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Brutalement, il précipita Teddy au dehors.
Edward Clams étendit d’instinct les mains en avant. Il déboula sur le marchepied et s’abattit sur la voie.
Le Levantin d’un saut, le rejoignit. Il se baiïissait pour l'aider à se relever, lorsque Teddy se redressant seul, poussa un hurlement de fauve, et, comme dégrisé, fonça sur lui.
Tout gros qu’il fût, l’acolyte de Piebald était digne de faire un champion de course à pied. En voyant Teddy se relever et bondir vers lui, il détala avec la vitesse d’un lièvre.
Hélas ! Teddy était autrement véloce que lui !
En trois énormes enjambées, il le rejoignit et, d’un formidable coup de poing sur la nuque, l’abattit à ses pieds.
Il se retourna alors et, vit Piebald, qui était resté sur le marchepied de l’auto.
Bien que le bandit eût changé de déguisement, Teddy le reconnut d’un coup d’œil. Il se rua vers l’auto, et, avant que Piebald ait eu le temps de crier à Argulian d’embrayer, fut sur lui.
— Gr... âââce! hoqueta Piebald, étranglé aux trois quarts par la poigne puissante d’'Edward Clams, qui l’avait saisi par le cou et soulevé comme un simple paquet.
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— Et ma femme, où est-elle ? gronda Teddy en secouant le petit homme qui ruait comme un cheval suspendu à ses brancards.
Piebald aurait bien voulu répondre : il ne le pouvait pas. Les doigts d’acier du géant lui broyaient le larynx.
Teddy le comprit et le jeta sur le sol, comme une ordure, juste au moment où Argulian, s’apercevant de ce qui se passait, mettait l’auto en marche.
C’était trop tard !
Teddy, d’un bond, fut sur le marchepied. À travers la glace de la portière, il reconnut sa femme, affalée sur le capitonnage. Sa rage fut à son comble.
Il se pencha vers le marchand de pierreries, qui claquaït des dents :
— Argulian ! rugit-il en reconnaissant le bandit... Stop! ou je t’écrase, vermine |... Oh! mais ils y sont tous, alors ! Nous allons bien voir !.…
Argulian -— il n’est pas besoin de le dire — avait immédiatement obtempéré à l’ordre d’Edward Clams.
Celui-ci gronda :
— Toi !... Nous nous expliquerons tout à l’heure ! Et ne bouge pas l’auto ou je te tue !
— Je... vous... pouvez... être sûr... bafouilla Argulian, qui bavaiïit de terreur.
Sans l’écouter, Teddy s’engouffra dans la voiture :
— Julia! Petite! murmura-t-il en redressant la jeune femme. Julia !
Un concert d’exclamations poussées par les voyageurs du rapide, le fit sursauter. Machinalement, il ressortit de la voiture et distingua, dominant les cris, le crépitement d’un moteur dans les airs. Il leva la tête, et vit un grand avion piquer droit vers le sol, et, après une habile volte-face qui
l’amena face au vent, atterrir doucement à moins de cinquante mètres de l’auto.
Deux hommes, presque aussitôt suivis d’un troisième, en descendirent. Ils se dirigèrent au pas de course vers le train ; mais, brusquement, celui qui tenait la tête, sortant un pistolet de sa poche, bondit droit sur l’automobile, ou plutôt sur Piebald, qui, s’étant relevé, frottait ses genoux endoloris.
— Corfe ! Le détective Corfe ! s’écria Argulian. Et Joé Blanket, de Scotland Yard ! Ils nous ont reconnus !
Teddy, qui était toujours sur le marchepied, regarda les trois hommes -le troisième n’était autre que le pilote de l’avion -— et fronça les sourcils.
D'un geste machinal, il porta la main à la poche de derrière de son pantalon d’où il retira un browning perfectionné. Une réflexion rapide, sans doute, lui rappela qu’il était en France et non dans la brousse australe. Il rengaina vivement son arme.
— Monte ! cria-t-il à Piebald.
— Et Golias.. Il est.
— Celui que j'ai assommé ? Il a son compte ! fit sobrement Teddy, qui, ayant empoigné Piebald par le col de son
veston, le souleva et l’enfourna dans le véhicule.
« En avant ! gronda-t-il à l’adresse d’Argulian, en quatrième vitesse |
Le marchand de pierreries n’attendait que cet ordre. Il lança la voiture à toute allure dans la direction d’Arles.
Des cris furieux, poussés par Corfe et Joé Blanket, retentirent. Trois détonations claquèrent : sans hésiter, Blanket avait fait feu sur la voiture. Ses balles passèrent à quelques mètres à peine du rapide véhicule.
— Rien à faire ! haleta Jérôme Corfe, en s’arrêtant. Nous sommes joués !.…
— Teddy devait être avec eux !.. Le grand gaillard qui était sur le marchepied ! fit Blanket. Mais que veut dire tout ceci ? Argulian qui rejoint le rapide en pleine campagne, qui se trouve là juste au moment où le train saute. Car il y a eu une explosion dans le fourgon !.. C’est un coup monté! Mais pourquoi ?
— L'homme... là-bas, près du train qui est par terre ! Nous allons l’interroger ! observa Corfe, qui, sans attendre, s’élança vers le corps inerte de Golias. Il est mort ou n’en vaut guère mieux, murmura-t-il après s’être penché sur le gros homme. On dirait que le cœur bat, pourtant !... Hum! Je n’entends pas grand’chose !.…
— Il n’y a qu’à le transporter dans le... Oh oh! Un ronflement strident retentissait.
Les cris de Joé Blanket et ceux du pilote de l’avion se mêlèrent aux exclamations de Corfe : le ronflement était produit par les moteurs de l’aéroplane, qui venaient d’être remis en marche ; l’appareil lui-même, supérieurement manœuvré, roulait déjà sur le sol pierreux, à une allure rapide.
— Mon avion ! hurla le pilote.
Corfe et Joe Blanket ne répondirent pas : l’aéroplane d’un coup, décollait et filait obliquement comme une flèche, dans le ciel pâli par le mistral.
Les trois hommes s’étaient immobilisés, béants, ahuris, stupides.
— Mon avion ! répéta le pilote. C’est un des voyageurs du train ! Oh ! maïs il faut prévenir la police !
— Je m'en charge ! scrommela Corfe. Je suis inspecteur de la Sûreté !
L’aviateur ne répondit pas, mais son regard fut éloquent. Il exprimaït un étonnement sceptique.
— C’est peut-être un simple voleur ? murmura Joé Blanket en se dirigeant vers le train, flanqué de ses deux compagnons.
— Non ! C’est un ami d’Argulian... ou un ennemi! observa Corfe.
— Je ne vois pas bien.
— Moi, je vois ! grommela Corfe. Il va suivre l’auto. Il veut savoir où elle va, et, avec l’avion, il le peut !... Vous aviez encore beaucoup d’essence dans vos réservoirs ? demanda-t-il au pilote.
— Trois ou quatre heures de vol ! De quoi aller presque jusqu’à Paris !
Corfe soupira.
En quelques pas, les trois hommes eurent rallié le rapide.
Le fourgon en flammes venait enfin d’être détaché et séparé, et le chef de train, d’accord avec le mécanicien, se disposait à repartir. Déjà, les contrôleurs appelaient les voyageurs pour qu’ils prissent place dans les voitures.
Jérôme Corfe, s’étant fait indiquer le chef du train, lui fit connaître sa qualité et obtint un délai de quelques minutes, qu’il employa, aidé de Joe Blanket, à transporter le gros Golias dans un compartiment. Le train repartit aussitôt.
Corfe et Blanket, sans perdre un instant, essayèrent de ranimer Golias. Sans succès. Un des voyageurs, qui était médecin, examina le gros homme et déclara qu’il vivait encore, mais qu'il se pouvait fort bien que le cœur, qui ne battait plus que par intermittences, s’arrêtât pour jamais.
Des piqûres de caféine, fournie par la pharmacie portative du rapide, parvinrent pourtant à ranimer Golias. Il ouvrit les yeux. Ses lèvres remuèrent, et ce fut tout. Il retomba dans sa torpeur.
À Avignon, où le Calais-Méditerranée arriva une heure plus tard, Corfe et Joe Blanket firent transporter le misérable à l'hôpital.
Pendant le trajet, ils l’avaient fouillé et n’avaient trouvé sur lui qu’un millier de francs en billets de banque, un étui contenant des cigarettes anglaises et une carte de légitimation du consulat de Grèce à Paris, au nom d’Eleutteros Golias, négociant en grains. Mais rien qui rapportât, soit à « Teddy », soit à Argulian, Piebald ou autres personnages touchant, de près ou de loin, à l’assassinat de Carl Jacobsen.
Tandis qu’on transportait Golias à l’hôpital, Corfe fit sa déposition au commissaire de la gare d'Avignon, qui avait été rejoint par le commissaire central de la ville, lequel ve-
nait enquêter sur l’incendie du fourgon du rapide. Plainte contre inconnu pour vol fut déposée par le pilote de l’avion. Des télégrammes furent envoyés dans toutes les directions, signalant l’automobile grise et l’aéroplane.
— Et maintenant, il ne nous reste plus qu’à rentrer à Paris ! grommela Corfe, mélancoliquement. Notre seul espoir réside en Vachariadès ! Par lui, peut-être aurons-nous quelque nouvel indice !
Teddy nous a échappé... par votre faute ! Si vous ne m'aviez pas aussi grotesquement fait arrêter, ce qui m’a retardé et m'a empêché d’être en temps voulu à bord de l’Australien, j'aurais.
— Pardon ! Vous-même, vous m’avez fait retenir comme pickpocket international, monsieur Corfe ! Vous ne me ferez jamais croire le contraire !... Sans ce stupide procédé je me serais abouché avec Teddy, et.
— Je vous répète que je ne suis pour rien dans votre arrestation ! Ce n’est pas de ma faute, à moi, si on vous a pris pour un pickpocket !
« En tout cas moi, j’ai découvert et arrêté Vachariadès ! Et ce sera sans doute lui qui nous fera trouver les coupables, s’il en est pas un lui-même !
— Et s’il ne s’est pas évadé comme Sonia Argulian, quand nous reviendrons à Paris ! ricana Joé Blanket, qui était de fort méchante humeur.
Le premier train pour Paris —- un express — passait seulement à trois heures de l’après-midi.
Corfe et Joé Blanket eurent tout le temps pour déjeuner. Avant de regagner la gare ils s’en furent à l’hôpital, prendre
des nouvelles de Golias. Il leur fut répondu que le malade était toujours très faible, tellement faible qu'il était impossible d’en tirer la moindre parole.
Les deux policiers se résignèrent donc à prendre le train.
Ils arrivèrent à Paris le lendemain vers six heures du matin et se séparèrent aussitôt, après s’être donné rendez-vous à dix heures, dans le bureau de M. Serpier.
Jérôme Corfe, démocratiquement, prit le métropolitain et regagna son modeste logis de la rue Nollet.
Il était dépité autant que furieux. Non seulement, il n’avait pu joindre « Teddy », mais encore il avait été d’abord joué et ridiculisé par Joé Blanket, il avait vu filer, à son nez, Argulian et Piebald en plus de Teddy, et avait assisté ensuite à l’audacieux enlèvement de l’avion !
— Et moi qui avais juré au Chef de me distinguer ! pensa-t-il amèrement. Mais rira bien qui rira le dernier ! Nous ne sommes pas au bout !.…
« C’est idiot, mais je me demande si le Joé Blanket de malheur ne serait pas avec la bande Argulian et compagnie ! Oui, je me le demande !..
Depuis trois nuits, Corfe ne dormait pas. Le manque de sommeil, la fatigue, et surtout l’énervement, le rendaient pessimiste comme il ne l’avait jamais été.
Arrivé chez lui, il changea de linge, fit une rapide toilette, puis ayant réglé son réveille-matin de façon à ce qu’il sonnât à neuf heures et demie, s’allongea sur son lit et ne tarda pas à s’endormir.
À dix heures, il pénétrait dans le bureau de M. Serpier.
Rien qu’à sa mine, le chef de Sûreté comprit que les affaires n'étaient pas brillantes : Corfe sans se faire prier, raconta par le menu ses aventures.
— Je ne veux que vous féliciter, Corfe, de ce que vous avez fait ! lui répondit son chef, on ne réussit pas toujours du premier coup...
« Quant au tour que vous a joué Joé Blanket, si vous pouviez le prouver, je le ferais coffrer sans hésiter ! Ça lui apprendrait à se moquer des gens !
— Je me demande, chef, qui est celui qui l’a fait arrêter lui même !
— Un des comparses de Teddy qui l’aura reconnu, sans doute. Peu importe le reste.
« Ici, rien de nouveau ! Sonia Argulian est introuvable. Quant à Vachariadès, il refuse de parler. J’ai l’impression qu’il attend des instructions de ses complices.
Deux coups frappés à la porte interrompirent les réflexions de M. Serpier.
C’était son secrétaire particulier M. Bougenaiïs :
— Chef, dit-il, l’on me téléphone de la Santé. Le détenu Vachariadès est mort subitement cette nuit... Suicide ou mort subite : l’on ne sait pas encore !
L’auto dans laquelle avaient fui Argulian, Piebald et le ménage Clams, une cent chevaux avait donné aux essais chez le constructeur cent trente-deux kilomètres à l’heure. Argulian affolé, parvint à lui faire battre ce record.
Lancée comme un bolide sur la route de Miramas à Arles elle fila comme elle ne l’avait jamais fait.
À l’intérieur, Teddy, qui s’était laissé tomber sur la banquette capitonnée, semblait maintenant ignorer l’existence de Piebald.
Il ne s’occupait même pas de sa femme qui, malgré les cahots infernaux de la voiture, s’était assoupie et, droit, ri-
gide, regardait à travers la vitre le nuage de poussière blanche soulevée par l’auto en délire.
Piebald, lui, avait reconquis tout son sang-froid.
Après être resté pendant quelques instants assis sur un des strapontins, face à la route, en essayant de se faire oublier il s’était peu à peu rendu compte par des coups d’œil sournois que « Teddy » après son fugitif accès d'énergie et de brutalité était retombé dans sa torpeur.
Décidément la drogue de Golias était excellente, bien que ses effets fussent intermittents !
S’étant donc rassuré Piebald avait repris courage.
L’auto roulait à une allure d’enfer.
Mais elle n'irait pas bien loin. D’un moment à l’autre Corfe et Joe Blanket trouveraient le moyen de télégraphier son signalement partout et ce serait la fin, l'arrestation.
Il fallait aviser.
Cet imbécile d’Argulian, penché sur son volant, ne pensait plus vraiment, qu’à faire de la vitesse, sans se douter qu’à cette allure la cent-chevaux allait l’amener droit... en prison. Oui, il fallait aviser !
Malgré sa jeunesse, Piebald était un garçon réfléchi, doué, de plus, d’une grande astuce naturelle.
Après un bref regard à « Teddy », qui ressemblait à quelque bœuf en train de ruminer, le bandit se dressa et, embouchant le porte-voix d’ébonite terminant le tube acoustique qui s’ouvrait à l’extérieur, juste derrière la tête du chauffeur, il cria.
— Hep ! Monsieur Argulian ! Attention ! Ralentissez !… Nous ne risquons plus rien ! Je vais aller vous parler !
D’un mouvement des épaules, car, à cette effroyable vitesse, il n’osait se retourner de peur de donner quelque maladroit coup de volant, le marchand de pierreries fit comprendre à son acolyte qu’il avait entendu.
Presque aussitôt l’auto ralentit.
Piebald ouvrit doucement la portière sans que Teddy fit mine de s’en rendre compte, et par le marchepied rejoignit Argulian, au côté de qui il s’assit.
— Vous avez vu l’avion ? questionna le marchand de pierreries.
— L'avion ?
— Oui. Il nous suivait, tout à l’heure ! Il est resté pendant plus de cinq minutes à moins de cent mètres de hauteur au-dessus de la voiture. Il a pris de l’altitude, maintenant... Mais on le voit encore ! Levez la tête... en avant de nous, sur la gauche !
Piebald suivit ce conseil et, dans le ciel blême distingua un grand aéroplane, celui-là même qui avait déposé les policiers auprès du train en détresse, et qui, pour le moment volait à environ cinq cents mètres du sol.
— Hé ! qu’il aille au diable ! Nous nous en moquons, de cet avion, grommela Piebald impatienté. Ni Corfe, ni Blanket ne sont pas dedans puisqu'ils nous poursuivaient au moment où l’auto a démarré ! Ce doit être le pilote qui a repris l’air, sans eux !.…
« Nous, il faut aviser et vite ! Nous allons nous arrêter sous le plus prochain bouquet d’arbres pour camoufler l'auto. Ensuite.
— Et Teddy ? interrompit Argulian.
La voiture maintenant, roulait à petite vitesse : trente kilomètres à l’heure à peine.
— Teddy ? Eh bien, la drogue de Golias a recommencé à opérer !.…. Teddy a eu un éclair de raison. À présent, il est de nouveau « groggy », étourdi, comme ivre, bon à rien !.. Il est à nous quoi !
— Et sa valise ?
— Naturellement, elle est dans la voiture.
— ]]l faudrait la.
— Non. Il ne faut pas lui donner d’émotion, à cet homme ! Car il la couve, sa valise ! Il serait capable de se...
— Nous avons le temps !.. Mais il faudrait nous assurer de lui le plus vite possible !
— Pour l'instant, il est tranquille. Procédons méthodiquement : d’abord, avant tout, maquillons l’auto !
— Ce sera facile ! J’ai tout apporté ! conclut Argulian.
Les deux bandits, pendant les minutes qui suivirent, n’échangèrent plus un mot.
Argulian, ayant avisé, peu après, un chemin creusé d’ornières qui coupait la route à angle droit et moins de cent mètres plus loin, passait à travers un petit bois de pins, y engagea l’auto. Bien qu’il eût encore ralenti l’allure de la voiture celle-ci fut abominablement secouée par les trous, les pierres et les fondrières de toutes sortes parsemant le sol.
L’auto fut arrêtée parmi les arbres.
L’endroit n’aurait pu être mieux choisi. Pas la moindre habitation à plusieurs kilomètres à la ronde. De tous côtés, la plaine nue permettait à la vue de s’étendre au loin et empéchait toute surprise.
Argulian et Piebald sautèrent aussitôt à terre. En quelques minutes, ils eurent complètement changé l’aspect de la carrosserie de l’auto. Le toit, fait de lattes de bois recouvertes de toile cirée épaisse et s’enroulant sur elles mêmes, fut retiré. Les glaces furent abaïissées et les montants dans lesquels elles s’encastraient rabattus horizontalement. La limousine devint une torpédo.
Teddy et sa jeune femme, complètement inconscients, regardaient, sans manifester aucun sentiment
Piebald et Argulian tirèrent ensuite du coffre à outils un bidon de peinture rouge au vernis, dont ils badigeonnèrent rapidement l’auto. Les roues furent peintes en noir. Le radiateur nickelé fut enduit d’un liquide corrosif qui lui donna instantanément un aspect vert-de-grisé.
La peinture rouge, qui devait contenir un très violent siccatif, fut sèche en moins d’une demi heure.
Le numéro de la voiture fut également changé, ainsi que les phares, qui furent remplacés par d’autres plus petits.
— Si on a envoyé notre signalement, ricana Piebald nous sommes tranquilles ! On recherchera une limousine grise, et c’est une torpédo rouge qui passera. Il ne nous reste plus qu’à changer nous-mêmes de costumes !
— Il va falloir, pour cela, déranger Teddy et sa femme. J’ai casé les déguisements sous la banquette, dans le coffre.
— Je m'en charge ! déclara Piebald.
Il rentra dans la voiture et, doucement souleva Teddy qu’il poussa sur un des strapontins. Le géant se laissa faire passivement. Il en fut de même de sa femme.
Piebald souleva alors le capitonnage de la banquette et découvrit un vaste coffre renfermant une boîte de fards, plusieurs perruques, des chapeaux et des vêtements de toutes sortes : un véritable magasin d’accessoires.
Argulian s’affubla d’une épaisse barbe blonde et changea son manteau de cuir contre une combinaison en toile kaki.
Piebald revêtit un costume de clergyman noir à col montant, et grommela :
— Avec cela, je défie qu’on me reconnaisse !
Il chaussa son nez d’une paire de lunettes rondes, à monture d’écaille, à verres fumés et murmura :
— Un vrai révérend, hein, monsieur Argulian !
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J’ai l’air d’un clergyman qui revient de convertir les Zoulous !
— Ou plutôt de convertir des marks en dollars ! ricana le marchand de pierreries. Nous partons ?
— Naturellement ! Il n’y a plus que Teddy et sa femme qui me chiffonnent ! Nous n'avons pas de costume assez grand pour lui... et puis ce serait toute une histoire, que de le faire déshabiller !
« Il serait capable d’avoir un nouvel accès de rage ! Il m'a à moitié étranglé, vous savez, monsieur Argulian et, quand je dis à moitié, c’est pour ne pas dire aux trois quarts !
— Âlors, partons ! conclut le marchand de pierreries. La peinture de l’auto était déjà sèche.
Le moteur fut remis en marche. Et le véhicule, ayant difficilement fait demi-tour à travers les pins, regagna la route d'Arles.
Argulian était trop matois pour se risquer à traverser cette ville. Il ignorait, somme toute, si le rapide, qui avait dû se remettre en route, ne s’y était pas arrêté. Il fallait tout craindre et tout prévoir.
Le marchand de pierreries, ayant donc abandonné la grande route, gagna Eyguières, par un chemin de grande communication. D’Eyguières, il s’en fut à Cavaillon et, de là, à Carpentras. Après Carpentras, ce fut Roquemaure, sur le Rhône, qu’il traversa.
De Roquemaure, l’auto rouge fila sur Alais, et, par Montpellier, Albi, Montauban et Agen, elle arriva à Bordeaux sans que ses occupants eussent été une seule fois inquiétés.
Teddy persistait dans sa torpeur. Il se laissait conduire comme un petit enfant. Piebald, d’ailleurs, avait soin de mélanger à sa nourriture une certaine poudre grise que lui avait remise Argulian.
La jeune femme, inutile de le dire, subissait le même traitement.
Grâce à cette précaution. M. et M" Edward Clams restaient bien tranquilles, obéissaient à tout ce qui leur était or-
donné, buvaient, mangeaient, dormaient quand il le fallait, sans jamais élever la moindre protestation. Dans les hôtels où s’arrêtaient les voyageurs, de préférence dans de petites villes, par prudence, l’on prenait Teddy et sa femme pour deux fous innocents. Piebald et Argulian faisaient le nécessaire pour accréditer cette croyance.
De Bordeaux l’auto se dirigea vers Paris par le chemin des écoliers. Elle passa à Angoulême, Niort, Poitiers, Saumur, suivit la Loire jusqu’à Orléans, puis bifurqua sur Nonancourt, Chartres, Dreux, Évreux, Mantes, et, finalement, s'arrêta, à la tombée de la nuït, sur la route de Fontenaysous-Bois à Nogent-sur-Marne, devant une grille monumentale aménagée dans une haute muraille de maçonnerie. Piebald sauta à terre.
Il alla presser un bouton de cuivre encastré dans la muraille, et au-dessus duquel, sur une plaque de marbre noir, ces mots étaient gravés :
DOCTEUR ÉPAMINONDAS MERAKI
Lauréat de l’Université de Philadelphie.
Grande médaille d’or à l'exposition de Chicago.
Maladies mentales.
Traitements variés.
Consultations tous tes matins, de 9 à 10 heures. Et sur rendez-vous.
Un petit homme de race mongolique apparut presque aussitôt derrière les barreaux de fer forgé.
— C’est moi avec M. Gandour ! fit Piebald.
L’Asiatique s’inclina et, sans hâte ouvrit la grille.
L’automobile franchit le seuil, pénétra dans un parc qu’elle traversa et, lentement, gagna une remise de briques dissimulée par une épaisse charmille.
— Deux malades ! fit Piebald, en désignant Teddy et sa femme. Préviens les infirmiers !
— Tout de suite ! fit l’Asiatique en s’éloignant, cependant que M. Argulian sautaïit à bas de son siège et soupiraïit :
— Je suis à moitié mort |!
Le Chinois revint bientôt avec deux robustes gaillards à face de brutes, à cous de taureaux vêtus de longues blouses blanches.
— Voilà les malades en question ! fit Piebald qui, de son bras étendu, montra Teddy et son épouse, lesquels étaient restés bien tranquillement assis dans l’auto.
« Folie douce, maïs attention ! Lui, il a des accès, et il est vigoureux !.. Et ne touchez pas à sa valise : il vous sauterait dessus ! Je vous accompagne, d’ailleurs !
Les deux infirmiers eurent un sourire bestial et entendu, signifiant clairement qu'ils savaient comment mater les accès des malheureux qui leur étaient confiés.
Teddy, d’ailleurs, descendit docilement de l’auto, sa valise à la main. Il aida sa femme à le rejoindre, et, l’air indifférent, calme, satisfait, suivit les deux « infirmiers », en donnant le bras à sa compagne.
Piebald et Argulian suivirent.
Depuis l'enlèvement de Teddy, ils n’avaient encore pu voir ce que contenait son sac de cuir. Ils espéraient y trouver les perles de Carl Jacobsen !
Mais, chaque fois que Piebald ou son acolyte s’étaient approchés du bienheureux sac, Teddy avait grincé des dents, et une lueur de sang avait passé dans ses yeux. Et, chaque nuit, il dormait la tête appuyée sur la valise.
À présent, les deux bandits espéraient bien toucher au but de leurs convoitises.
La maison de santé du docteur Épaminondas Meraki, grande médaille d’or à l’exposition de Chicago, et cætera, se composait de deux pavillons contigus, de style Louis XIII, briques apparentes et chaînes de pierre, comprenant chacun deux étages surmontés d’un toit d’ardoises.
Le pavillon de gauche était affecté aux « pensionnaires » : ses fenêtres du rez-de-chaussée étaient constamment closes par des volets rembourrés ; celles des premier et second étages étaient garnies de robustes grilles de fer, pour empêcher les « locataires » de faire le saut, au cas où ils en auraient ressenti l’envie.
Le docteur Meraki habitait le pavillon de droite, lequel avait été agrandi par une sorte de véranda vitrée dont le toit, garni de balustres, formait terrasse, et, qui servait au médecin de cabinet de consultation.
Piebald et Argulian, qui semblaient parfaitement connaître les aîtres, laissèrent les infirmiers escortant le ménage Clams se diriger vers le pavillon des pensionnaires, cependant qu’eux-mêmes gravissaient le perron de pierre élevé d’une demi-douzaine de marches, qui conduisait à l’entrée de la résidence du lauréat de l’Université de Philadelphie.
Un domestique vint leur ouvrir et les conduisit dans un vaste salon orné de tableaux et d’objets d’art de toutes sortes, et où se voyaient, à la place d’honneur, les différents diplômes, honorifiques et autres, conquis par le docteur Épaminondas Meraki :
— Annoncez M. Gandour et un ami ! ordonna Piebald. Le valet s’inclina.
Deux minutes s’écoulèrent.
Une porte à deux battants faisant face à la monumentale cheminée de marbre blanc s’ouvrit.
Un petit homme en redingote, face chafouine et osseuse, aux yeux vifs, au nez de mouton surmontant une moustache noire coupée court, apparut. Il dévisagea ses visiteurs et, sans mot dire, leur fit signe d’entrer.
La porte franchie, ils se trouvèrent dans la véranda, dont d’épais stores de soie blanche masquaïient les vitres.
Le docteur leur indiqua à chacun un fauteuil et referma la porte — qui était matelassée à l’intérieur, pour éviter les indiscrétions — et dont il poussa le petit verrou nickelé.
Lui-même s’assit devant son vaste bureau d’acajou, à moulures de cuivre, encombré d'instruments de toutes sortes, et, en langue grecque, susurra :
— Et alors ?
— Golias est prisonnier !... Il est mort ou n’en vaut guère mieux ! expliqua Argulian.
« Teddy l’a assommé ! Il a eu un accès de rage... Ton remède a des défaillances !.…
— Cela arrive! fit placidement le docteur Meraki. L'organisme se défend !... Mais c’est rare !
— Teddy m'a aux trois quarts étranglé, moi ! grommela Piebald. Mais il est devenu ensuite aussi doux qu’un mou-
ton ; il faut dire que je lui ai fait prendre de la poudre numéro deux à chacun de ses repas !
— Il n’était pas seul ! reprit Argulian. Il est marié... avec Julia Jacobsen, la fille aux perles !
« Et je me demande s’il n’a pas les perles dans son sac! Nous n’avons pu y toucher... C'était la seule chose qui l’intéressait, et nous avions peur qu’il ait un nouvel accès ! Il eût été capable de nous écraser !
— Vous êtes sûrs qu’il est marié avec la petite Jacobsen ? questionna Meraki.
— À bord de l’Australien, ils étaient inscrits sous le nom de M. et M° Jacobsen ! observa Piebald.
Le docteur hocha la tête.
— Nous allons voir cela ! conclut-il. Ici, rien de nouveau. Gobas, à en juger par les journaux, va mal. Il est toujours a l’hôpital d'Avignon.
« Mais allons prendre le sac de Teddy. Vous me raconterez ensuite ce qui s’est passé. L’auto a bien marché ?
— Merveilleusement ! assura Argulian.
— Je suis content. Et vous avez fouillé Teddy ? — Non !... Nous craignions qu’il... observa Piebald :
— Oh ! Il peut y avoir un réveil, mais jamais deux ! fit Meraki, en souriant, sûr de lui. Et la femme ?
— Elle paraît complètement idiote ! déclara Piebald.
— Allons voir cela ! Après, nous causerons en dînant ! fit Meraki. Et vous changerez de costumes !
Il se leva sur ces mots. Piebald et Argulian l’imitèrent.
Par un couloir coupé de plusieurs portes, toutes fermées à clé, par prudence, qui faisait communiquer les deux pavillons, Meraki et ses compagnons gagnèrent le quartier des « pensionnaires », c’est-à-dire des fous.
Un infirmier, interpellé par le médecin, lui indiqua la cellule où avaient été enfermés les deux nouveaux arrivés.
Meraki, flanqué de l’infirmier (un colosse aux mains d’équarrisseur), en ouvrit la porte. Piebald et Argulian virent une vaste chambre à coucher aux cloisons capitonnées comme celles d’un compartiment de première classe de chemin de fer.
Comme meubles, une armoire à portes pleines aux angles arrondis ; un grand lit, une table fixée au sol et deux fauteuils. Pas de glace.
Un soupirail, placé de façon à ce que l’occupant de la chambre ne püût l’atteindre, même en montant sur un fauteuil, aéraïit la pièce.
Une grosse lentille de verre dépoli, derrière laquelle brillaient des ampoules électriques, était encastrée dans le plafond et distribuait dans la pièce une lumière bleuâtre.
Teddy était assis dans un des fauteuils et semblait songer profondément. Sa compagne, étendue sur le lit, les yeux fermés, les bras ballants, paraissait dormir profondément.
Du premier coup d’œil, Piebald et Argulian remarquèrent que Teddy avait les pieds appuyés sur sa valise qui lui servait en quelque sorte de tabouret.
Le docteur Épaminondas Meraki, sans s’occuper de lui, marcha vers le lit et saisit le poignet gauche de la dormeuse.
Ses yeux se rencontrèrent avec ceux de Piebald :
— Prenez la valise ! ordonna-t-il à l’infirmier. Celui-ci se disposa à obéir.
Comme il se baissait, Teddy se dressa brusquement.
— Bas les pattes ! gronda-t-il en anglais, d’un ton rauque et menaçant, si menaçant que l’infirmier, malgré l’habitude professionnelle, recula instinctivement.
— Voyons, mon ami! fit Meraki, avec douceur, il vous faut laisser cette valise qui ne peut que vous embarrasser !
— Non ! articula nettement Edward Clams.
— Vous pouvez être certain qu’on vous la rendra, cher monsieur ! baragouina Meraki. Nous voulons simplement la faire examiner... par la douane. Vous comprenez ? La douane !
— Non ! répéta Teddy, d’un ton définitif.
— Voyons, monsieur, je m'adresse à votre bon sens! Vous savez bien que la douane...
— Non!
Le docteur eut un léger haut-le-corps. Il comprenait l’inutilité de son insistance.
— Théobald ! souffla-t-il en se retournant vers l’infirmier. Allez chercher un collègue ! L'homme est buté, et il faut lui enlever cette valise qui risque de donner un aliment à sa démence ! Allez !
— Oh ! Je me charge de lui à moi seul, monsieur le docteur ! assura Théobald.
Épaminondas Meraki s’y connaissait en hommes : — Allez chercher un de vos collègues ! répéta-t-il. Théobald sortit.
Teddy, debout, sa valise entre les pieds, attendait, menaçant.
— Il avait cette tête-là lorsqu'il m’a étranglé, dans la Crau ! murmura, Piebald, à l’adresse d’Argulian, qui frémit.
Meraki s’était rapproché du lit et considérait la dormeuse. Piebald, qui l’observait sans qu'il s’en doutât, vit une expression, d'inquiétude passer sur son visage jaune.
Mais Théobald revenait accompagné d’un second infirmier un véritable gnome, tête rentrée dans les épaules, corps énorme aussi large presque que haut.
Tous deux échangèrent un coup d’œil, et ensemble, se ruèrent sur Teddy avec une telle violence qu’il trébucha et tomba sur le tapis.
Les infirmiers, lui saisissant les bras, essayèrent de le maintenir.
Teddy poussa un formidable rugissement il se dégagea et, empoignant Théobald par la ceinture, le projeta contre la cloison, la tête en avant. Sans le capitonnage, l’infirmier se fût brisé le crâne !
Son collègue, à la seconde suivante ; reçut en pleine poitrine le talon du prétendu fou :
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Et le docteur Meraki n’eut que le temps de fuir dans le couloir pour ne pas être lui-même écrasé par le forcené.
Piebald l’y avait précédé. Le petit homme, mettant l'instant à profit, s’était emparé du sac de voyage et avait filé, suivi d’Argulian.
1) WT We 4
Meraki siffla Trois autres infirmiers accoururent. Des coups sourds retentissaient contre la porte que le docteur aliéniste avait prudemment refermée sur lui.
Elle fut ouverte. Les trois infirmiers foncèrent dans la chambre. Il y eut une lutte courte, mais ardente.
Empoigné à la fois par ses quatre ennemis, car l’homme au corps de gnome était resté sans connaissance, Teddy se débattit, frappa, rua, mordit. Finalement, il fut réduit à l'impuissance, maintenu et lacé dans une camisole de force de triple toile.
— Transportez la femme dans une autre cellule ! ordonna le docteur qui était resté à la porte.
Un des infirmiers souleva la dormeuse, la prit dans ses bras, comme un enfant, et, derrière Meraki, la porta dans une chambre située à l’autre extrémité du couloir.
Argulian et Piebald, ce dernier ayant à la main la précieuse valise, le suivirent.
La jeune femme fut étendue sur le lit. Sur un signe de Meraki, les infirmiers sortirent.
— Il faudrait aussi fouiller « Teddy » ! murmura Piebald. Il doit avoir sur lui des.
— Avant tout ; je dois m'occuper de la femme ! interrompit Meraki. Elle agonise !
— Hein ? sursauta Piebald.
— Vous êtes sûr... commença Argulian.
— Oui. La dose de poudre, déjà forte pour Teddy, lui a été fatale !!... Oh ! Je comprends que vous n’ayiez pu mesurer exactement la quantité qu’ils devaient absorber chacun...
« Enfin, la vérité est que cette femme me paraît perdue : cœur intermittent, pouls petit, extrémités déjà froides... Je vais faire l’impossible pour.
— Mais alors... nous sommes... bégaya Argulian.
— Oh ! Je suis médecin ! fit Meraki, avec un sourire supérieur. Il existe assez de maladies pour que je lui en trouve une |
— Cette idiote-là avait bien besoin... maugréa Piebald.
— Chut !.. Je vais vous raccompagner dans mon cabinet, où vous m’attendrez ! Je vous y rejoindrai, dès que possible ! Venez!
— Il faudrait faire fouiller Teddy, et devant nous ! observa Piebald, qui avait le sens des réalités.
— Je vais faire le nécessaire ! promit Meraki.
Tous trois sortirent de la chambre, et, accompagnés d’un infirmier que le docteur, avait appelé, regagnèrent la pièce où Teddy, étendu sur le lit, les deux bras collés au torse par la camisole de force, continuait à rugir et à écumer de rage.
Pour pouvoir le fouiller, il fallut lui attacher les chevilles.
L’infirmier dut couper ses vêtements. Ils contenaient, en plus d’un portefeuille bourré de papiers, une mince pochette de caoutchouc dissimulée dans la patte de ceinture de son pantalon.
Piebald s’en empara avidement.
Puis, flanqué d’Argulian et de Meraki, il se dirigea vers la véranda.
Aussitôt la porte refermée, Piebald, à l’aide d’un canif, fendit la mince pellicule de caoutchouc : il en retira un papier qu’il déplia et lut.
— Pas la peine de chercher dans le sac ! s’écria-t-il. Les perles n’y sont pas ! Mais, maintenant, nous voilà fixés !
Et, la face fendue par un sourire de joie et de triomphe, le bandit tendit le papier à Argulian.
Meraki se pencha sur l’épaule du marchand de pierreries, pour lire, lui aussi.
Le papier caché si jalousement par « Teddy » était d’une clarté limpide : un simple reçu de la banque Forsmyth, 221 Cambridge Avenue, à Londres, mentionnant que ladite banque s’engageait à remettre à miss Julia Jacobsen un lot de neuf cent quatre-vingt et une perles contenu dans une boîte de bois dûment scellée et qui lui avait été expédiée de Sydney par les soins de M. Edward Clams, agissant au nom de miss Jacobsen.
C'était tout... et c’était assez.
— Nous savons maintenant où sont les perles ! fit Piebald. Il ne nous reste plus qu’à aller les chercher !
— Elles ne seront remises qu’à Julia Jacobsen ou à son fondé de pouvoir ! murmura Argulian.
— C’est pour cela que Teddy voulait épouser Julia Jacobsen.. s’il ne l’a pas fait encore ! grommela Piebald.
— Et Julia Jacobsen va mourir ! observa le docteur Meraki, sec.
Un silence suivit ces paroles.
Piebald, à l’aide d’une clé trouvée sur Teddy, ouvrit le sac de voyage.
Il contenait quelques vêtements, et un gros portefeuille de maroquin noir. Piebald le retourna et en vida le contenu sur le bureau de Meraki.
Des papiers jaunis, coupés aux plis, écornés, s’en échappèrent ; les lettres de Carl Jacobsen, à sa petite-fille, pendant les quelques années qu’elle avait passées au collège de Brisbane ; d’autres lettres adressées à la jeune fille par des amies, et, ce qui était plus important, les papiers d'identité de Julia Jacobsen : son acte de naissance, celui de son père et de sa mère, ainsi que leurs actes de décès, un passeport, dûment paraphé et légalisé, à son nom, et une lettre de crédit également à son nom, d’un montant de quatre cents livres sterling émise par l’Australasian Bank, de Sydney.
— Avec cela, nous sommes armés murmura Piebald.
Il explora le portefeuille de « Teddy », qui contenait des papiers en règle au nom d’'Edward Clams, quelques billets de banque français —- pour onze cents francs — dix-sept livres sterling en bank-notes, et, enfin, un projet de contrat de mariage, établi en vue de l’union entre ledit Edward Clams et miss Julia Jacobsen.
— Pas d'erreur ! grommela Piebald. Les passeports et les autres papiers prouvent qu'ils ne sont pas mariés... mais qu’ils allaient le faire !
Ce voyou de « Teddy » avait bien calculé son affaire, comme il me l’a fait comprendre dans le fumoir de l’Australien ! En épousant Julia Jacobsen, il devenait le légitime propriétaire des perles et coupait court à tout soupçon en sa qualité de petit-gendre de Jacobsen ! Mais comment a-t-il réussi à enjôler la fille ?
— Nous causerons de cela tout à l’heure ! coupa Meraki. Je vais voir comment va cette petite imbécile !... Après, nous dînerons. Attendez-moi ici !
Il sortit sur ces mots.
— Nous savons où sont les perles ! grommela tout aussitôt Argulian ; mais, ce que nous ne savons pas, c’est comment nous en emparer |
« Une fois Julia Jacobsen morte, ce sont les parents qui héritent. Et nous sommes frustrés !
« Quand je pense que j’ai accompli un pareil voyage et couru tant de risques ! Ah ! les affaires deviennent bien difficiles !
— On peut cambrioler la banque de Londres ! observa froidement Piebald.
Argulian ne répondit que par un frisson.
— C’est assez facile d'opérer, en Angleterre ! poursuivit Piebald, et l’affaire en vaut la peine !
— Moi, je risque d’être pendu ! souffla Argulian, d’une voix rauque.
— Vous vous êtes fait rouler par Drohl d’abord, et par « Teddy » ensuite !
« Laissez-moi vous le dire, monsieur Argulian ! À votre place, je serais resté là-bas jusqu’au bout ! « Teddy » nous a manœuvrés ! Il nous a fait supprimer Drohl, et, ensuite, certain d’être seul sur l’affaire, il a ramené Ia jeune Julia, dont il nous avait annoncé la mort ! C’est le plus malin d’entre nous !
« Mais pour ce que cela lui a servi! En tout, il faut considérer la fin, monsieur Argulian !
— Je me demande ce que cette canaïlle a fait de ma fille, murmura le marchand de pierreries.
La canaille, c'était « M. Xavier ».
— Bah! Nous l’enlèverons de là ! assura Piebald d’un ton pénétré. Elle sera M" Piebald, et riche ! Vous verrez !
« J’ai toujours pensé que je réussirai ! Voyez-vous, dans la vie, monsieur Argulian, il faut avoir des préjugés, mais pas de scrupules !
Argulian ne répondit pas.
À la dérobée, il lança vers Piebald un regard de haine intense. Piebald, qui l’avait ruiné, déshonoré, qui avait fait de lui un assassin ou presque, et qui se donnait le plaisir de le sermonner |! Lui, Argulian, était à cette heure poursuivi par la police, ruiné ; sa fille le méprisaïit. Il avait tout perdu : argent, considération, tranquillité. Et Piebald se déclarait satisfait |
Le marchand de pierreries s’assit dans un des fauteuils, et, le coude sur un genou, le menton encastré dans la paume de sa main gauche, il resta immobile, les dents serrées, l’œil fixe, à songer.
Piebald eut un ricanement cynique, et, pour passer le temps, entreprit de lire les lettres de Carl Jacobsen à sa petite-fille, à cette petite-fille que le bandit avait empoisonnée et qui allait mourir.
Un quart d’heure, peut-être plus, s’écoula, sans que les deux complices eussent échangé un mot.
Argulian était toujours plongé dans sa sinistre méditation. Piebald, que la lecture des lettres du vieux Jacobsen ennuyait, avait allumé un cigare qu’il fumait lentement en lançant les bouffées de fumée vers le plafond.
Le docteur Épaminondas Meraki reparut. Il paraissait soucieux :
— Fini ! murmura-t-il.
— Elle est morte ? s’écrièrent ensemble Argulian et Piebald.
— Pas encore. Elle s’en va doucement. Déjà, elle ne parle plus. Aphasie complète. Le cerveau est pris, paralysé. Elle ne verra pas se lever le soleil !
— De quelle maladie meurt-elle ? questionna Piebald, en regardant le médecin d’une certaine façon.
— Abus de cocaïne et d’héroïne ! Cette jeune fille s’était intoxiquée, et elle est venue à moi trop tard ! fit Meraki, avec le plus grand sérieux.
« En tout cas, pour liquider la question une fois pour toutes, il n’y avait rien à faire. J’ai laissé une infirmière auprès d'elle. J’ai pratiqué des piqûres de caféine. Rien n’a été épargné pour sauver cette infortunée. De profundis.
« . Maiïntenant, suivez-moi. Je vais vous mener dans mon appartement. Vous y changerez de vêtements, et nous dînerons.
Sans mot dire, Argulian et Piebald suivirent le médecin. Celui-ci les emmena au premier étage, dans une vaste penderie où des vêtements de toutes sortes, uniformes de l’armée de terre et de mer, robes de juges, d’avocats, habits de toutes conditions, depuis les fracs de soirée jusqu'aux modestes vestons, en passant par les redingotes et les smokings, étaient rangés.
Il y en avait de toutes les tailles, pour tous les goûts, un véritable fond de costumier…
Piebald et son éventuel beau-père choïsirent chacun un costume complet, et, ayant changé de linge, s’habillèrent rapidement.
Dix minutes plus tard, ils s’installaient avec Meraki dans la salle à manger où les attendait un succulent diner.
Le café pris, les trois hommes regagnèrent la vérandacabinet de travail du médecin aliéniste.
Sur la demande de Meraki, Piebald expliqua ce qui s'était passé depuis le moment où, avec Argulian, il avait réussi, grâce à Sonia, à quitter la maison du mystérieux « Xavier ».
— On peut dire, raconta-t-il, que tout s’est bien passé, au commencement !.…
« Nous prîmes le rapide pour Marseille et arrivâmes à temps pour rejoindre « Teddy » à bord de l'Australie. Nous comptions l’emmener bien tranquillement, puisque, dans sa dernière lettre, il disait être d’accord avec nous |!
« Mais, comme je craignaïis de voir arriver quelque policier, j'avais eu la précaution, ainsi que nous l’avions convenu par téléphone, docteur, d’aller, à l’arrivée à Marseille, prendre votre voiture qui était garée chez Golias depuis notre dernière affaire.
« … Enfin, M. Argulian, déguisé en chauffeur, et moi en officier anglais, nous arrivons devant l’Australien.
« Je rejoins « Teddy ». Il me présente à sa femme, se moque agréablement de moi, et, finalement, me déclare qu’il
va prendre le Calais-Méditerranée et que je ferai bien de ne plus me trouver sur sa route !
« … Rien que ça ! Fiez-vous aux amis !
« Je n’ai pas perdu mon temps ! « Teddy » avait eu tort de me faire savoir qu'il partait sur le Calais-Méditerranée ! D'autant plus que le rapide ne quittait Marseille qu’une grande heure plus tard !.….
« Bref, je donnai rendez-vous à M. Argulian près de la petite gare d’Entressen, en pleine Crau. Et je courus chez Golias.
« Je changeai de déguisement et réussis, avec Golias, à rejoindre le Calais-Méditerranée quelques minutes avant son départ.
« Je fis enregistrer une malle contenant une bombe à retardement, que Golias m'avait fabriquée en hâte, et qui était réglée de façon à éclater cinquante minutes après l’heure fixée pour le départ du train, c’est-à-dire juste au moment où le convoi passerait à Entressen ! Ce fut ce qui arriva. Golias est un admirable horloger.
« Et Golias s’installa dans le compartiment de Teddy et de sa femme. Il les accompagna au wagon-restaurant et versa dans leur chocolat une bonne partie de la poudre numéro un contenue dans le chaton de sa grosse bague.
Lorsque, près d’Entressen, la bombe éclata, crevant le fourgon et y mettant le feu, et que le train s’arrêta, Teddy et sa femme - si elle est sa femme ! — étaient « mûrs »... complètement abrutis !
« Nous les fimes descendre. Mais ce diable de « Teddy », pris d’une rage soudaine, assomma Golias, m’étrangla à demi.
« Et voilà qu’un avion atterrit, dans lequel se trouvaient Corfe et l’Anglais Joé Blanket !.. Dans un sens, ce fut un bien ! Car Teddy se calma. Je montai dans l’auto avec lui et nous filâmes…
« Ouf ! J’en ai encore chaud !.…
Et Piebald, en quelques mots, acheva son récit.
— La situation est sérieuse, convint le médecin, et je peux dire que la fatalité semble s’acharner après nous ! Je me doutais que « Teddy » n’était pas un garçon loyal ! Il le
paiera cher ! Il n’est pas encore fou, mais il le sera bientôt !
« Trahir ainsi des amis ! Un véritable abus de confiance ! Ah ! C’est à ne plus croire à rien !
— Il n’y a plus d’honnêtes gens ! soupira Piebald.
— Tout cela ne nous donne pas les perles ! reprit Meraki. Nous savons qu’elles sont à la banque Forsmyth, à Londres, mais elles ne seront remises qu’à Julia Jacobsen, et
celle-ci va mourir !
« Et puis, n’oublions pas l'individu chez qui est M'° Argulian !
— Il est sûrement de la police ! grommela Piebald. C’est un piège qu’il nous tend !
— C’est peut-être un piège, mais rien ne nous dit qu’il ait été tendu par la police ! remarque Meraki, songeur.
— Cette pauvre Sonia ! larmoya Argulian. J’aurais dû insister.
— Courage, beau-père ! Nous la retrouverons ! ricana Piebald. Elle est plus facile à retrouver que les perles ! Quant à Julia Jacobsen, il ne faut pas qu’elle meure, pour rien au monde |!
— Il n’est au pouvoir de personne de la sauver ! maugréa Meraki.
— Vous ne m’avez pas compris, docteur ! Il faut que ce soit une autre qu’elle, qui meure ! La police connaît son nom, elle, la petite-fille de Carl Jacobsen ! Faire savoir qu’elle est morte ici serait tout perdre ! Et puis, sa succession serait ouverte, et nous serions définitivement volés de « nos » perles ! Les héritiers s’en empareraient !
— Je comprends ! fit Meraki, souriant. C’est simple !
« Je vais déclarer que cette jeune femme, une cocaïnomane invétérée, est venue ici, en cachant son nom, à cause de sa famille qu’elle ne voulait pas déshonorer ! J’expliquerai que je ne la croyais pas si gravement atteinte, etc. Ce sont des choses qui arrivent tous les jours ! De ce côté, rien à craindre. Laissez-moi faire !
— Cela nous donnera du répit pour réfléchir ! conclut Piebald.
Meraki se leva sur ces mots.
Piebald et Argulian, rompus par leur longue randonnée, ne demandaient pas mieux que d’aller se coucher. Le médecin les conduisit à leur chambre, au premier étage, leur souhaïta bonne nuit et les laissa.
Ils ne dormirent pas. Piebald pensait aux perles. Argulian à sa fille.
Après avoir, par dévouement filial, délivré Argulian et Piebald, Sonia, désormais indifférente à tout et se méprisant elle-même, avait décidé l’attendre le retour de M. Xavier.
Elle était prête à payer pour sa trahison. Si l'inconnu voulait la tuer, elle était bien résolue à ne pas se défendre. La vie lui était à charge. La mort serait pour elle une délivrance.
Moins d’un quart d’heure après le départ... précipité de Piebald et d’Argulian, Antonia était revenue.
Elle avait préparé le dîner, et, la table mise, était allée prévenir la jeune fille en frappant discrètement à la porte de sa chambre.
Sonia ayant compris, au calme de la négresse, que la fuite des prisonniers n’était pas encore découverte, avait essayé de manger, pour ne pas laisser voir son trouble. Elle voulait laisser aux fugitifs le plus de temps possible pour se mettre en sûreté.
Ayant, à contre-cœur, avalé quelques bouchées, elle avait aussitôt regagné sa chambre.
Affalée dans un fauteuil, dans l’obscurité, car elle n’avait pas voulu allumer les lampes, elle était plongée dans un demi-sommeil traversé de cauchemars hideux, lorsque la porte de sa chambre s’était ouverte.
Un commutateur avait été tourné. Le lustre du plafond s'était allumé, éclairant Antonia, plus semblable à une furie qu’à une femme.
Sonia, comprenant tout, s’était dressée, juste au moment où la négresse arrivait sur elle, l’œil en feu, les traits contractés par la fureur.
Antonia avait saisi la jeune fille par le bras. Sonia, exsangue, le poignet broyé par les doigts osseux de la servante, s’était laissé entraîner.
Antonia l'avait fait descendre dans la cave, lui avait montré les portes béantes des celliers, et, avec un regard d’infernal mépris, avait craché sur le sol, à ses pieds. Puis, lâchant la jeune fille, elle était remontée sans même tourner la tête.
Sonia hagarde, s’était écroulée sur la terre humide.
Combien de temps s’était-il écoulé lorsqu'elle revint à elle, étendue dans son lit ?
Ses yeux, en s’ouvrant, virent Antonia qui, debout à son chevet, semblait attendre son réveil.
— Monsieur Xavier ? demanda la jeune fille, d’une voix si faible qu’elle en était à peine perceptible.
La négresse fit « non » de la tête, pour signifier que son maître n’était pas revenu.
Sonia referma les yeux.
C'était grand jour. Un gai soleil entrait par les fenêtres. Mais Sonia avait le goût de la mort dans la bouche.
Elle se laissa soigner, pourtant |
La négresse se montra d’un dévouement admirable, devinant les moindres désirs de la malade, la veillant sans répit, au point que Sonia en arriva presque à se demander si l’horrible scène de la cave n’était pas un cauchemar...
Un soir, alors qu’étendue dans un fauteuil, elle s’était endormie d’un sommeil fiévreux et agité, elle se réveilla en sursaut en entendant marcher dans la chambre.
Ouvrant les yeux, elle distingua, faiblement éclairé par la veilleuse électrique posée sur un guéridon, un homme qui, a pas lents, se dirigeait vers elle : « M. Xavier. »
Il était revêtu d’un costume de flanelle bleue, cravate de même couleur, chemise molle, et, gravement, un peu triste, la regardait.
Elle se dressa, d’un jet, et le fixa avec des yeux dilatés par la surprise et la terreur :
LA
— Monsieur Xavier ! gémit-elle en étendant les mains en avant, comme pour repousser une vision affreuse.
— Je vous fais peur, mademoiselle ? murmura-t-il d’une voix douce. Vous n’avez rien à craindre de moi!
— Monsieur ! Je... je ne...
— C’est à moi de vous demander pardon d’être ainsi entré chez vous. J’avais frappé.
Ne recevant pas de réponse, j’ai envoyé Antonia, qui m'a expliqué que vous reposiez dans ce fauteuil, et je me suis permis d’entrer pour m’enquérir de votre état. Je suis aussi médecin, et je me suis demandé si cette pauvre Antonia, malgré toute sa bonne volonté et tout son zèle, vous a soigné aussi bien qu’il l’aurait fallu !
« Voulez-vous me donner votre poignet ? Vous semblez un peu fiévreuse |!
Sonia eut une hésitation, presque un haut-le-corps, mais, se dominant, éleva la main vers son hôte.
Il lui prit le poignet entre ses doigts :
— Oui... c’est cela ! murmura-t-il. Un peu de fièvre. Mais ce ne sera rien |! Du repos, du calme, et bientôt vous pourrez sortir.
Sonia regarda M. Xavier.
Il parlait tranquillement, et son visage n’exprimait qu’un affectueux intérêt.
La jeune fille, ne sachant que penser, se demanda si Antonia avait parlé, si M. Xavier savait qu’elle avait fait évader les prisonniers.
Il dut deviner sa pensée, car il sourit : Je sais que votre père est parti, mademoiselle, avec son ami ! Cela n’a aucune importance |
Cette dernière phrase dépita un peu la malade. Elle se raidit, et, faisant effort sur elle-même, articula :
— Je... je vous prie de me pardonner, monsieur, si j'ai. trahi ma parole !... J’ai cru mon père en danger s’il restait ici et j'ai.
— Je sais. Il est bien difficile, parfois, de savoir où est le devoir, mademoiselle ! En l’occurrence, vous avez fait passer avant tout votre père ! Personne ne pourrait vous en blâmer !
« Votre père et M. Piebald sont en excellente santé. Ils viennent de revenir après un voyage assez mouvementé.
« Pour vous, mademoiselle, vous êtes libre. Je vous demanderai seulement de rester ici un jour ou deux au plus : vous êtes encore faible. Et la police vous recherche. Je me permettrai de vous remettre des papiers pour que vous puissiez circuler sans danger. Et, si vous voulez bien m’y autoriser, je vous emmènerai à l’endroit que vous me désignerez !
M. Xavier s’inclina et se tut.
— Je... vous remercie, monsieur ! murmura Sonia, les yeux baissés.
Elle était perplexe, honteuse ; elle ne savait plus que répondre, que dire. Elle eût voulu remercier encore l’homme qui l’avait sauvée, l’homme qu’elle avait trahi, et qui n’avait pour elle que des prévenances.
Mais, tout au fond d'elle-même, elle se sentait quelque peu dépitée : elle eut presque préféré des reproches à ce pardon qu’elle jugeait dédaigneux.
— Je reviendrai demain matin, prendre de vos nouvelles, mademoiselle ! conclut M. Xavier. Pour l'instant, le mieux que vous puissiez faire, c’est dormir !
Il s’inclina encore et marcha vers la porte.
Un cri de la jeune fille l’arrêta :
— Vous me méprisez bien, monsieur, n’est-ce pas ?
— Moi ? exclama-t-il en se retournant. Oh! non! Je vous sais malheureuse, et je donnerais, en vérité, ce que j’ai de plus précieux pour alléger vos souffrances, mademoiselle !
— À quoi bon ? dit-elle, d’un ton découragé. Je n’ai plus rien à attendre, ici-bas !... Mon père, je le sais bien, est perdu... perdu par ce misérable qui s’appelle Piebald, et qui va l’entraîner dans la ruine et dans la honte !... Et je sais que je ne peux rien... rien !...
« Après ce que j'ai fait... je me méprise moi-même !.…
«Je me sens assez forte ! Demain, je partirai d’ici et j'irai me livrer à la police ! Peu m'importe ce que l’on fera de moi !.….
« Je vous demanderai seulement de me pardonner et de vous dire que... que vous ne me méprisiez pas tout à fait !
Et Sonia sanglota, le visage dans ses mains.
M. Xavier s’était approché du fauteuil où était assise la jeune fille :
— Je n'ai pas à vous pardonner, mademoiselle ! dit-il avec force. Vous avez toute mon estime, toute mon admiration, et je vous jure que je voudrais ardemment avoir un caractère aussi noble que le vôtre !
« Vous ne me devez rien ! Rien !...
« Lorsque je vous ai enlevée de la prison c'était dans un but intéressé. Je voulais obtenir de vous certains renseignements utiles au but que je poursuis. Je vous ai vue. Je vous ai parlé... Je vous ai comprise et j’ai eu honte de moimême !..
« Pour me punir, je vous ai laissée ici, en vous procurant les moyens de délivrer votre père et votre... et ce Piebald ! Je savais que vous le feriez. Je savais que les prisonniers communiqueraient avec vous par les soupiraux du jardin
d'hiver... C’était vous offrir la seule joie digne d’une âme comme la vôtre : faire le bien.
« J'aurais été déçu que vous n’agissiez pas ainsi |
« Je voulais ces misérables perles... Pour les avoir, je suis allé à Marseille. Je suis monté à bord de l’ Australien. J’ai assisté, caché derrière le fumoir, à une conversation entre Piebald et ce Teddy, qui est encore plus canaïlle que lui !.…
« Teddy a feint d’être marié à Julia Jacobsen, dont le grand-père était propriétaire des perles fines de l’île Maiden. Pour ne pas perdre de vue Teddy, j’ai pris, en même temps que lui, le Calais-Méditerranée, dont Piebald a fait sauter le fourgon dans la Crau, je ne sais comment, mais cela ne doit pas être difficile à savoir. Un ami de Piebald a drogué Teddy et Julia Jacobsen, dans le wagon-restaurant ; je l’ai vu opérer. Du travail bien fait.
« J’abrège ! Dans la Crau, le train a dû s’arrêter, le fourgon étant en feu.
« Piebald et son ami ont fait sortir de leur wagon Teddy et Julia Jacobsen qui étaient inconscients, et les ont fait monter dans une rapide automobile conduite par... votre père.
« J'étais aussi furieux que dépité. Ceux que je filais allaient-ils m'échapper ? Fort heureusement, un avion est venu tout près du train. Il avait à bord Corfe, le policier que vous avez vu à Enghien, Joé Blanket, un autre policier, anglais celui-là, et un aviateur.
« Tous trois ont couru vers l’auto. J’en ai profité pour grimper dans l'avion, remettre les moteurs en marche et m'envoler !
« Grâce à cet avion, j'ai pu suivre l’auto, qui avait échappé aux policiers. Elle était grise. Elle s’est arrêtée dans un petit bois de pins et en est ressortie rouge. L’enfance de l’art !
«Je l’ai suivie jusqu’à Cavaillon, où j'ai abandonné l'avion. J’ai acheté une motocyclette et ai continué ma filature. Mes voyageurs ne paraissaient plus très pressé. J’appris, en faisant de petites visites aux hôtels où ils descendaient, que Teddy et Julia Jacobsen passaient pour fous.
« Enfin, derrière l’auto rouge, je suis arrivé à Nogent-sur- Marne, devant la maison du docteur Meraki... un médecin de cour d’assises !... Je me suis même introduit chez lui.
« Et je peux vous dire, mademoiselle, que le docteur Meraki et Piebald sont et train de préparer la mort de Julia Jacobsen et de Teddy... Ils veulent les perles, maïs ils ne les auront pas. Je n’ai plus qu’à ouvrir la main pour les prendre.
« Je vous ai dit tout cela sans savoir pourquoi... Je suis peut-être, moi aussi, un peu désemparé !.…
« Il faudrait que votre père disparaisse, mademoiselle, que Piebald ne sache plus ce qu’il est devenu ! sinon, tout est à craindre. Tout !... Le pire!
« Si vous en aviez la force, il faudrait que vous voyiez votre père ! Je vais vous donner pour lui un passeport, des papiers, de l’argent. Qu'il fuie. Il le faut !
M. Xavier appuya sur ces derniers mots.
La jeune fille s’était redressée, livide. Elle devinait ce que son interlocuteur ne disait pas.
— Je n’oublierai jamais... jamais... votre bonté, monsieur, bégaya-t-elle, la voix rauque.
— Mon mérite n’est pas où vous le croyez, mademoiselle ! Il est... mais à quoi bon ! Je ne vous reverrai jamais et je serais trop récompensé de savoir que... peut-être... vous penserez quelquefois à moi !.….
Il se raidit :
— Je vous laisse, mademoiselle ! Il est à peine huit heures et demie du soir. Je vais vous envoyer Antonia qui vous aidera à vous habiller !.…
« Oui... il vaut mieux que vous alliez là-bas le plus vite possible... Le temps presse !... Je conduirai moi-même l’auto qui va vous emmener à Nogent.
« Vous trouverez un petit coffret dans la voiture, des papiers pour vous et votre père... un peu d’argent... pour pouvoir attendre !
« Adieu, mademoiselle !
Elle lui tendit la main. Il la porta à ses lèvres, et, sans se retourner, se dirigea vers la porte et sortit.
Lorsque, après leur première nuit passée dans l'étrange demeure du docteur Meraki, Argulian et Piebald, qui n’avaient guère fermé l’œil, descendirent vers huit heures du matin, dans la véranda-cabinet de travail du lauréat de l’Université de Philadelphie, celui-ci était déjà devant son bureau.
— Je ne m'étais pas trompé ! dit-il après avoir serré les mains des deux bandits. La jeune inconnue cocaïnomane a rendu le dernier soupir un peu avant le jour ! J’ai téléphoné à la mairie, pour qu’on m'envoie mon confrère, le médecin des morts.
« Teddy, lui, va bien. Je suis allé le voir il y a quelques minutes. Sa rage a aidé la nature : il est à peu près désintoxiqué. Il se roule dans sa camisole de force en poussant des hurlements d’enfer et en préférant des menaces effroyables contre nous tous. Il se calmera.
« D’autre part, les journaux de ce matin annoncent la mort, à Avignon, de ce pauvre Golias.
— Nous sommes sûrs ainsi qu’il ne nous trahira pas ! observa cyniquement Piebald.
Meraki resta impassible. Sur son invite, Argulian et son gendre hypothétique passèrent avec lui dans la salle à manger où le petit déjeuner était servi.
Les trois hommes parlèrent peu. Meraki se leva presque aussitôt, pour aller visiter ses « pensionnaires ».
Argulian et Piebald, n’ayant rien de mieux à faire, allèrent se promener, cigare, en bouche, dans le vaste parc qui entouraïit la résidence du médecin.
Au dîner, le soir, Meraki leur apprit que tout s’était bien passé : le médecin des morts avait conclu dans le même sens que son confrère et avait délivré le permis d’inhumer. Déjà, Meraki, ne se souciant pas de conserver chez lui cette morte compromettante, l’avait fait transporter au dépositaire du cimetière.
Cette annonce dérida les deux bandits. Le dîner se poursuivit dans une atmosphère de contentement.
Comme ils le faisaient après chaque repas, les trois compères, au dessert, passèrent dans le cabinet de travail du médecin, où ils pouvaient causer sans craindre les oreilles indiscrètes.
Ils venaient à peine de s’y installer, lorsque le timbre d’ébène posé sur le bureau de Meraki crépita.
Le docteur alla lui-même tirer le verrou de la porte. Un valet apparut :
— C’est une dame qui désirerait causer tout de suite à monsieur le docteur ! dit-il. C’est urgent !
— Elle est folle !... exclama Meraki. Mais ce n’est pas mon heure de consultation ! Qu’elle revienne demain matin à neuf heures !
— Cette dame a dit que monsieur le docteur la recevrait sûrement si.
— Elle vous a dit son nom ? interrompit Meraki. — Oui. C’est M! Sonia !
Ce fut comme si un pavé fut tombé entre les trois hommes.
Piebald sursauta.
— Ma... exclama Argulian.
Meraki, heureusement, possédait le sang-froid d’un caiman.
— Âh ! oui ! se hâta-t-il de dire, pour couper la parole au marchand de pierreries. Une Russe ! Je sais ce que c’est! Faites entrer !
Le domestique se retira.
— C’est ma fille ! fit Argulian, à peine la porte fermée.
— Il se peut ! opina Meraki. Mais il est inutile de le crier sur les toits ! Il faut.
— Comment a-t-elle pu savoir que nous étions ici ? observa Piebald, en regardant fixement son futur beau-père.
— Ce n’est pas moi qui le lui ai dit ! protesta le marchand de pierreries.
— Nous saurons cela ! fit le médecin.
Une minute — une de ces minutes qui semblent ne jamais devoir finir — s’écoula.
Le timbre résonna de nouveau. La porte de la véranda s’ouvrit.
Passant devant le valet qui retenaïit le battant rembourré, Sonia Argulian s’avança d’un pas chancelant. Son visage était recouvert d’une épaisse voilette qui masquait presque complètement ses traits.
— Veuillez vous asseoir, mademoiselle ! fit Meraki, en clouant, du regard, les paroles prêtes à s’échapper des lèvres d’Argulian.
Sonia, sans mot dire, prit place sur une chaise, cependant que le domestique disparaissait en refermant la porte sur lui. Piebald, aussitôt, alla pousser le verrou.
— Ma fille ! exclama Argulian.
Il se dressa et s’élança vers la jeune fille, les bras ouverts.
Sonia eut un imperceptible mouvement de recul. Elle se raidit, se mit debout et, ayant vivement posé sur sa chaise la petite cassette d'érable gris qu’elle tenait à la main, tomba,
comme une statue qui s’écroule, dans les bras du marchand de pierreries. Elle haletait. Les sanglots jaillirent de sa poitrine.
— Ma pauvre petite ! Ma pauvre petite ! bafouilla Argulian, avec une sorte d’attendrissement à demi sincère.
Il couvrit de baisers les joues ruisselantes de la jeune fille. Elle resta inerte, comme figée.
— Sonia ! Tu es malade ? questionna Argulian, surpris, inquiet, presque irrité.
— Pardonnez-moi, mon père! Oui, je suis un peu faible... C’est le grand air qui m’a saisie ! Il y a longtemps que je n'étais plus sortie ! balbutia la jeune fille en se dégageant doucement.
Argulian resta les bras ballants, ahuri, au milieu de la pièce, cependant que Sonia, ayant repris sa cassette, s’asseyait de nouveau.
— Vous avez là une bien jolie boîte, mademoiselle ! observa Piebald, avec un regard aigu.
— Ce sont. quelques souvenirs... qui m’appartiennent | expliqua Sonia, qui rougit sous sa voilette.
— Oh ! je vous demandais cela sans pensée indiscrète ! assura le bandit. Je suis tellement... troublé... heureux de vous revoir !... D’autant plus que j'ignorais que vous saviez où j'étais avec votre père.
Sonia ne répondit pas. Mais les trois hommes purent entendre le claquement de ses dents entrechoquées par la fièvre.
— Je te présente. le docteur Meraki ! fit Argulian, pour dire quelque chose. Un vieil ami dont tu as dû entendre parler !
— Très heureux de faire votre connaïssance, mademoiselle ! assura galamment le médecin.
— Vous êtes bien bon, monsieur ! murmura Sonia avec une inclination de tête.
— Et comment as-tu fait pour nous dénicher, petite ? questionna Argulian.
— L'on m'a donné votre adresse... quelqu'un qui s'intéresse à vous !
— Et puis-je savoir qui ?
— Cela importe peu !... Je... j'aurais à vous parler, mon père. le plus tôt possible !.….
Argulian se tourna vers ses complices. Il reçut de chacun un coup d’œil impératif, net, tranchant qui signifiait : « Faites-la parler ici, devant nous ! »
Il comprit :
— Tu peux parler devant ces messieurs ! Ce sont de vieux amis, des frères pour moi ! Parle donc, Sonia !
— J'aimerais mieux vous parler à vous seul, mon père !... Ce sont des... choses... qui n’intéressent en rien ces messieurs !
— Il me semblait que j'étais déjà un peu de la famille ! observa Piebald sardoniquement.
Meraki prit la pose indifférente de celui qui assiste à une querelle mais qui ne veut pas s’en mêler. Piebald et lui échangèrent un bref regard, peu tendre pour Argulian.
— Parle donc, petite ! Tu peux tout dire ici ! insista ce dernier.
— J’en suis persuadée, mon père, mais vous me permettrez bien, pourtant, de ne parler que quand je le voudrai !
C'était net. Argulian se sentit gêné.
— Mademoiselle voudra bien nous expliquer, peut-être, remarqua Piebald, d’une voix légèrement sifflante, comment elle a pu nous trouver et, surtout, d’où elle vient !... Ce sont des choses qui nous intéressent beaucoup ! N'est-ce pas, docteur ?
— Absolument ! appuya Meraki en fixant la jeune fille. Sonia, raidie, riposta :
— Je n’ai pas de comptes à vous rendre, messieurs |! Je suis venue ici rejoindre mon père. Il vous dira que je suis in-
capable de nuire à ceux qu’il nomme ses amis !.. Si mon père veut me suivre, je pense que ce sera le mieux |!
Un silence suivit ces paroles.
Piebald et Meraki se regardèrent encore.
— Sonia ! Voyons ! fit Argulian, gêné. Tu ne m'as pas habitué à me parler ainsi !... Ces messieurs, comme moi, ont des raisons de craindre... des indiscrétions ! il est tout naturel qu’ils veuillent savoir comment tu as pu découvrir notre retraite ! Tu peux parler, je te le répète !.. Par ton silence, tu autorises toutes les suppositions !
— Vous pouvez le dire, monsieur Argulian ! appuya Piebald, avec gravité.
— Je n’aurais pas cru, monsieur Piebald, lorsque je vous ai aidé à fuir de la cave où vous étiez enfermé, que vous parleriez ainsi! observa Sonia, méprisante. Si j'avais eu des mauvais desseins envers vous, je n’avais qu’à vous laisser où vous étiez !
— Vous ne m’avez pas indiqué les motifs qui vous ont poussée à me délivrer, mademoiselle ! Je ne vous les ai pas demandés. Et je ne les connais pas. Car, bien que votre père m'ait agréé comme votre fiancé, je n’ai guère... je... j'attends encore de vous un témoignage d’affection !
— Moi aussi, monsieur ! Et j’en suis très heureuse !.….
« Je souhaïte une seule chose : que vous trouviez une fiancée plus conforme à vos goûts. Pour moi, je vous le dis, je préfère mourir que de devenir votre femme !
— Voilà de bonnes paroles ! ricana Piebald, jaune de rage. Mais nous reprendrons cette conversation-là un autre jour !.. Pour l'instant, tant au nom du docteur Meraki qu’au mien, je vous invite à expliquer comment vous avez connu notre présence ici ! Nous y tenons absolument !
— Et si je refuse de répondre ?
— Sonia ! Mon enfant... balbutia Argulian, terrifié.
— Si vous refusez de répondre, nous vous ferons parler ! menaça Piebald. Il y a des cellules et des cabanons, ici !
— Il me semble qu'après cela, mon père, le plus simple est de nous en aller, articula la jeune fille en le levant.
— Sonia ! Tu devrais...
— Oh ! finissons-en ! articula Piebald hors de lui.
« Si vous l’ignorez, je vous le dis, mademoiselle ! De concert avec Otto Drohl et Teddy, votre père a assassiné le vieux Carl Jacobsen, dans l’îlot Maiden. Il m’a aidé à administrer à Otto Drohl une poudre qui l’a envoyé au diable, son patron. Moi je suis l’associé d’un assassin. Je le sais. Je ne m'en cache pas. Votre père en est un, d’assassin |
« Le vin est tiré, il faut le boire !
«Nous voulons les perles. Nous sommes entourés d’ennemis de toutes sortes qui les veulent aussi, et qui veulent nous envoyer à l’échafaud. Donc, pas de sentimentalité !.. Vous nous direz comment vous êtes ici. Sinon, tant pis !
« Nous irons jusqu’au bout ! Je n’ai qu’une tête : on ne me la coupera pas deux fois |
« Voilà.
Piebald avait parlé d’une voix âpre, cinglante. Sonia, debout, l’avait écouté, rigide comme un marbre.
Argulian, la bouche ouverte, les yeux dilatés par l’épouvante, était hagard.
Il n’avait même pas trouvé la force de tenter d’interrompre son complice.
Meraki paraissait indifférent : pas une ligne de son visage n'avait bougé. Mais, à plusieurs reprises, des étincelles avaient passé dans ses petits yeux de basilic.
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— Ma pauvre... petite Sonia !... bégaya Argulian, la lèvre baveuse. Je... je suis un... mi... misérable.
« J’ai été entraîné !.. Ne perds pas ton pauvre père !
— Oh ! Il ne reste plus rien à perdre, mon père ! fit amèrement la jeune fille.
— Nous avons assez discuté ! intervint Meraki. Mademoiselle a la fièvre ; inutile de l’exciter davantage. Mademoiselle va passer ici une nuit de repos. Demain, une fois plus calme, je suis persuadé qu’elle comprendra mieux le bienfondé de nos questions, si indiscrètes qu’elles puissent paraître !
— Et si je refusais de rester ici ? demanda Sonia. — Nous vous y forcerions ! répondit Piebald, brutal et
catégorique.
— C’est d’ailleurs, dans votre propre intérêt, mademoiselle ! assura Meraki.
— Et, si jamais quelqu’un... police on autre... venait nous inquiéter, votre père paierait pour vous... d’abord ! Je vous en avertis |! grommela Piebald.
Sonia ne daïigna pas répondre.