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— Bonjour, monsieur Argulian ! fit l’un d’eux, en lui mettant sans façon la main sur l’épaule, une main lourde et vigoureuse.
— Je ne suis pas M. Argulian ! protesta Corfe, les sourcils froncés.
— Oui, tu es sans doute le roi d'Angleterre ou l’amiral suisse |! fit le second individu. Pas besoin de crâner ! Tu es fait !
« Suis-nous, et pas de scandale ou gare le passage à tabac, mon garçon, et le tabac est fort, à Marseille !
— Ah çà ! Ça va vous coûter cher, si vous ne me lâchez pas ! gronda le policier, furieux. Je suis l’inspecteur Corfe, de la brigade des recherches de Paris, et je n’aime pas les plaisanteries ! Lâchez-moi, et plus vite que ça !
Ce fut dit avec un tel ton que les deux Marseillais se regardèrent :
— Tu... vous avez des papiers, alors ? fit celui qui avait posé la main sur l’épaule de Corfe.
— Il me semble ! Je vais vous les montrer, et, une autre fois, tâchez d’être un peu plus circonspects, c’est un conseil que vous donne un ancien |
Les deux hommes ne répondirent pas. Corfe, tout en parlant, avait porté la main à la poche intérieure de son gilet, où il plaçait son portefeuille.
Le portefeuille y était bien. Mais Corfe y chercha vainement sa carte d'identité... Rien... Rien que quelques billets de banque, qu'il y avait mis lui-même, et une carte de circulation à demi-place sur les chemins de fer du Nord...
Il ne la connaissait pas, cette carte ! Il la regarda. Sa propre photographie y était collée, revêtue du timbre sec de la compagnie et la carte mentionnaïit non pas son nom, mais celui d’Andros Argulian, négociant à Paris.
— Oh ! celle-là... murmura-t-il, stupide d’ahurissement.
— Eh bien, cette carte ? fit un des policiers marseillais d’un ton ironique, car le trouble de Corfe ne lui avait pas échappé.
— C’est une extraordinaire machination ! On a changé... pendant que je dormais.. la.
— Oui. On la connaît ! ricana le Marseillais. On t’a enlevé tes papiers, hein ? Et on t’en a mis d’autres à la place, et tu ne sais pas qui... comme par hasard ! Si c’est tout ce que tu as trouvé, c’est peu !
« Suis-nous et pas de rouspétance : tu expliqueras ta petite histoire au commisse spécial !
— Allons ! fit Corfe, sans perdre son temps à discuter.
Flanqué de ses deux gardes du corps, il fut immédiatement reçu par le commissaire spécial de la gare Saint- Charles.
Le magistrat, après avoir entendu les deux policiers, qui racontèrent comment, en l’interpellant, ils s’étaient assurés de l'identité du prétendu Argulian, ordonna à Corfe de s'expliquer.
L’inspecteur ne demandait que cela ! Il résuma l’objet de sa mission et jura ses grands dieux qu’il était Jérôme Corfe, inspecteur principal à la brigade des recherches de Paris :
— Quelqu'un a dû profiter de mon sommeil dans le train pour s’emparer de mon portefeuille, et, après en avoir enlevé mes papiers d'identité, les remplacer par ceux que vous avez trouvés.
— Quelqu'un au courant de toute l'affaire, naturellement, ce Triplix, par exemple !.….
« J’aurais dû me méfier de l’Anglais qui s’est assis à côté de moi... Je comprends, maintenant, pourquoi il a disparu !.. «. Je vais, d’ailleurs, vous donner quelques détails sur l’organisation de la police des recherches... vous citer des noms. Cela vous prouvera que je suis bien Jérôme Corfe !
— Ou que vous êtes au courant de ce qui se passe à la Préfecture de police ! Il n’est pas besoin d’en faire partie pour cela ! observa le commissaire.
« Je vais télégraphier à Paris pour expliquer ce qui se passe. L’on m’enverra immédiatement votre portrait... Nous pourrons l’avoir demain matin |!
« Jusque-là, je suis obligé de vous garder a ma disposition !
— Mais l’Australien... arrive.
— Il n'arrive que demain ! Et ce n’est pas de l’Australien qu’il s’agit, mais de votre véritable identité. que tout semble prouver être celle du négociant arménien Argulian, accusé d’assassinat.
« Et je vous avertis très sérieusement que, si vous avez menti, cela vous coûtera cher !
— Je n’ai rien à ajouter ni à retrancher à ce que j'ai dit, et je souhaite, monsieur le commissaire, que la méprise dont je suis la victime n’ait pas pour résultat de permettre aux assassins que je poursuis de disparaître !
Le magistrat n’insista pas. Il avait en main les preuves les plus convaincantes que son prisonnier était Argulian. Tout ce qu’il pouvait faire était de télégraphier à Pans, tout en jugeant, à part lui, cette formalité inutile.
Jérôme Corfe, qui retenait à grand’peine sa fureur, fut donc enfermé dans une des cellules du commissariat.
Il dîna sans appétit, d’un repas qu’on fit venir pour lui d’un restaurant voisin, et, s’étant étendu sur le bat-flanc de bois, essaya de prendre son mal en patience.
Avant de l’enfermer, on l’avait fouillé et dépouillé de tout ce qu’il avait sur lui, notamment de ses cigarettes. Le temps lui sembla long.
Sa fureur était immense. Il se demandait qui avait ourdi la machination dont il était victime. Etait-ce Triplix... Argulian lui-même ?
La vérité lui apparaissait : ses mystérieux ennemis avaient voulu l'empêcher de se trouver sur le quai au moment de l’arrivée du l’Australien…
Les heures passèrent. La nuit s’écoula. Le jour parut.
À travers les cloisons, Corfe qui se sentait devenir enragé entendait des bruits d’allées et venues, des murmures de voix. Toujours rien... Quand donc arriverait ce courrier de Paris !
La porte de sa cellule s’ouvrit enfin.
Le commissaire de la gare, lui même, entra, accompagné de son secrétaire :
— Toutes nos excuses, monsieur Corfe ! dit-il. Et tous nos regrets mais en vérité, tout était contre vous !.…
« Vous êtes libre : la photographie qui vient de nous être envoyée est exactement semblable à celle qui garnit la carte d'identité au nom d’Andros Argulian, trouvée sur vous !.….
— Qu'on me rende mes affaires et qu’on me laisse ! grommela Corfe. Je... je. Il est au moins dix heures ! observa-t-il en bondissant hors du cachot.
— Neuf heures dix. fit le secrétaire du commissaire.
— Mes affaires, mon portefeuille... Pourvu que l’Australien ne soit pas arrivé !
— On va téléphoner aux Messageries Maritimes pendant que vous prendrez possession de ce qui vous appartient ! conclut le commissaire, qui, suivi de Corfe, regagna son bureau.
L'‘Australien était à quai depuis huit heures du matin !
Corfe, l’ayant su, s’élança hors de la gare et sauta dans un taxi à qui il ordonna de le conduire au bassin de la Joliette, où était accosté le courrier d'Australie.
Sonia Argulian n'avait pas sursauté pour rien en lisant les quelques lignes tracées sur le papier grossier qu’elle avait ramassé dans le jardin d’hiver de la maison du mystérieux M. Xavier.
Ce papier portait ces mots, écrits à l’aide d’un fragment de charbon de bois :
« Je suis dans caveau de droite dans la cave. Interrompez courant électrique en tournant commutateur qui est dans antichambre et descendez avec outil pour ouvrir, après avoir éloigné la négresse. Si, dans quelques heures, nous ne sommes pas délivrés, votre père et moi sommes perdus. Votre fiancé : Piebald. Hâtez-vous si vous aimez votre père ».
Une dizaine de lignes... Mais quelles lignes !
Sonia, n’en croyant pas ses yeux, relut par trois fois cette tragique missive. Hélas ! elle n’en pouvait pas douter : elle reconnaissait, sans aucune chance d’erreur, l’écriture de Piebald et sa signature. C’était bien lui qui avait écrit cette lettre menaçante.
Mais comment était-elle arrivée dans le jardin d’hiver ?
Sonia, s’étant baissée, fit le tour de la pièce, et fut fixée : cachés par les caisses contenant les plantes vertes, plusieurs soupiraux étaient percés dans les murailles entourant le jardin d’hiver, au ras du sol. C’étaient des fentes horizontales,
(longues d’environ quarante centimètres et larges de six à sept à peine ; elles servaient à aérer les celliers.
Piebald avait dû entendre la jeune fille jouer, au piano, la vieille chanson arménienne. Il avait aussitôt pensé à communiquer avec elle et avait réussi à projeter la boulette de papier à travers l’ouverture.
Pendant quelques secondes, Sonia, debout au milieu du jardin d’hiver, resta immobile, la terrible lettre à la main.
Sa perplexité, son angoisse étaient extrêmes. Que faire ?
Si Piebald disait vrai, et elle le croyait, son père était perdu.
D'autre part, devait-elle, pouvait-elle trahir la confiance que son hôte, son sauveur, avait mise en elle ?
Devenir une infâme ou se conduire en fille dénaturée. Pas de milieu. Aucune autre solution.
Sonia relut encore le papier gris, et, le froissant, l’enfouit dans son corsage.
Elle se sentait devenir folle.
S’étant assise sur une chaise, elle essaya de réfléchir, l'œil fixe, les coudes sur les genoux, la tête entre ses mains. Elle eût voulu fuir au bout du monde, mourir... Mais non! Elle devait se décider.
Agir et trahir son hôte. Ne pas agir et causer la perte de son père.
Mais Piebald ne mentait-il pas ? Comment le savoir ?
Une heure durant, Sonia resta plongée dans sa sinistre rêverie, ballottée entre les sentiments qui se partageaient son âme.
Après d’affreuses luttes intérieures, elle se décida, et elle ne pouvait se décider autrement :
— Je me déshonorerai, pensa-t-elle ; je serai plus vile que la plus vile, mais je sauverai mon père !
… À midi, Antonia vint la chercher pour manger. Elle alla se mettre à table mais ne put rien avaler du délicat menu préparé pour elle. Antonia s’en aperçut, mais ne manifesta pas ses sentiments.
Sonia, ayant bu une tasse de café, gagna sa chambre et, étendue sur son lit, guetta les allées et venues de la négresse.
Elle l’entendit enfin ouvrir la porte extérieure de la maiïson et, à travers les rideaux, la vit qui traversaïit le jardinet et gagnait la rue. Elle emportait un filet. Sans doute allait-elle aux provisions ?
La petite pendule de Saxe posée sur la cheminée de la chambre marquait un peu moins de quatre heures de l’aprèsmidi.
Sonia sortit de sa chambre, dont elle referma sur elle la porte à clé.
En quelques-pas, elle fut dans le vestibule. Elle vit le tableau de distribution du courant électrique et, après une dernière hésitation, en tourna le coupe-circuit.
La porte de la cave n’était fermée qu’au loquet, la clé était sur la serrure. Sonia pénétra dans la cuisine et y prit
une hache et un fort tisonnier, les outils dont Piebald lui avait recommandé de se munir.
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Puis, ayant, à travers la vitre d’une fenêtre, jeté un dernier regard sur le jardinet désert, elle s’engagea dans l'escalier de la cave.
Arrivée en bas, elle tourna un commutateur. Une ampoule s’irradia au plafond. Le courant des lampes ne passait pas par le même tableau de distribution que celui parcourant les portes des celliers.
Sonia, en quelques pas, fut devant la porte du caveau où était emprisonné son père. Que lui importait Piebald ! Celuilà, elle était bien résolue à le laisser dans sa prison !
La serrure était solide. Mais Sonia, se servant du tisonnier comme d’un ciseau à froid sur lequel elle frappa avec la hache, eut tôt fait de l’arracher.
Elle ouvrit la porte :
— C'est moi, mon père! souffla-t-elle d’une voix blanche.
— Ma fille ! Ma Sonia ! Ah ! je savais bien que tu ferais l'impossible pour. Il est parti ?
— Oui, mon père ! fit la jeune fille en se dégageant doucement des bras du négociant en pierreries.
« M. Piebald m'a fait parvenir un mot m’expliquant que tu courais un grand danger si je ne te délivrais pas ! Il a fallu cela pour que j'agisse, après ce que M. Xavier a fait pour moi |! J'ai.
— Tu ne dois rien à cette canaiïlle ! Je te le dis ! Viens! Tu es seule dans la maison ?
— Je crois que oui, mon père.
— La misérable négresse de malheur est sortie ? — Oui...
— Bien ! Nous allons filer ! Je sais où aller ! Mais il faut, avant tout, délivrer ce pauvre Piebald ! Il est dans le cellier voisin |! Viens !
— Mon père !
— Quoi ?
— M. Piebald ! Nous n’avons pas à...
— Quoi ? Piebald ? Le laisser ici ! Ton fiancé ! Tu perds la tête !
— Je ne veux, pas me marier avec cet homme, vous le savez bien, mon père ! C’est lui la cause de notre ruine! Nous n'avons pas à nous occuper de lui ! J’ai engagé ma parole.
— Nous n’avons pas à nous occuper de lui ! Et c’est lui qui t’a prévenue ! Laisse-moi passer ! Je vais lui ouvrir, moi !
— Mon père ! Je vous en prie !
— Je me demande si tu n’es pas folle, Sonia ? grommela Argulian, qui, repoussant la jeune fille, sortit du cellier.
« Piebald est mon associé, mon ami, mon futur gendre ! Nous nous sauverons avec lui ! Et oublies-tu aussi qu’il peut nous perdre ?
— Il se perdrait avec nous, mon père ! Et il est trop lâche pour le.
— Oh ! sotte que tu es ! Et puis, assez là-dessus ! Nous n’avons que trop perdu de temps ! conclut le marchand de
pierreries, qui s’élança vers la porte du cellier servant de prison au sinistre Piebald.
— Mon père ! Laissez cet homme ! Si vous faites cela, je... je.
— Eh bien, appelle ! Livre-moi ! Va !... Ah ! je suis fier de ma fille ! siffla Argulian, sardoniquement.
Sonia s’immobilisa, les bras ballants, sa face blanchie par l’horreur et la souffrance.
Argulian, ayant ramassé la hache et le tisonnier, bondit vers la porte du cellier de Piebald et en attaqua immédiatement la serrure.
Il l’eut rapidement brisée et arrachée, et attira le battant à lui, un épais panneau de chêne dans lequel était incrusté un réseau serré de fils de cuivre.
Piebald se précipita au dehors :
— Merci, mademoiselle Sonia ! s’écria-t-il, d’un ton pénétré. Je vois que vous avez reçu mon mot et que vous avez agi ! Je n’oublierai jamais votre dévouement !
— Vous ne me devez rien, monsieur ! Je vous ai cru et ai abusé de la confiance de l’homme qui m’avait délivrée pour sauver mon père ! répondit la jeune fille, d’un ton froid.
— Je connais votre dévouement filial, ricana Piebald, sans se troubler, et je sais que j'aurai une bonne épouse ! Quand on est une fille dévouée, l’on est femme accomplie !
« Mais ne restons pas ici! Sortons, prenons le métro et allons chez Golias. Il nous donnera de quoi nous déguiser ;
rien n’est perdu ! Nous sommes encore à temps pour rattraper Teddy, si le paquebot n’est pas en avance ! Venez!
Il s’élança vers l’escalier. Argulian et Sonia le suivirent sans mot dire.
— Dépêchons ! grommela Piebald, une fois en haut. Ah ! si j'étais sûr que nous ne soyions pas dérangés, ce que je déménagerais cette bicoque ! La négresse est sortie, n’est-ce pas, mademoiselle Sonia ?
La jeune fille ne répondit pas.
— Enfin, partons ! conclut Piebald, avec un soupir. Plus vite nous serons loin d'ici, mieux cela vaudra !
— Oui, approuva Argulian.
— Adieu, mon père, fit Sonia.
— Quoi ? Tu es folle ? s’écria le marchand de pierreries en se retournant, comme piqué par une vipère.
— Non, mon père ! Je reste ici. Je veux être là pour expliquer à M. Xavier ce que j'ai fait. Vous n’avez plus besoin de moi, d’ailleurs ! acheva-t-elle avec un sourire amer.
— Je n'ai plus besoin de toi ? Mais je ne veux pas te laisser ici, comme otage entre les mains de ce gueux ! Arrive |
— Je ne viendrai pas, mon père ! J’ai fait ce que... ce que je devais faire... je crois ! Ne me demandez pas plus! Partez ! Adieu ! ne vous inquiétez pas de moi !... Je ne...
— Tu vas venir, quand je devrais te porter ! gronda Argulian, furieux.
Il saisit de sa grosse main le délicat poignet de la pauvre fille qui laissa échapper un gémissement de souffrance.
— Allons, arrive, naïve !
— Oui, il faut être énergique, monsieur Argulian. Mademoiselle Sonia voyons ! Soyez raisonnable ! Vous savez bien que.
— Mais je vous méprise, je vous déteste, je vous hais, vous ! exclama Sonia en se raidissant. C’est à cause de vous que nous sommes ici, ruinés, perdus, déshonorés ! Partez donc, et laissez-moi ! Ai-je quelque chose de commun avec vous ? Allez, allez donc !
— Quand on a un père comme le vôtre, on est plus modeste, et vous ne parlerez pas toujours ainsi, mademoiselle ! fit froidement Piebald. Allons, Argulian, venez ! Si elle refuse de nous suivre, laissez-la ! Nous devrions déjà être loin !
— Elle m’obéira ! gronda le marchand de diamants. Sonia, ne me pousse pas à bout !
— Vous pouvez me tuer si vous te voulez, mon père ! Je ne regretterai rien ! murmura la jeune fille.
Argulian tressaillit.
Son regard rencontra celui de son enfant. Il lâcha prise.
— Sonia dit-il d’une voix radoucie, une dernière fois, je te demande de venir ! Je t’en prie !
— Pas avec cet homme, mon père ! Et j'ai à rendre compte de ce que j’ai fait ! Partez ! Nous nous reverrons.… plus tard... J’aurai toujours pour vous les sentiments d’une fille !
« Adieu, mon père !
— Sonia |
— Venez-vous, Argulian ? Je file, moi! Laissez cette folle, puisqu'elle veut rester, et grand bien lui fasse ! siffla Piebald.
— Oui... je viens. Adieu, Sonia !... Tu...
— Demandez-lui seulement de ne pas nous trahir! D'ailleurs, peu importe. Arrivez |
— Adieu, mon père ! fit Sonia, comme si elle n’avait pas entendu les paroles insultantes du bandit.
Argulian murmura quelque chose, maïs ce ne furent que des sons rauques qui sortirent de sa bouche.
Immobile, comme changée en statue de la douleur et de ta désespérance, Sonia, debout dans le vestibule, vit les deux hommes ouvrir la porte de la maison, traverser rapidement te jardin, et, après un coup d’œil cauteleux dans la rue franchir te seuil et disparaître.
Elle eut encore la force de regagner sa chambre et, s'étant laissée tomber sur son lit, elle éclata en sanglots.
Un léger mistral soufflait sur Marseille et sa rade, blémissant le ciel et creusant l’eau verte des bassins de petites vaguelettes.
L’Australien, courrier d'Australie, des Indes et d'Égypte, franchit lentement la passe de la Joliette. Deux puissants remorqueurs le rejoignirent, saisirent les amarres qui leur étaient tendues ; leur mission était d’aider l’énorme paquebot à pivoter sur lui-même dans l’étroit bassin.
Sur les multiples ponts du courrier, les passagers se pressaient. La moitié d’entre eux, au moins, étaient Anglais : négociants, planteurs, fonctionnaires. Les paquebots de la
ligne d'Australie, en effet, ne touchent guère que des ports britanniques : Sydney, Melbourne, Colombo, Bombay, Aden, Port-Saïd.
Bien qu’il fût à peine sept heures du matin, tout ce que le grand bâtiment comptait de passagers étaient déjà prêts au débarquement, emmitouflés dans leurs manteaux, car le mistral était frais, et ayant à côté d’eux leurs petits bagages à main.
Les garçons s’empressaient, dans les salons, dans les cabines, aimables comme ils ne l’avaient jamais été : le moment des pourboires était arrivé.
Massés le long des rambardes, passagers et passagères regardaient se rapprocher le quai. Quelques-uns échangeaient déjà des conversations avec des parents ou amis impatients, qui se tenaient dans des canots venus à la rencontre du courrier et qui dansaient sur l’eau clapoteuse du bassin.
Lentement, l’ Australien pivotait sur lui-même. Il eut enfin fait demi-tour et, la poupe tournée vers le quai, battit en arrière, cependant que les embarcations allaient accrocher aux canons de la rive les deux énormes amarres sur lesquelles le paquebot devait haler.
Quelques coups de sifflet stridèrent ; des treuils ronflèrent ; la sonnerie du télégraphe de la machine tinta. Une douzaine encore de tours d’hélice en avant, pour arrêter l’élan du navire, et ce fut fini.
Le paquebot s’immobilisa. Le commandant descendit de la passerelle, cependant que, par l’échelle de coupée aussitôt amenée, les hauts fonctionnaires de la compagnie montaient à bord.
En quelques instants, le pont fut envahi par les parents et amis des arrivants. Ce fut un tumulte forcené. Les pisteurs des hôtels, les agents des compagnies de transit, les portefaix apparurent de toutes parts, interpellant marins et passagers ou se frayant brutalement un passage parmi la foule.
Quelques personnes seulement, des passagers expérimentés, sachant qu’il ne sert à rien de se hâter, ne participaient pas à l’animation générale.
C’était ainsi qu’un couple se tenait immobile, à l’arrière du pont-promenade, et, accoudé à la lisse, regardait paisiblement s’agiter la foule massée sur le pont principal, audessous de lui.
Deux personnes bien disparates : l’homme, un grand gaillard mesurant un mètre quatre-vingt — ou plus — et large en proportion. Visage tanné, aux méplats prononcés, nez en bec d’aigle, lèvres rasées, fortes et sensuelles, yeux bleu d’acier au regard insolent et brutal.
La femme, une blonde toute petite, à la face candide et étonnée, avec un corps maigre et menu. Elle était enveloppée d’une sorte de cache-poussière en soie grise ; une toque de loutre, maintenue par une épingle terminée par une énorme perle, la coiffait. Elle tenait le bras de son compagnon comme si elle eût eu peur de tomber, et poussait de temps à autre de petits cris étonnés ou joyeux.
L'homme, qui la dépassait de la tête, ne prêtait aucune attention à elle. Son ample manteau gris déboutonné, flottant au vent, son chapeau de feutre à larges ailes légèrement rejeté en arrière, il fumait un gros cigare bagué d’or, avec la plus parfaite tranquillité, comme s’il se fût trouvé au spectacle.
Entre deux bouffées, il tira de sa poche un mince chronomètre de platine et murmura en anglais en se penchant vers la jeune femme :
— Je pense qu’il serait temps de s’approcher, petite ! — Yes, my darling ! acquiesça sa compagne.
Elle achevaïit à peine de parler, lorsque, d’une échelle voisine, un jeune homme, vêtu de l’uniforme de lieutenant de l’armée britannique des Indes, drap kaki, leggins de cuir fauve, turban de drap de même couleur que les vêtements, déboucha.
Il marcha droit sur le couple.
— Et me voilà. Mister Teddy ! murmura-t-il en s’arrêtant devant le géant. Nous avons bien cru ne pas pouvoir venir. des incidents désagréables, mais, somme toute, cela c’est bien passé !
Mister Teddy, puisque tel était le nom du gigantesque individu, resta parfaitement impassible :
— Bonjour, Piebald ! dit-il. Je.
— Chut ! Je suis poursuivi ! Je suis le lieutenant Wilfrid Moresby, de l’armée anglo-indienne !
— Enchanté de l’apprendre ! L’uniforme vous va très bien ! fit Teddy. Et Otto ?
— Si nous avions un coin pour y causer tranquillement, je vous expliquerais bien des choses ! souffla Piebald. Je suis venu pour cela, d’ailleurs !
— Venez au fumoir. Il n’y a personne. Nous y serons comme chez nous ! proposa Teddy.
Piebald s’inclina.
Teddy, sans dire un mot, entraîna sa compagne, qui ne demanda rien.
Comme il l’avait dit, le fumoir était désert. Une bouteille de champagne des adieux traînait sur une table. Les garçons ne l’avaient même pas enlevée. À quoi bon ! le voyage était fini !
De la main, Teddy indiqua un fauteuil à Piebald, puis, ayant soigneusement refermé la porte, il s’assit en face du bandit, sur le divan, à côté de sa compagne.
— Âllez-y ! dit-il. Et faisons vite. Nous prenons le Calais- Méditerranée et ne voulons pas le manquer !
« … Alors ? Otto ?
— Tout s’est bien passé. Je l’ai liquidé. Malheureusement, il s’est douté du coup! Il s’était, je crois, servi luimême de votre drogue, dans le temps ! Alors, avant de déposer son bilan, il est allé faire des confidences à la police, à Paris.
« Et ainsi, Argulian et moi avons été sérieusement inquiétés. Vachariadès est dedans ! Et nous avons deux détectives, un anglais et un français, sur la piste.
L’anglais, c’est un limier de Scotland Yard. Il a suivi le piste d'Otto ! Le français, Jérôme Corfe, s’est abouché avec lui. Je ne serais pas étonné de les voir arriver ici d’un moment à l’autre. Aussi ai-je laissé Argulian sur le quai, avec une cent-chevaux... En cas d’ennuis, nous pouvons filer !
— Je vois cela ! fit tranquillement Teddy. Et je vous remercie de vous être dérangé, mon cher ! Le moment venu, je
vous revaudrai cela, quoique vous vous soyiez dérangé pour rien |
«Si je vous ai interrogé, c’est par pure curiosité... Quand on vient de loin, on aime à causer !
« Et j’en ai même oublié de vous présenter à ma femme !
« Ma chère Julia, je te présente le lieutenant Wilfrid Moresby, de l’armée des Indes, un parfait gentleman ! Ma femme, Madame Edward Clams, née Julia Jacobsen !
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Les yeux de Piebald brillèrent comme des escarboucles :
— Oh !.. Ah ! exclama-t-il, ne trouvant rien d’autre pour exprimer son étonnement, sa déception et sa rage.
Ce n’était pas un imbécile, que Piebald. Loin de là. Instantanément, il avait compris ! Argulian et lui étaient joués !
Otto Drohl était mort. Et Edward Clams, ayant épousé Julia Jacobsen, l’unique héritière des merveilleuses perles fines, devenait le légitime propriétaire du lot.
C’était très simple. Et rien à dire, rien à faire ! Edward Clams, en vérité, était un homme très fort.
Il le savait. Aussi dédaignait-il d’abuser de son triomphe :
— Nous avons fait un mariage d’amour dit-il négligemment. N'est-ce pas chère petite chose ?
— Oh ! yes, my dear ! murmura Julia Jacobsen, qui enveloppa son mari d’un regard d’adoration.
— Dommage qu’Otto ne puisse voir cela. Il en aurait été attendri! c’était un homme si sensible ! observa Edward Clams.
Piebald ne répondit pas. Ses sentiments étaient, si l’on peut dire en train de se fondre en un seul : une rage effroyable.
— Vous nous avez bien joués ! murmura-t-il, sans essayer de cacher son dépit. Nous avoir fait tuer Otto, et.
— Du calme, jeune homme, et pas d’histoires ! conseilla paternellement Teddy. Ce que vous avez pu faire ne me regarde pas !
« Je suis charmé de vous avoir vu. Cela me fait vraiment plaisir que vous soyez en bonne santé, et je suis très sensible, à l’attention que vous avez eue de venir souhaiter la bienvenue aux deux jeunes mariés, que nous sommes, ma femme et moi !
« Mais le train, n’attend pas, et il faut que je m'occupe de mes bagages. Au plaisir de vous revoir, l’ami !
Et, tout en parlant, Teddy s'était levé. Sa jeune femme l’imita.
Piebald se dressa, lui aussi. Il était blême. — Je... je n'aurais jamais cru... voulut-il dire. Teddy le repoussa doucement, maïs fermement :
— Et pas de blagues, n’est-ce pas ? lui souffla-t-il au passage, en le fixant d’un regard de plomb.
Piebald, cloué, ne trouva rien à dire.
Lorsqu'il se reprit, Teddy et sa femme étaient sortis du fumoir.
— Oh! Ce n’est pas fini! murmura-t-il, grinçant des dents.
«Il a gagné la première manche, mais j'aurai la « belle » !
Il se rua hors du fumoir, gagna le pont principal du paquebot, bouscula porteurs et passagers et descendit quatre à quatre l’échelle de coupée.
En quelques secondes, il eut traversé la ligne de chalands, vides reliant le paquebot au quai, contourna les hangars et rejoignit une limousine grise qui attendait, sur la place de la Joliette.
— Je l’ai vu! gronda-t-il à l’adresse du chauffeur, qui n’était autre qu'Argulian. Nous sommes refaits, sur toute la ligne ! Et comment ! Ah ! c’est bien joué !
— Quoi ?
— Oui. Un tour auquel je ne pensais pas ! Savez-vous ce qu’a fait Teddy ? Il a épousé Julia Jacobsen ! Et elle a l’air d’être folle de lui !
— Il faut bien qu’elle soit folle pour l’avoir épousé, lui qui a tué son...
— Sans doute ne le sait-elle pas !
— On le lui dira !
— Et elle ne le croira pas !... Et nous n’avons pas le temps de manigancer tout cela ! Il faut agir, et tout de suite ! Teddy est riche, maintenant ! Qui sait où il va aller ! Peutêtre que nous ne le retrouverons plus si nous le perdons de vue ! Et le lot nous échapperait ! Maintenant, il part sur le Calais-Méditerranée…. Il ne s’en est pas caché ! Il faut.
Piebald s’interrompit. Un groupe de jeunes gens s'étaient approchés de la limousine et l’examinaient en échangeant des réflexions sur la puissance de son moteur, sa vitesse probable.
Piebald, vivement, grimpa sur le marchepied. Se penchant de façon à ce que ses lèvres touchassent presque l'oreille d’Argulian, il lui parla longuement.
— Le Calais-Méditerranée ne part pas avant une heure ! conclut-il. C’est plus de temps qu’il ne m’en faut ! Et cela vaut la peine de se hâter !..
« Vous, filez tout de suite, et à tout casser !... Notre fortune dépend de la rapidité de l’auto car, moi, je suis sûr de mon affaire ! Et n’oubliez pas : deux kilomètres après En-
tresse ! Je vais voir Golias. Il viendra avec moi. Nous ne serons pas trop de trois |
« À bientôt !
— Oui ! fit brièvement Argulian, qui, ayant lancé le moteur, embraya.
La puissante voiture décrivit un véritable bond en avant et fila vers la route d’Aix.
Piebald courut vers un des taxis arrêtés sur la place et s’y engouffra, après avoir crié chauffeur :
— 89, rue Colbert, et vite : dix francs de pourboire |
— Yes, mylord! fit le chauffeur, tout heureux de l’aubaine.
Le taxi fila.
Affalé sur le capitonnage, Piebald consulta sa montre :
— Pourvu que Golias soit chez lui ! murmura-t-il. Sinon, tout est perdu !.…
« Mais qui aurait pu croire, cela ! Ah ! ce n’est pas avec Argulian que j'aurais dû me mettre, c’est avec Otto Drohl !.… J’ai parié sur le mauvais cheval !... Mais la course n’est pas terminée |!