de remonter avec moi |
— Je... vous... remercie, monsieur ! murmura Sonia, interloquée.
Elle s’approcha un peu plus du négociant en pierreries et souffla :
— Que dois-je faire, mon père ?
— D'abord, partir d'ici! Mais, naturellement, il ne te laissera pas.
— Si, mon père ! M. Xavier m’a offert de me renvoyer, et avec de l’argent et des papiers.
— Ah ! Après tout, il a son idée : il te fera filer, suivre ! Il veut se renseigner, cet homme ! Ah ! je le devine ! Il a son plan !
« C’est pour cela qu’il a déjà supprimé Vachariadès ! Il compte nous faire subir le même sort, et, s’il ne nous a pas
encore assassinés, c’est qu’il espère nous soutirer des renseignements ! Ce sont les... Il suffit... je m’entends !
— Vous avez tort, monsieur Argulian, d’être aussi discret. Je ne l’ai pas été autant que vous !
« Mie Argulian sait que vous et M. Piebald pour ne citer que vous deux, avez « travaillé » pour vous rendre maîtres des perles de Carl Jacobsen. Elle sait également que j'ambitionne de m’emparer de ces perles. Les grands esprits se rencontrent, dit-on : c’en est une preuve de plus !
« Quant aux renseignements que je pourrais vous soutirer, ils ne vaudront jamais ceux des papiers que j'ai recueillis !
Et M. Xavier, souriant, plaça devant le nez du négociant en pierreries la feuille jaune ornée de hiéroglyphes entre lesquels courait l’écriture rouge.
M. Argulian pâlit, et, pendant quelques secondes, resta interloqué :
— Quel est le traître ?... murmura-t-il enfin, d’une voix sourde.
— Pas de traître. Inutile. J’ai trouvé tout seul, monsieur Argulian.
« Vous voilà convaincu, je pense ? Donc pas besoin de mademoiselle pour me renseigner. Pour le surplus, si vous avez encore à lui parler, faites-le : je suis pressé. Et il faut une fin à tout !
M. Argulian haussa les épaules.
— Je ne peux rien te conseiller, ma fille ! dit-il enfin. Fais ce que tu voudras ! Mais n'oublie pas que cet individu est l’auteur de notre ruine !
— Et que M.Piebald est votre bienfaiteur! fit M. Xavier en s’inclinant.
Argulian ne répondit pas.
— Au revoir, mon père !.. Je... vais rester ici ! murmura Sonia.
Le négociant en pierreries ne répondit pas et se borna à presser sa fille contre sa poitrine.
Sonia se redressa ; lentement, son beau visage baigné de larmes, elle sortit du cellier.
M. Xavier referma soigneusement la porte de chêne et, précédant la jeune fille, remonta au rez-de-chaussée.
— Je ne vous amène pas à M. Piebald, dit-il. Il est dans la seconde cave. Mais si vous le désirez.
De la tête, Sonia fit un geste négatif.
Tous deux regagnèrent l’atelier.
— Vous êtes chez vous, ici, mademoiselle ! déclara M. Xavier. Antonia a ordre de vous obéir en tout. Je vous conseillerai seulement de ne pas vous montrer dans le jardin... Je vais m’absenter pour deux ou trois jours, je pense.
« Pendant ce temps, vous ne pourrez ni sortir, par prudence, ni voir votre père. Mais il sera bien traité.
« J'espère aboutir bientôt. Nous déciderons, alors, ce que nous ferons !... Mais soyez bien certaine, mademoiselle,
que je suis incapable de faire quoi que ce soit pouvant vous faire de la peine !
— Je le sais, monsieur ! fit la jeune fille, d’une voix grave.
Comme M. Xavier la regardait, elle détourna les yeux.
— Je vais faire mes préparatifs, mademoiselle ! Je ne vous reverrai donc plus avant mon retour !... Je vous répète que vous êtes ici chez vous... Voulez-vous me permettre de vous serrer la main ?
En silence. Sonia tendit sa main droite. M. Xavier la prit doucement et en baïsa les doigts.
Puis, se redressant, il marcha vers la porte et disparut.
La jeune fille, immobile, resta pendant quelques instants songeuse.
Elle se laissa tomber sur une chaise et de grosses larmes coulèrent de ses yeux...
L’apparition de la négresse la fit tressaillir.
Antonia, par signes, lui fit comprendre de la suivre. Elle obéit instinctivement et, derrière la servante noire, passa dans une petite salle à manger, meublée élégamment, où un couvert était mis : le sien.
Mais elle n’avait pas faim — seulement une soif ardente. Elle but, coup sur coup, deux grands verres d’eau, et, malgré les muettes protestations de la négresse, gagna la chambre à coucher qui avait été mise à sa disposition, et se coucha.
Malgré sa fatigue, elle resta éveillée. Elle ne savait plus que penser. Instinctivement, elle avait foi en son sauveur ;
mais les paroles haïineuses de son père l’avaient fortement impressionnée.
Après tout ce qu’elle avait vu, après toutes les machinations dont elle avait été le témoin impuissant, elle avait tendance à douter de tout. Si, pourtant, son père avait dit vrai, si ce M. Xavier était un maître fourbe, un simple auxiliaire de la police ? La facilité avec laquelle elle s’était évadée de Saint Lazare donnait une certaine force à ce soupçon.
Pourtant ! Pourtant, M. Xavier l’avait regardée, droit dans les yeux — un regard d’honnête homme...
Que croire ?
Et que faire ?
S’en aller ? Où ? La police devait la rechercher et avoir transmis partout son signalement ! Elle n'irait pas loin.
Et son père ?
Et Piebald ?
Et que se passerait-il quand M. Xavier reviendrait ! Il avait eu confiance en elle, lui !.…
Pendant, toute la nuit, ces pensées tourbillonnèrent dans la cervelle en feu de la malheureuse.
Ce ne fut qu’au matin que, vaincue par la fatigue, elle s’assoupit un peu.
Vers neuf heures, elle se réveilla, et aussitôt la notion de l’affreuse réalité lui revint.
Elle s’habilla et descendit dans l’atelier, où Antonia, qui devait la guetter, lui apporta une tasse de chocolat et des tartines de pain grillé.
À travers les vitraux d’une des fenêtres elle aperçut, errant dans le jardinet, deux énormes molosses, dont l’aspect la fit légèrement sursauter.
Elle déjeuna sans appétit et, ne sachant que faire, alla prendre un roman dans la bibliothèque. Mais elle n’avait guère l’esprit à lire.
L'atelier, sur un de ses côtés, donnait sur une cour intérieure transformée en jardin d’hiver, et dont le sol, pavé de mosaïque, était agrémenté d’un petit bassin de marbre où coulait un jet d’eau. Une toiture de verre bleuâtre y tamisait doucement les rayons du soleil. Quelques plantes vertes, palmiers et araucarias géants, dissimulaient les murailles. Sonia se laissa tomber dans un des fauteuils de rotin qui garnissaient la pièce et, alanguie, se sentit envahie par une douce somnolence. Elle dura peu. La jeune fille se redressa.
À quelques mètres d'elle, presque enfoui parmi les plantes vertes, elle aperçut un vieux piano, qui devait servir lorsque M. Xavier donnait des soirées à faire danser les invités.
Machinalement, Sonia alla s’y asseoir. Ses doigts caressèrent le clavier et y modulèrent une vieille chanson arménienne que murmurait sa mère, quand elle était petite.
Des larmes lui vinrent aux yeux. Elle referma le piano, et pendant quelques minutes resta immobile, à songer.
Un bruit léger, presque à ses pieds, la fit soudain tressaillir. Elle se redressa regarda autour d’elle, et ne vit rien. Elle était bien seule.
Pourtant, elle avait bien entendu |!
De nouveau, ses regards firent le tour de la pièce. Rien.
Si ! Presque sous le piano une boulette de papier gris se distinguait sur la blancheur de la mosaïque.
Sans savoir pourquoi, Sonia se baïissa et la ramassa.
Elle défroissa le papier et y distingua quelques lignes, tracées au crayon.
Un violent haut-le-corps la secoua.
Al A)
Depuis qu’il s’occupait de ce qu’il appelait — faute d’autre nom ! -— l'affaire Argulian, Jérôme Corfe avait appris à ne plus s’étonner de rien. On lui eût assuré que c’était son chef, M. Serpier, qui avait fait évader Sonia Argulian, ou apporté dans la villa d’'Enghien le squelette d'Otto Drohl, qu’il n’eût pas repoussé délibérément ces suppositions. Il aurait, avant tout, fait une enquête...
Aussi n’avait-il manifesté qu’une stupéfaction très relative en entendant M. Serpier lui annoncer, coup sur coup, que Sonia Argulian avait disparu et le mystérieux Triplix venait de se flatter par téléphone, d’être l’auteur de l'enlèvement de la jeune fille.
Il n’avait formulé qu’une simple observation.
— Quoi qu’en dise l’« Anglais », (c'était Joé Blanket qu’il désignait ainsi) il me semble, chef, que l’existence de ce Triplix, qui a laissé sa carte accrochée au doigt du squelette, qui m'a délivré de Piebald et qui vient de vous téléphoner, est maintenant prouvée. Il faut compter avec ce gaillard !... Ah c’est une drôle d'affaire, chef !
Il faut à la fois que nous recherchions Argulian, Piebald et que nous nous battions contre Triplix... et Joé Blanket car l’« Anglais » n’est pas avec nous -— et je m’attends à tout de sa part !.…
« Si, malgré cela, je peux accrocher le Teddy peut-être pourrons-nous mieux débrouiller l'affaire... surtout que Vachariadès ne tardera pas à vider son sac!
« Au fond, tout ce joli monde cherche à s'emparer du lot de perles, c’est couru !.….
« Enfin, nous verrons bien !... Donc, chef, je pars ?
M. Serpier avait laissé parler son subordonné sans interrompre : il l’avait à peine écouté, d’ailleurs. Il était tout à ses pensées.
— Oui, partez et, si possible, revenez avec Teddy !
« Nous n’avons rien de précis contre lui... Mais on peut toujours le retenir sous prétexte d’examen de papiers ou autre chose !
— Oh ! je m’en charge, chef ! assura Corfe.
— Bien. Faites pour le mieux ! Et, si vous étiez retardé par quelque incident, tenez-moi au courant par télégraphe.
« Je ne vais pas rester inactif de mon côté ! il faut en finir ! Et distinguez-vous, heïn ?
— Vous verrez, chef !
Sur ces mots, Jérôme Corfe avait pris congé de son supérieur.
Il était près de onze heures du soir lorsqu'il arriva en gare de Lyon.
Le plus prochain rapide pour Marseille partait à onze heures vingt-cinq.
Corfe alla prendre un café au buffet. Il fuma quelques cigarettes sur le quai et s’installa dans un compartiment du train en partance.
Un Anglais, l’anglais classique : complet verdâtre, ample manteau bariolé, casquette plate, favoris roux et lunettes vertes, vint s’asseoir à ses côtés, comme le train démarrait. Il tenait à la main une petite valise en cuir de vache dont il tira aussitôt une paire de savates de cuir. Avec le plus parfait sans-gêne, il les chaussa après avoir retiré ses bottines jaunes à semelles épaisses comme des trottoirs.
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Puis, ayant allumé une courte pipe de bois, il se plongea dans la lecture du Times.
— Ces Anglais, tous les mêmes ! pensa Corfe, qui, depuis ses démêlés avec Joé Blanket, n’avait plus aucune sympathie pour les Britanniques.
Il alluma lui-même une cigarette, puis deux, et, finalement, s’assoupit.
Il se réveilla vers sept heures du matin, comme le rapide s’arrêtait en gare de Lyon-Perrache.
L’Anglais n’était plus là. Sans doute était-il descendu à Dijon ou avait-il changé de wagon pour être plus « confor-
table » ; trois autres voyageurs, montés à Laroche ou à Dijon occupaient maintenant le compartiment.
Jérôme Corfe se frotta les yeux. Malgré sa robuste constitution, il se sentait un peu las.
Il remit de l’ordre dans sa toilette et alla se dégourdir les jambes dans le couloir.
La clochette d’un garçon prévenant les voyageurs que le petit déjeuner les attendait dans le wagon-restaurant, interrompit ses méditations. Il alla s’attabler et dut, pour cela, traverser presque tout le convoi, le wagon-restaurant se trouvant en queue.
Ce fut en vain qu'il chercha des yeux l'Anglais. Il ne le vit pas.
Il mangea solidement : une tasse de chocolat, plusieurs gâteaux, une omelette au jambon, quelques fruits, et, réconforté, regagna son wagon.
Entre temps, le train était reparti de Lyon.
Jérôme Corfe, debout, appuyé à la barre de cuivre fixée devant la vitre, regarda défiler le paysage. Temps splendide. Dans le ciel délavé par une averse récente, de petits nuages dorés glissaient, poussés par la brise.
Corfe alluma une cigarette.
Jusqu'à Valence, il ne bougea pas ; il se sentait parfaitement bien et prenait un vif plaisir à voir les villages succéder aux champs et aux forêts.
À Valence, se sentant un peu fatigué, il alla s’asseoir et ne bougea plus de sa place jusqu’à midi, heure à laquelle il regagna le wagon-restaurant pour déjeuner.
Un peu avant trois heures de l’après-midi, le rapide, s’arrêta enfin en gare Saint-Charles, à Marseille.
Corfe sauta sur le quai. Il était sans bagages.
Les mains dans les poches de son ample pardessus, il se dirigea vers la sortie. Comme il tendait son ticket au contrôleur, il entendit derrière lui prononcer à mi-voix ce nom qu’il connaissait trop :
— Monsieur Argulian !
Instinctivement, il se retourna et vit deux hommes aux visages énergiques, qui le regardaient :