‹ Moselli José – TripliX l’insaisissableChapitre 13 sur 18 · WE · texte numérisé non relu

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De la gare de Marseille au bassin de la Joliette, la distance est courte.

En moins de dix minutes, le taxi dans lequel Jérôme Corfe avait pris place l’avait amené sur le quai des Message-

ries Maritimes, à moins de cinquante mètres du point où était ancré l’Australien.

Corfe, qui bouillait, jeta une poignée de monnaie au chauffeur et bondit vers la rangée de chalands reliant le grand paquebot au quai. Sa carte, qu’il montra à un gardien, lui permit de passer.

Il n’avait plus d’espoir de retrouver Teddy, d’ailleurs. Déjà, le paquebot était complètement vidé de ses passagers. Sur ses ponts déserts, les matelots mettaient de l’ordre, ce-

pendant qu’une armée de portefaix s’occupaient à décharger la cargaison.

Corfe, sans s’illusionner, monta sur le pont.

Il n'avait pas fait trois pas qu'il se heurta presque à un grand et maigre individu coiïffé d’un chapeau melon, emmitouflé d’un épais cache-nez et porteur de lunettes rondes, qui débouchaït d’une coursive voisine :

— Oh! Mister Corfe ! entendit-il. On vous a donc reläché.

— Joé Blanket ! exclama Corfe, stupéfait. Vous... Ici!

— En effet, c’est bien moi !

— Vous... Mais dites donc, comment savez-vous que j'ai été relâché... et arrêté ? observa Corfe, brusquement.

— C’est un ami à moi qui m’a raconté l’histoire. Il était à la gare... On vous a pris pour un voleur, il paraît !... Mais que.

— On m’a... Oh! Mais c'était vous, l’Anglais du train ! C’est vous, monsieur Blanket, qui m'avez fait coffrer ! Je vous reconnais |! C’était votre démarche !

« Et moi, pauvre imbécile ! Un véritable pickpocket, voilà ce que vous êtes !.. Vous m’avez filouté mes papiers que vous avez remplacés par d’autres au nom d’Argulian ! Et vous avez prévenu la police que...

— Si je ne vous connaissais pas, monsieur Corfe, je croirais que vous êtes fou ! coupa Joé Blanket, froidement.

« En tout cas, je peux vous dire une chose, c’est que notre Teddy, qui s’appelle Edward Clams, était ici à bord !

« Je viens de voir le commissaire du paquebot. M. Edward Clams, qui voyage avec sa femme, est reparti sur le Calais-Méditerranée, il y a une demi-heure! Si j'avais le temps, je vous en dirais plus, mais je ne tiens pas à laisser échapper mon gibier !

— Où allez-vous ? questionna Corfe, la pensée changée. — Je veux rattraper le rapide ! Au revoir !

— Oh ! Je ne vous quitte pas !

— C’est vous, hé ? qui m’avez signalé comme un pickpocket international ? grommela l’Anglais. On m'a gardé au poste du commissariat des ports depuis six heures, ce matin ! C’est pour cela que vous m’avez encore traité de pickpocket : Vous n’êtes pas un gentleman, monsieur Corfe ! Adieu ! Et débrouillez-vous ! Moi, j’agis seul !

— Oh ! je vais vous suivre ! Nous verrons bien ! grommela l'inspecteur de la Sûreté, de plus en plus intrigué par les paroles de Joé Blanket.

Celui-ci était déjà à plusieurs mètres de lui.

À sa suite, Corfe redescendit à terre. Il vit Joé Blanket sauter dans un taxi. Il en prit un autre.

L’auto de l'Anglais traversa rapidement la ville, s’engagea à travers le Prado, la grande promenade marseillaise, et pénétra dans le parc Borély.

Quatre avions reposaient sur les pelouses du champ de courses, non loin de grands baraquements de bois. Un meeting d'aviation venait d’avoir lieu à Marseille deux jours auparavant.

Corfe comprit : Joé Blanket allait fréter un aéroplane pour rattraper le Calais-Méditerranée !

De fait, il vit l'Anglais descendre de son taxi et se diriger vers les baraquements. Il l’imita et le rejoignit comme il n’était plus qu’à quelques mètres d’un groupe d’aviateurs.

— Faisons la paix, monsieur Blanket ! Nous devons être alliés contre les ennemis de la société !

— Retirez vos stupides accusations, alors, monsieur Corfe !

— C’est entendu ! Ce n’est pas vous l’Anglais du train, mais vous lui ressemblez rudement !

L'homme de Scotland-Yard daigna se contenter de cette rétractation qui n’en était pas une.

— Nous allons rattraper le Calais-Méditerranée à Avignon. Nous le pouvons ! fit Joé Blanket. Il n’y a qu’à prendre un de ces appareils... si on veut nous emmener |

— Nous partagerons les frais ! déclara Corfe.

Blanket, s’étant approché d’un des aviateurs, eut rapidement conclu l'affaire. L’aviateur, un Lyonnais du nom de Jean Durand, s’engagea à déposer les deux hommes à Avignon, le plus près possible de la gare, et ce moyennant la somme de cinq mille francs, que Blanket lui versa sur-lechamp.

— Mon avion fait du deux cents à l’heure, expliqua-t-il. Avignon est à quatre-vingts kilomètres à peine, en ligne droite. Nous y arriverons une bonne demi-heure avant le rapide !

« Nous partons tout de suite : mon plein d’essence et d’huile est fait : je devais justement regagner ce matin Istres, où je réside ! Montez !

Les deux détectives ne se firent pas répéter l'invite.

Ayant boutonné leurs manteaux, ils grimpèrent dans la carlingue et s’installèrent chacun dans un baquet.

En moins de dix minutes, tout fut prêt. L’aviateur, s'étant placé à son poste, mit les moteurs en marche. L’appareil, après avoir roulé sur quelques mètres, s’enleva brusquement et monta dans le ciel clair.

Le vent du nord-ouest avait fraîchi. L’avion l’avait juste « dans le nez ». Il commença aussitôt à rouler et à tanguer violemment.

Secoués, agités comme de la salade dans un panier, assourdis par le vrombissement des moteurs, les deux détectives, pendant quelques minutes, restèrent silencieux, le cœur dans la bouche, comme disent les Anglais.

Joé Blanket, le premier, s’acclimata relativement.

— Du courage! cria-t-il à Corfe qui haletait, la face rouge.

— Ça va... un peu mieux ! fit l'inspecteur de la Sûreté.

— Moi aussi ! On se dirait sur un chalutier, par mauvais temps ! Mais ce sera vite fait.

« … Dites donc, entre nous ? Franchise pour franchise ! C’est vous, hein ? qui m'avez signalé comme le roi des pickpockets, au commissariat des ports de Marseille :

— Je... je vous jure que non ! Ma parole d’honneur ! affirma Corfe, sincère.

— Allons, allons ! Puisque je vous dis : franchise pour franchise ! C’est moi... c'était moi, l'Anglais du train ! Vous ne m'avez pas reconnu, hein ? J’ai bien ri! Vous dormiez comme un ange !... J'avais peur que vous me devanciez, vous comprenez | Et alors, j’ai pensé.

— Vous pouvez dire que vous êtes un beau dégoûtant ! exclama Corfe, indigné autant que furieux.

— Dégoûtant ? Et vous? Qui m'avez fait enfermer comme un pickpocket ! Je ne.

— Je ne vous ai rien fait du tout ! Si l’on vous a coffré, je n’y suis pour rien ! Tandis que vous, vous avez agi comme le dernier des derniers envers un camarade !

— Vous ne parlez pas comme un gentleman, monsieur Corfe ! Je vous le dis! Vous en auriez fait autant à ma place ! Le devoir d’un bon Anglais est d’être le premier partout, et je voulais arriver avant vous pour avoir une explication avec ce Teddy !. Je ne suis pas un mauvais garçon, moi !... La preuve, c’est que je vous ai laissé me suivre et vous embarquer avec moi sur cet avion.

— Oh ! Vous ne pouviez pas m'empêcher de vous suivre, d’abord ! Et j'aurais pris un autre avion, voilà tout !

— Je ne dis pas ! Faisons donc la paix, monsieur Corfe ! Je retire mes paroles, vous êtes un vrai gentleman !

— Et vous en êtes un autre ! déclara Corfe, qui, à part lui, se promit bien, dès que l’occasion s’en présenterait, de rendre à l'Anglais la monnaie de sa pièce.

L'avion, cependant, avait gagné les hautes couches de l'atmosphère, où l’air était à peu près calme. Il filait tout droit sans plus rouler ni tanguer.

Sous eux, les deux policiers apercevaient, sur leur gauche, l’étang de Berre, pareil à une immense nappe de saphir que pointillaient d'innombrables barques de pêche.

Et, tout près du rivage, la voie ferrée, reconnaissable à son ballast gris qui tranchaït sur le sol jaune environnant.

— Nous filons bien! observa Joé Blanket, pour dire quelque chose.

— Oui... Et, alors, vous avez des nouvelles de Teddy ? fit Corfe, qui ne voulait pas perdre l’occasion de se renseigner.

— Je ne peux pas dire que je n’en ai pas! Et je regrette de vous informer, monsieur Corfe, que la situation se complique ! J’ai vu le registre des passagers de l’ Australien !

« … M. Edward Clams s’est embarqué à Sydney, avec sa femme, née Julia Jacobsen !

— La fille de l’homme assassiné dans l’île Maïden !

— Oui. L’héritière des perles !.. Et alors, si, comme je le crois, Teddy a aidé Otto Drohl à assassiner Carl Jacobsen, il se trouverait que Julia Jacobsen aurait épousé le meurtrier de son père !

«. Mais comment prouver la culpabilité de Teddy ? Peut-être que la jeune Sonia Argulian pourra nous fournir quelques indices ?

— Sonia Argulian ? Laissez-moi vous dire, à mon tour, qu’elle s’est évadée de Saint-Lazare, et que c’est ce Triple X, à l'existence duquel vous ne vouliez pas croire, qui a téléphoné au chef de la Sûreté, devant moi, pour lui annoncer que c'était lui qui l’avait enlevée !

— Oh ! si j'avais su !... Je vous aurais.

— Au lieu de faire l’idiot, dans le train, vous n’aviez qu’à venir à moi et m'interroger !

— Je ne fais jamais l’idiot, monsieur Corfe !

— Mettons que ce soit l’imbécile, monsieur Blanket ! En tout cas, il y a une chose très claire dans tout ceci : Julia Jacobsen hérite des perles.

« Donc, si Teddy les a, nous ne pouvons nous servir de cet argument pour l’inculper !

— Je ne compte pas l’inculper ! Je compte faire sa connaissance et l’épier. Si fort que soit un homme, il finit toujours par se trahir !

« Et puis, nous ferons parler sa femme, si elle est vraiment sa femme !.…

— Elle doit l’être ! Mais, si Edward Clams est coupable, je me demande comment il a pu réussir à se faire épouser par la fille de l’homme qu'il a assassiné ! observa Corfe.

— Tout est possible, monsieur Corfe ! Le principal est que nous rattrapions le rapide, de façon à ne pas perdre de vue notre client ! Car, bien qu’il voyage sans se cacher, rien ne nous dit qu’il ne va pas descendre du train, soit à Lyon, soit ailleurs, et disparaître ! C’est ce qu’il ne faut pas ! À nous de bien manœuvrer !

— Nous essaïierons !

La conversation s’arrêta là.

Pendant quelques minutes, les deux hommes restèrent silencieux, penchés par-dessus la carlingue, à regarder le paysage se dérouler sous eux.

— Voilà une auto qui file bien ! murmura soudain Joé Blanket. Elle doit donner cent vingt à l’heure !

— Et même plus! estima Corfe. Elle atteindrait cent quarante que je n’en serais pas étonné ! Par ma foi, elle nous gagne !... On dirait qu’un de nos moteurs a des ratés !... Oui, nous ralentissons ! Entendez comme il « tape » !.…

Joé Blanket ne répondit pas. Corfe ne s’était pas trompé. Le moteur de droite de l’avion faiblissait. Mais, heureuse-

ment, il continuait à tourner, beaucoup moins vite. Aussi l'appareil avait-il fortement ralenti. L’auto qu’il venait de dépasser le gagnaïit peu à peu.

L’aéroplane volait à présent au-dessus de la Crau, l'immense plaine caillouteuse et stérile qui s’étend entre Arles et l’étang de Berre.

Sur leur gauche, les voyageurs distinguaient nettement la voie ferrée, toute droite, qui courait entre deux rangées de noirs cyprès, rabougris et tordus par le mistral.

L’auto, un petit point gris enveloppé de poussière filait toujours, à une vitesse vertigineuse, et continuait à gagner sur l’avion.

— Et voilà le rapide ! s’écria Corfe, en désignant, au loin, une demi-douzaine de longs wagons traînés par une locomotive empanachée de fumée noire. C’est lui : Si notre moteur ne nous lâche pas tout à fait, nous l’aurons vite dépassé ! Tout va bien ! Oh !.…

Une gerbe de flammes venait de jaillir du fourgon de queue du rapide, cependant que le véhicule, ouvert en deux, arraché des rails, se couchaiït sur le ballast et que retentissait une sourde explosion.

Le train, tout aussitôt, ralentissait, traînant toujours le fourgon en flammes.

Après son explication avec Piebald, Edward Clams, sa femme au bras, était allé s’enquérir de ses bagages, qui devaient le suivre, puis, étant descendu à terre, avait pris place dans un compartiment du Calais-Méditerranée, arrêté le long du quai.

M. Edward Clams paraissait d'excellente humeur. Son court mais définitif entretien avec le pseudo lieutenant Wilfrid Moresby n'avait en rien altéré son contentement.

Ayant installé sa jeune femme dans un angle du compartiment, contre la fenêtre, il redescendit sur le quai et alluma un cigare.

Le long du train, c’était une agitation furieuse. Parmi les brouettes chargées de bagages, voyageurs et curieux se pressaient, s’interpellaient, se heurtaient. Des employés de la compagnie des Wagons-Lits échangeaient des papiers avec ceux des Messageries Maritimes. Des douaniers examinaïent à mesure les marques inscrites sur les colis chargés dans le fourgon du train.

Peu à peu, cependant, le calme revenait. Bientôt, seuls restèrent sur le quai les amis des partants et quelques voyageurs, de ceux qui ne montent en wagon qu’au dernier moment.

Des appels retentirent, annonçant le départ. Un coup de trompette, un sifflet, et, lentement, le convoi s’ébranla.

En quelques minutes, il eut traversé les docks et gagné la ligne de Paris, où il prit de la vitesse.

Edward Clams, qui était resté sur le quai jusqu’au départ — il voulait s’assurer que Piebald ne prenait pas le train ! -— avait regagné son compartiment. Sa femme n’y était plus seule. Un gros homme en qui tout indiquait l’origine levantine : paupières lourdes, teint basané, lèvres énormes, s’était installé face à la voyageuse. Un nouveau riche, certainement, à en juger par le mauvais goût de son accoutrement : bottines rouges, complet gris clair, cravate jaune et bleue où était piqué un gros diamant. Et aux doigts, des bagues, des anneaux suffisamment forts pour y amarrer un cuirassé. L’une d'elles, surtout, attirait les regards, avec son chaton gravé, gros comme une noisette. Un chapeau melon, couleur havane, comme l’on est habitué à en voir sur les champs de course, complétait sa grotesque silhouette.

Un bras lourdement appuyé à l’accoudoir, il regardait à travers la vitre le paysage marseillais, pins et usines de tuiles, qui défilait devant ses yeux.

Edward Clams allait allumer un nouveau cigare, lorsque le garçon du wagon-restaurant apparut à la porte du compartiment, pour prévenir les voyageurs désirant se réconforter que le petit déjeuner était servi.

Bien qu’il fût plus de neuf heures du matin, la plupart des passagers de l’Australien n’avaient encore rien pris, absorbés qu'ils avaient été par leurs préparatifs de débarquement. Aussi, de presque tous les compartiments, des voyageurs sortirent.

Edward Clams, lui, avait déjeuné à bord du paquebot, Galamment, il se pencha vers sa jeune femme :

— Vous avez faim, Julia ? demanda-t-il.

— Un petit peu ! Je mangerais bien quelque chose, dearie ! murmura-t-elle.

Clams se leva, lui offrit son bras. Ils gagnèrent le couloir, suivi presque aussitôt par le gros Levantin.

Le wagon-restaurant était déjà presque plein. Clams et sa femme durent prendre place à la même table que leur compagnon de compartiment.

En dépit de ses apparences, celui-ci était fort aimable. Il se montra plein de prévenances envers M° Clams, lui passant la carte, s’effaçant pour que le garçon püût plus facilement la servir.

Il ne devait pas parler anglais, car ce fut en un sabir composé de français et d’italien qu’il s’adressa à « Teddy », à plusieurs reprisses, pour lui demander le sel ou le sucre.

Quoiqu'il eût peu mangé et eût achevé bien avant les époux, il attendit patiemment qu’ils se levassent, afin de ne pas les déranger.

Teddy et sa femme, leur addition réglée, regagnèrent leur compartiment. Leur compagnon les y suivit et se rassit en face de la jeune femme.

Le train, le tunnel de la Nerthe dépassé, roulait à cent à l’heure le long de l’étang de Berre.

Des murmures s’entendirent dans le couloir !

— Un aéroplane !

De nombreux voyageurs coururent coller leurs visages aux vitres pour essayer de voir l’avion.

Edward Clams, son cigare en bouche, il ne l’avait pas allumé, ne bougea pas. Il se sentait lourd et las. Sa femme, appuyée contre son épaule, rêvait, les yeux sans regard.

Le Levantin -— ou paraissant tel —- se leva sans hâte, alla contempler l’avion et reprit sa place.

À plusieurs reprises, il consulta son chronomètre d’or, puis, se levant encore, ressortit du compartiment.

Il n’y revint qu’une dizaine de minutes plus tard. Edward Clams, qui rêvassait, à moitié éveillé, le vit de nouveau, et à plusieurs reprises, regarder sa montre. Ce geste dut paraître grotesque à Teddy, car il éclata de rire, d’un rire étrange, presque sans timbre. Le Levantin, loin de s’en offusquer, resta impassible. Et, presque aussitôt, il tira de nouveau son chronomètre de sa poche !

Le rapide, maintenant, roulait à travers la Crau, à plus de cent à l’heure, ses roues produisant un ronflement continu qui se mêlait aux tremblements des vitres et à la palpitation des boiseries.

Teddy ne bougeait plus, comme hébété ; sa femme, inerte, affaissée contre son épaule, paraissait dormir.

Bien que le soleil, à travers la fenêtre du compartiment, projetât ses chauds rayons sur leurs visages, ils y étaient complètement insensibles. Un brusque tressaillement, par moments, indiquait seul qu’ils vivaient.

Une formidable secousse, soudain, fit tressauter le train tout entier, projetant les voyageurs les uns sur les autres, précipitant pêle-mêle les bagages hors des filets.

De tous côtés, des cris, des appels retentirent, cependant que les freins grinçaient et que le convoi ralentissait.

De nouvelles secousses, moins violentes, mais encore très fortes, agitèrent le rapide dont les wagons, pendant quelques instants, semblèrent danser sur la voie.

Dans les compartiments, les voyageurs reprenaient leur équilibre et aidaient les femmes à se relever. Il y avait de nombreux blessés, qui avaient reçu sur la tête ou sur le corps des sacs de voyage ou des cantines arrimés dans les filets.

Le train s’immobilisa.

Il était en rase campagne, en pleine Crau. De chaque côté de la voie, une ligne de cyprès, derrière lesquels l’immense plaine caillouteuse s’étendait à perte de vue.

De tous les compartiments, des flots de voyageurs se ruèrent dans les couloirs, en dépit des recommandations des contrôleurs, qui conseillaient à chacun de rester à sa place.

Mais qui les écoutait ?

En quelques secondes, les voyageurs eurent envahi la voie ferrée.

Et ils purent se rendre compte du désastre : le fourgon de queue, renversé, éventré, ruiné, flambait comme une meule de foin. Parmi les flammes, le corps inerte d’un employé de la compagnie gisait, les jambes pendant entre deux énormes malles qui brûlaient elles-mêmes. Il devait être mort, car il ne bougeaït pas.

Le chef de train, qui était indemne, courait déjà, en arrière du convoi, pour aller poser des pétards de sécurité.

Les voyageurs, cependant, s'étaient précipités vers le fourgon. Courageusement, plusieurs d’entre eux s’offrirent à aider les deux contrôleurs qui, s’étant glissés entre le fourgon

et le wagon qui le précédait, s’efforçaient de séparer le convoi du véhicule en flammes. Aveuglés par les flammèches, suffoqués par la chaleur, ils eurent rapidement décroché les chaînes de sûreté et dévissé le tuyautage des freins, et s’attaquèrent à la barre d’attelage elle-même.

Autour du wagon renversé, d’où les flammes, avivées par le mistral ronflaient furieusement, les voyageurs, immobiles, regardaient. Certains reconnaissaient leurs malles à mesure que l'incendie les dévorait et des exclamations en toutes langues : anglais, français, italien retentissaient. Les femmes surtout, se montraient désespérées.

Le grondement strident de la vapeur s’échappant par la soupape de sûreté de la locomotive, couvrit soudain cris et exclamations…

Teddy et sa femme étaient toujours dans leur compartiment. Le choc les avait fortement secoués, mais sans les renverser. Aidés de l’obligeant Levantin, ils avaient repris leur place, sans mot dire comme des êtres complétement hébétés.

Leur compagnon, ayant replacé dans le filet le sac de voyage de M”° Clams avait — une fois de plus ! - regardé sa montre, puis était allé se pencher à une des fenêtres du couloir maintenant désert.

Sa face s’éclaira tout à coup : il apercevaïit arrivant sur la route de Miramas, une auto grise toute badigeonnée de poussière.

Il poussa un soupir de soulagement. L’auto se rapprochait avec une rapidité fantastique.

Mais qui faisait attention à elle ! Les voyageurs n'avaient d’yeux que pour le fourgon qui continuait à flamber.…

Ils l’auraient vue, pourtant, si, à ce moment, les contrôleurs du train ne les eussent fait passer tous du côté opposé, car, à contre-voie, l’express de Lyon allait passer. Les voyageurs, refoulés sur la gauche du rapide, ne purent donc voir l'auto grise — car la route sur laquelle elle roulait se trouvait précisément à droite de la voie ferrée.

Le Levantin, ayant tiré un mouchoir de soie rouge de sa poche, l’agita à bout de bras.

Derrière lui, un homme surgit dans le couloir et le toucha à l’épaule. Il se retourna.

Le nouveau venu, qui était affublé d’un ample manteau gris et d’une casquette de grosse laine, eut un rire satisfait :

— Ça y est ! souffla-t-il, après un regard à la ronde. Juste à l'endroit convenu |

— Mes compliments. Piebald ! Tu es.

— Chut ! Pas de noms ici! Voilà notre ami, d’ailleurs ! Et... ça va ? Ils sont bien dopés (drogués) ?

— Comme des lords d'Angleterre ! Et ils n’y ont rien vu! Ce Teddy n’est pas si malin que ça !

— Hum ! Méfions-nous ! Mais voilà l’auto !

— Dépêchons ! Charge-toi de Teddy malgré tout, j'ai peur qu’il me reconnaisse ! Je vais m'occuper de la femme !

— Prends aussi son sac de voyage... Il peut contenir des choses intéressantes ! Si c’étaient des perles !

— Ça va!

L’auto, qui avait beaucoup ralenti n’était plus qu’à une centaine de mètres du convoi.

Piebald et son compagnon, s’étant penchés à la fenêtre du wagon, firent signe à Argulian de s’arrêter devant la portière placée à l’avant du véhicule, puis ils pénétrèrent dans le compartiment où Teddy et sa femme étaient restés.

Piebald, ayant empoigné de la main gauche le sac de voyage marqué E. C. que lui désignaïit son complice, saisit de sa main libre le bras de la femme de Teddy ; il la souleva brutalement et l’entraîna vers le couloir. La pauvre créature poussa un faible gémissement et, sans protester, suivit son ravisseur.

Le Levantin, lui, eut une brève hésitation. La massive carrure de Teddy lui en imposait. Il regarda le géant, bien en face. Edward Clams, quoiqu'il eût les yeux ouverts ne sourcilla pas. Il était inconscient.

Le gros homme passa son bras sous celui de Teddy, le souleva, et, non sans peine l’attira vers le couloir. Edward

Clams se laissa faire. Titubant, trébuchant, se heurtant aux parois, il fut entraîné par le Levantin.

Tous deux en peu d’instants, atteignirent la porte de sortie du wagon qui était restée ouverte.

Le gros homme n’en pouvait plus. Il suait à grosses gouttes. Il haletait. L’effort qu'il avait fourni pour amener Teddy jusque-là l’avait épuisé.

Il vit Piebald qui, debout sur le marchepied de l’auto dans laquelle il avait déjà installé la jeune femme, lui faisait signe de se hâter.

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