‹ Moselli José – TripliX l’insaisissableChapitre 15 sur 18 · LES PERLES BLEUES · texte numérisé non relu

LES PERLES BLEUES

Argulian avait assisté, effondré comme une loque, à l’horrible scène. Il aimait sa fille, oui... un peu, mais il s’aimait davantage. Il tremblait pour sa peau. Il se savait à la merci de ses complices. Piebald était son maître. Il devait lui obéir.

Affalé sur un fauteuil, la lèvre pendante, l’œil hagard, il vit Piebald arracher brutalement le coffret que la jeune fille tenait à la main.

Sonia, d’ailleurs, ne protesta pas. Sa lèvre supérieure se crispa un peu en signe d’immense mépris. Et ce fut tout.

La jeune fille se rassit, cependant que Piebald et Meraki, penchés sur le bureau, faisaient sauter le couvercle de la cassette et en retiraient le contenu :

— Des passeports ! ricana Piebald. M. Stefane Clarfesco et sa nièce ! Voilà ! On voulait partir, quitter la France, se mettre en sûreté, pour mieux livrer les amis !... Et de l'argent ! Des livres sterling... Oh ! Mais il y a plus de vingt mille francs, là dedans... Vous seriez peut-être embarrassée, Mademoiselle, de nous expliquer ce qu’on a payé avec cet argent ?

— Les insultes d’un lâche ne m'’atteignent pas ! riposta fièrement la jeune fille.

— D'un lâche ? Vous vous y connaissez en lâcheté, dans la famille !... Peu importe ! Le docteur va vous emmener dans votre chambre. Nous déciderons ensuite ce que nous ferons de vous !

— C’est cela ! Venez, Mademoiselle ! fit Meraki en montrant la porte.

Sonia, sans répondre, regarda son père. Deux larmes coulèrent de ses yeux en feu, larmes d’humiliation, de pitié, de désespoir. Elle détourna la tête et suivit le médecin.

Celui-ci l’emmena dans le pavillon contigu, celui des « pensionnaires. »

— Vous serez parfaitement bien ici. Mademoiselle ! dit-il en ouvrant la porte d’une chambre matelassée. Il y a un bouton de sonnerie à la tête du lit. Si vous avez besoin de

quelque chose, vous n’avez qu’à le presser. Une infirmière viendra.

« Je vous conseille seulement d’être discrète, dans votre intérêt et celui de votre père !

La jeune fille ne répondit pas. Elle entra dans la pièce dont Meraki referma, au verrou, la porte sur elle.

— Il est certain que M'° Argulian venait chercher son père pour fuir avec lui, ces papiers en font foi ! observa Piebald, sitôt le médecin revenu.

« Demain, il faudra qu’elle nous fasse connaître le nom de celui qui lui a procuré ces papiers ! C’est sans doute le même individu qui l’a enlevée de Saint-Lazare et qui nous a assommés et faits prisonniers, Argulian et moi, dans le bateau parisien. Agit-il pour son compte ou pour celui de la police ?

« Peu nous importe, au demeurant !

«Mais une chose est claire: c’est que cet homme s'intéresse à Sonia et à son père. Il a voulu les faire fuir pour pouvoir ensuite agir contre nous sans danger de leur nuire, et nous perdre. Il le peut ! Il sait que nous sommes ici. Il doit être renseigné sur bien d’autres choses !

« Il faut le devancer, et fuir cette nuit même, en emmenant Argulian et sa fille. Les passeports contenus dans cette boîte serviront au père et à la fille. Vous entendez, monsieur Argulian ?

Le marchand de pierreries, complètement affaissé, gisait, c’est le mot, dans un fauteuil. Il répondit par un grognement affirmatif.

— Une fois que je serai en sûreté avec M. Argulian et sa fille, poursuivit Piebald, je.

— Votre plan est logique, Piebald ! interrompit Meraki, mais il est incomplet. Vous oubliez Teddy !

« Si l’on fait une perquisition ici, qu’on le trouve, il parlera. Au risque d’avoir le cou coupé, il dira tout. Lorsqu'un homme en arrive à cet état de rage, il ne recule devant rien ! Sa vie elle-même lui est indifférente ! Teddy se fera guillotiner pour nous perdre ! Piebald eut un frémissement. Livide, il regarda le médecin, cependant qu’'Argulian claquait des dents.

— Mais nous pouvons nous réconcilier avec Teddy !... Il n’y a qu’à faire appel à son intérêt. Sans nous, il est ruiné. Avec nous, il a les perles !

— Vous allez lui laisser... protesta Piebald.

— Me prenez-vous pour un imbécile ? ricana le médecin. Chaque chose en son temps ! D’abord, notre sécurité. Ensuite, les perles. Après, notre sécurité encore. Sécurité qui ne sera jamais assurée tant que Teddy vivra !

— Je comprends ! fit Piebald, un éclair de cynisme dans les yeux.

— Voici. Julia Jacobsen est morte. Mais on ne le sait pas. Mie Sonia Argulian, qui est arrivée, je peux le dire, extrêmement à propos, jouera le rôle de Julia ! Elle se mariera avec Teddy, ce qui la rendra majeure, émancipée.…

— Pourquoi pas avec moi, tout de suite ? questionna Piebald.

— Parce qu’elle refusera. Cette jeune fille est prête à tout, je l’ai compris, mais pas à vous épouser ! Elle préférera mourir. Elle vous l’a dit. Et elle ne mentait pas !... Une fois que nous aurons les perles, vous verrez ce que vous aurez à faire |

« Donc, Julia-Sonia épousera Teddy. Ils n’auront ensuite qu’a se faire livrer le lot de perles par la banque Forsmyth. Et nous n’aurons plus qu’à procéder au partage et à assurer notre sécurité.

— Parfait! murmura Piebald. Mais si, pourtant, Mie Argulian refusait de se prêter à notre combinaison ?

— Son père l’y contraindraïit ! Car, en ce cas, nous nous arrangerions pour livrer M. Argulian à la justice, avec preuves de l’assassinat de Jacobsen à l’appui !

« Or, n'est-ce pas, M. Argulian ne tient pas à avoir la tête tranchée, et sa fille ne tient pas à ce qu'il ait la tête tranchée. Ma démonstration se suffit à elle-même !

« J’ai des passeports pour vous, monsieur Piebald, pour Teddy et pour moi. En partant tout de suite, nous pouvons être à la gare du Nord assez à temps pour prendre le train de 23 heures 48, qui nous fera arriver à Londres demain matin. Mais il n’y a pas de temps à perdre !

« Je vais aller négocier avec Teddy ! Pendant ce temps, M. Argulian convaincra sa fille.

« Vous pourrez lui dire, monsieur Argulian, que vous

avez réussi à vous entendre avec nous, que nous sommes remplis de bonnes dispositions et que, non seulement, nous

approuvons M'° Sonia d’être venue vous conseiller de fuir à l'étranger, mais que nous allons vous y accompagner ! Mentionnez, en passant, que le temps est précieux et que vous ne tenez pas à avoir la tête violemment séparée du cou !.…

— Oui! oui! bafouilla Argulian, en essayant de sourire.

Il ne réussit qu’à faire une grotesque grimace.

— Dites-lui aussi que, si elle se soumet gentiment, nous l’en récompenserons ! Une fois le mariage avec Teddy célébré et les perles retirées de la banque, elle sera libre... complètement, absolument et n’entendra plus parler de nous !

« Allez ! Et faites vite !... Je vais vous conduire !

— Vous pouvez comp... compter sur moi, balbutia le marchand de pierreries, qui, sur ces mots, sortit derrière le médecin.

Celui-ci, peu après, rejoignit Piebald :

— Naturellement, observa-t-il, une fois que nous n’aurons plus besoin de cette fille, nous l’enverrons rejoindre Teddy, c’est plus sûr ! À moins que vous y voyiez un inconvénient |

— Non ! Qu'elle aille au diable ! Perles d’abord !

— Bien parlé, monsieur Piebald. Restez ici. Je vais voir Teddy. Votre présence l’exciteraïit !

— Je le crains ! approuva Piebald avec un sourire cynique.

Meraki, sans attendre, ressortit de la véranda et se dirigea vers la cellule où était enfermé Teddy.

— Il dort ? demanda-t-il à l’infirmier de garde.

— Oui. Je ne l’ai pas entendu depuis que j'ai pris mon service, monsieur le docteur !

— Nous allons voir cela !... Ouvrez!

Les verrous furent tirés, le battant poussé.

Le médecin pénétra dans la cellule :

— Vous pouvez nous laisser ! ordonna-t-il.

— Bien, monsieur le docteur ! fit l’infirmier, en pensant que le médecin avait « rudement » du courage.

Teddy était étendu sur le dos, au milieu du lit. Il dormait profondément. Une camisole de force, sorte de chemise en triple toile, sans manches, retenue par un fort lacet de cuir, lui enserrait le torse.

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Meraki s’approcha et, de la main, toucha légèrement le dormeur. Teddy tressauta comme si on lui eut lancé un courant électrique à travers le corps. Il ouvrit les yeux, se dressa et, à la clarté bleuâtre de Ia lentille de verre encastrée dans le plafond, reconnut le médecin.

— Hors d'ici, pourriture immonde! cracha-t-il, une flambée d’effroyable rage dans les yeux.

Meraki coula un regard vers la porte ; il l’avait refermée lui-même, mais il voulait en être bien sûr :

— Monsieur Clams, dit-il posément, je vous prie de m'écouter. Ce que j’ai à vous dire est très intéressant. Vous en jugerez. Si vous refusez de m'’écouter, tant pis !.. Je viens en ami et vous le prouverai !

Teddy, sourcils froncés, bouche ouverte, regarda stupidement son interlocuteur. Jusqu’alors, Meraki n’avait daigné répondre à ses protestations furieuses que par des sarcasmes et des menaces. Que signifiait ce changement ?

— Je vous écoute ! dit-il, plein de méfiance.

— Merci. Je vous prie de ne pas m'’interrompre ! J’aurai vite terminé. Me le promettez-vous, quoi que je dise ?

— Oui.

— Bien. D’abord, votre fiancée, et non pas votre femme, nous nous en sommes assurés, est morte |!

— Oh ! Vous...

— Vous m'avez promis de me laisser finir !.. Je dis donc que votre fiancée est morte ! Mais nous, vous en avons trouvé une autre, qui vous épousera en Angleterre, devant un

clergyman, et sous le nom de Julia Jacobsen, ce qui vous permettra de retirer les perles de la banque Forsmyth. Cela vous va-t-il ?

— Oui ! affirma Teddy, sans hésitation. Et que demandez-vous pour vous ?

— Ma part, et celle de nos amis ! MM. Argulian et Piebald auront chacun un quart ; moi, un troisième quart et vous le quatrième. Parts égales !

— Je veux la moitié pour moi seul, ou c’est non !

— Tant pis ! Dans ce cas, vous ne sortirez d'ici que pour aller au cimetière. Nous n’avons pas besoin de vous ! Je vous donne cinq minutes pour réfléchir !

Teddy ne répondit pas.

Une minute passa :

— Et quelles garanties demandez-vous pour être sûr que je subirai jusqu’au bout vos conditions ? questionna enfin Edward Clams.

— Simple. Vous allez me signer une reconnaissance de dette de trois cent mille livres sterling. les perles valent certainement plus, mais peu importe. Cette reconnaissance sera également signée de votre future épouse et me permettra de faire opposition à la banque Forsmyth. Les perles seront vendues par autorité de justice, et nous partagerons, comme il est dit, le produit de la vente !

— Et si elle n’atteint pas trois cent mille livres sterling ? Je n’aurai plus que mon mouchoir pour pleurer mon imbécillité, hein ?

— Non! Nous allons stipuler que, si la vente n'’atteint pas quatre cent mille livres, vous aurez droit à recevoir le quart de la somme produite, quelle qu’elle soit !

— Conclu !

— Je vais libeller le papier tout de suite et vous libérerai aussitôt.

« Pour le reste, monsieur Clams, n’oubliez pas que nous sommes tous dans le même bateau ! S’il sombre, nous nous noierons tous, et vous le premier. Moi, somme toute, je ne suis qu’un comparse…

— … qui touche la même part que les premiers rôles ! ricana Teddy.

À onze heures quarante-huit, le rapide de Calais, partant de la gare du Nord, emmena dans un compartiment de première classe Argulian, Sonia, Piebald, le docteur Meraki et Teddy.

À cent kilomètres à l’heure, le rapide roulait vers Calais.

Bien qu'ils fussent seuls dans leur compartiment de première classe — ils en occupaient cinq places sur six — Meraki et ses compagnons n’échangeaient pas un mot.

Tous paraissaient dormir, immobiles, affalés sur le capitonnage, les yeux clos. Tous étaient bien éveillés !

Meraki, assis entre Piebald et Teddy, lançait de temps à autre, entre ses cils, un bref regard sur Argulian et sa fille.

Piebald réfléchissait. Il se méfiait du médecin, qui se méfiait de lui. Tous deux, de plus, savaient que Teddy, bien qu’il eût accepté de « marcher » avec eux, devait les haïr. Et ils ne se trompaient pas !

Teddy avait souscrit aux conditions de Meraki, non point tant pour avoir les perles que pour sortir de la maison de fous, où il était à l’entière discrétion du médecin. Maintenant, il se demandait comment avoir les perles tout en se vengeant. Il était bien décidé à mettre à profit toutes les occasions pouvant lui permettre d’atteindre ce double but.

Argulian sommeillait à demi. Il ne pensait ni aux perles, ni à sa fille. Il pensait à la guillotine. Les paroles brutales de Piebald, les insinuations de Meraki avaient produit leur effet. Argulian, plus faible que mauvais, ou plutôt mauvais parce qu’il était faible (les deux vont souvent ensemble), se demandait comment il pourrait échapper à ses terribles com-

plices. Depuis plusieurs mois, il sentait confusément qu’il était le jouet de Piebald, tout comme il avait été le jouet de Teddy et d'Otto Drohl. À présent, il en était certain! Et toutes ses pensées étaient tendues vers ce seul but : s’enfuir, disparaître, loin, au bout du monde, changer de nom, n’avoir plus cette menace du couperet sans cesse suspendue sur lui.

Sa fille ? Il n’y songeait pas !... Lorsqu'il était allé dans la cellule où était enfermée la malheureuse, chez Meraki, il n’avait trouvé, pour la convaincre, que des plaintes sur luimême. Il s’était jeté à ses pieds, et, dans une scène ignoble, l'avait adjurée de le sauver. Elle seule le pouvait ! Si elle refusait, Meraki et Piebald avaient les moyens de le livrer à la justice. Et tout cela sangloté, bafouillé, avec accompagnement de larmes qui n’étaient même pas feintes.

Argulian s’était attendri sur lui-même. C’était son habitude.

Sonia, écœurée, désespérée, avait consenti à tout, autant pour en finir que pour couper court à cette scène répugnante.

Il lui avait fallu, pourtant, subir les remerciements de son père, ses embrassements.

— Je savais que tu étais une bonne fille, Sonia ! C’est admirable, ce que tu fais là ! Dieu te récompensera ! Et ton pauvre père n’oubliera jamais.

Rigide, fermant les yeux comme elle aurait voulu pouvoir se boucher les oreilles, Sonia Argulian avait dû tout entendre.

L’apparition de Meraki venant s’enquérir du succès de la négociation dont s’était chargé le marchand de pierreries,

avait enfin mis un terme aux sinistres remerciements d’Argulian.

Et ç’avait été le départ dans l’auto de Meraki, la cent chevaux qui avait servi à enlever Teddy. Bien qu’elle eût été repeinte en noir et son apparence encore une fois changée, Edward Clams l'avait parfaitement reconnue, ce qui avait donné de nouvelles forces à sa haine et à son ressentiment.

À présent, tout était consommé. Le train roulait. Dans quelques heures, les fugitifs —- on peut bien leur donner ce nom -— seraient en Angleterre.

Sonia avait accepté (tout lui était indifférent, maintenant !) de se prêter à tout ce qui était exigé d’elle. Elle se laisserait appeler Julia Jacobsen ; sous ce nom, elle épouserait Teddy.

Après, elle serait libre. Libre de mourir. Cela, elle y était absolument décidée. Tout lui manquaït à la fois ! Son père... et puis aussi, M. Xavier, l’homme qui l’avait délivrée, le seul être qui eût agi noblement envers elle. Elle le revoyaïit, tel qu’il était, lorsqu'il était apparu devant elle, au retour de son voyage, un peu triste, la voix grave, l’œil voilé de mélancolie. Ce qu’il n'avait pas dit, Sonia l’avait entendu. Elle l’avait compris. Elle était partie, pourtant, se sacrifiant encore une fois pour sauver son père. Il l’avait laissée partir, mais sans pouvoir cacher le déchirement que lui causait ce départ. Sans doute ne se reverraient-ils jamais !

Jamais.

Sonia Argulian frissonna de détresse. Oui, il fallait mourir.

Un contrôleur passa. Meraki avait les billets. Il les montra, sans un mot. Personne ne bougea dans le compartiment.

Amiens, Boulogne, Calais. Le passage à la douane, dans la nuit ; l'examen des passeports. Un coup d’œil impératif de Piebald à Argulian, pour lui faire comprendre de « se tenir », car le marchand de pierreries était presque hagard.

Ses appréhensions étaient vaines. Les passeports furent reconnus en règle.

Et la petite troupe s’embarqua sur l’Arundel qui, après une heure de traversée sur une mer d’huile, les débarqua à Douvres.

De nouveau, l’examen de la douane ; la montée en wagon, et en route pour Londres.

Meraki et Teddy avaient pris la direction de l’expédition. Teddy était Anglais. Meraki parlait parfaitement la langue de Shakespeare.

Six heures du matin venaient de sonner, lorsque le médecin et ses compagnons sortirent de la gare de Charing- Cross.

Le jour se levait. Une brume jaunâtre flottait sur Londres.

Parmi la file des innombrables taxis qui attendaient devant la gare, Meraki choisit le plus piteux, le plus ruiné, le plus misérable : une vieille auto retapée, rafistolée au petit bonheur, dont la peinture était éraillée et boueuse, les roues ovales, les glaces fêlées et réparées avec des brandes de papier. L'intérieur répondait à l’extérieur, avec son capitonnage effondré, recouvert de velours déteint, étoilé de taches.

Le médecin et ses compagnons s’enfournèrent dans l’ignoble véhicule où ils se casèrent tant bien que mal.

— Holy-Cross Chapel, Shadwell ! cria Teddy au chauffeur, un gros homme à visage d’ivrogne.

L’auto s’ébranla, avec de terribles grincements de son moteur poussif et usé, et roula à travers le brouillard, à grands renforts de secousses et de cahots.

Pas un mot ne fut échangé : chacun des cinq êtres humains entassés dans la sordide voiture, songeait à lui, à ses craintes ou à ses ambitions.

Le taxi, ayant traversé le Strand, fila vers l’est de Londres.

Leman-Street fut dépassée, et le misérable véhicule s’enfonça dans des ruelles boueuses, aussi misérables que lui. Lanes (allées) étroites, aux pavés disjoints, bordées de maisons de briques brunes devenues noires, dont les étroites fenêtres à guillotine étaient garnies de linges rapiécés, mis à sécher. Et, sur le seuil des portes, de maigres vieilles femmes édentées, qui s’interpellaient en poussant vers le ruisseau des détritus innommables.

Les cahots du taxi avaient encore augmenté. Grognant et maugréant, le gros chauffeur modéra l’allure de son piteux véhicule.

Meraki consulta son chronomètre d’or :

— Six heures et demie ! murmura-t-il en se tournant vers Teddy qui était assis à ses côtés, sur le strapontin, cependant, qu’en face d’eux, Sonia était tassée entre son père et Piebald.

« Croyez-vous que votre révérend sera levé ?

— Levé ? ricana Teddy. Vous voulez dire pas encore couché ! On voit que vous ne connaissez pas le vieux Smooth ! Il passe ses nuits dans les bars et les saloons, à prêcher.. Naturellement, ça lui donne soif !... Aussi, le matin, quand il revient de sa tournée, il est. fatigué !

— Et il revient vers six heures ?

— Ou vers sept !... Nous le trouverons à sa chapelle !

« Avec les papiers, le mariage sera célébré illico ! Vous avez la licence ?

— J'en ai apporté trois, pour être plus sûr ! ricana le médecin.

— All right !.. Et, à neuf heures, à l’ouverture des bureaux, nous pourrons aller retirer les perles de la banque Forsmyth !... Et miss... Mrs. Sonia sera libre ! fit Teddy, en adressant à Sonia Argulian un sourire qui voulait être aimable.

La jeune fille resta de pierre.

Avec des grincements de ferraille secouée, le taxi roulait toujours, embouchant des ruelles de plus en plus étroites, de plus en plus misérables.

Il s’arrêta enfin au fond d’une impasse que barraïit une muraille croulante, percée d’une porte à la peinture écaillée, au-dessus de laquelle une croix de fer était scellée.

— Nous y sommes ! fit Teddy ne se levant.

Il descendit le premier, suivi de Meraki et de Piebald. Ce dernier, galamment, tendit la main à Sonia Argulian, pour

l'aider à sortir du véhicule. La jeune fille fit semblant de ne pas le voir et sauta dans la boue qui gicla sous ses pieds. Piebald, tout éclaboussé, lui lança un regard de haine.

Et, tandis que Meraki réglait le chauffeur, Argulian descendit à son tour.

— Ce sera vite fait, ma petite Sonia ! murmura-t-il en se penchant vers sa fille. Et tu pourras te dire que tu auras sauvé ton pauvre père !.. Je te donnerai quelques perles sur ma part. de quoi te faire un collier. un beau collier !

— Je vous remercie, mon père !... Je ne désire rien ! fit la jeune fille d’une voix sans timbre, en évitant de regarder le marchand de pierreries.

— Sonia ! Ce n’est pas gentil, tu sais ! Moi qui ne demande qu’à te faire plaisir ! Tu verras que...

— Allons ! interrompit Teddy, cependant que le taxi, marchant en arrière (la place lui manquait pour faire demitour), s’éloignait avec d’effroyables grincements.

Sans mot dire, Sonia, son père, Meraki et Piebald, derrière Teddy, marchèrent vers la petite porte. Teddy saisit une poignée de bots graisseux, fixée à l’extrémité d’un fil de fer rouillé pendant le long du chambranle, et la secoua Vigoureusement.

Le tintement grêle d’une sonnette retentit.

Une minute s’écoula. Une serrure grinça.

La porte tourna sur ses gonds et laissa voir une femme petite, aussi grosse que haute, une véritable boule de graisse emmaillotée de haïllons et surmontée d’une tête aux cheveux filasses, au visage rougi et couperosé :

— Le révérend Smooth ? demanda Teddy, d’un ton d'autorité. C’est pour un mariage |

La femme dévisagea ses visiteurs :

— Un mariage ? siffla-t-elle entre ses gencives édentées. Ah! Un mariage... Well! C’est trois livres sterling! Pas moins |.

— Entendu ! fit Teddy.

— Entrez ! grommela la femme, d’un ton rogue.

À sa suite, Teddy et ses compagnons franchirent la porte. Ils traversèrent une cour pavée, parsemée de flaques de boue, et pénétrèrent dans une salle rectangulaire meublée de quelques chaises et d’un pupitre supportant un évangile.

— Asseyez-vous ! fit la grosse femme. Je vais appeler le révérend !

Ce disant, elle disparut derrière une porte placée au fond de la pièce.

— Asseyons-nous ! fit Meraki, d’un air dégagé.

Il prit lui-même une chaise et s’y installa. Piebald et Teddy l’imitèrent.

— Assieds-toi, Sonia ! fit Argulian, tourné vers sa fille, au côté de qui s’était placé Teddy.

Sonia obéit sans mot dire.

Elle avait la mort sur le visage. Argulian, qui ne pensait

qu’à sa sécurité et aux perles, ne s’en apercevait pas, ne voulait pas s’en apercevoir.

— Pas de bêtises, n’est-ce pas, mademoiselle ! articula Meraki, plus perspicace que le marchand de pierreries. Nous

comptons que vous ferez honneur aux engagements pris par votre père |

Sonia, de la tête, acquiesça.

Mais ses compagnons, stupéfaits, la virent soudain se redresser, d’un seul élan, et l’entendirent pousser un cri perçant.

Tous les regards se tournèrent vers la porte restée entr’ouverte, derrière laquelle avait disparu la grosse femme. Elle n’avait pas bougé.

Sonia, cependant, était retombée sur sa chaise, hagarde.

— Ma fille ! bafouilla Argulian, en se penchant vers elle. Qu'’as-tu ?... Tu n’es pas bien ?

Piebald, Meraki et Teddy, craignant quelque comédie de la part de leur victime, avaient froncé les sourcils. Ce fut avec soulagement qu’ils entendirent Sonia, répondre d’une voix faible mais intelligible :

— Je... je suis bien, mon père! C’est un étourdissement ! Une faiblesse.

— Drôle de faiblesse ! grommela Piebald, à l’adresse de Meraki. Quand les femmes tombent en faiblesse, elles ne se lèvent pas !

Des yeux, le médecin fit signe qu'il était bien de cet avis.

— Mon père... vous devriez renoncer à ce projet ! reprit Sonia, d’une voix aussi basse qu’un souffle.

— Tu es folle !... Tu... Pense que tu as promis ! Que j'ai juré, ma fille ! Voudrais-tu me faire renier ma parole ! grommela le marchand de pierreries, en pensant à la guillotine.

Sonia le regarda sans mot dire, et une larme brûlante coula sur sa joue.

— Soyons sérieux, mademoiselle ! observa un peu sèchement Meraki.

Teddy, lui, était impassible.

Un bruit de pas s’entendit.

— Voilà le clergyman ! murmura Argulian qui, encore plus que ses complices, avait hâte d’en finir.

La porte située au fond de la pièce s’ouvrit complètement, livrant passage à un homme de haute stature, revêtu d’un ample manteau de drap noir, et qui tenait un browning dans chaque main.

— L'homme du bateau-mouche ! aboya Piebald, hagard.

— Silence, et tous les mains en l’air ou je vous abats! ordonna l’inconnu d’une voix sans réplique.

Les quatre bandits s’étaient dressés.

— À trois, je tire ! déclara l’inconnu en les couvant d’un regard pesant. Un, deux.

Huit bras, ensemble, s’allongèrent vers le plafond. Sonia aussi s’était levée.

Tout comme Piebald ; elle avait reconnu le mystérieux individu. Blanche, la bouche entr'ouverte, les yeux fixes, les prunelles dilatées, elle regardait.

— Vous, docteur Meraki, médecin empoisonneur, reprit l'inconnu, vous allez prendre le cordon du store, le casser et en ligoter vos amis, en commençant par l’assassin Edward Clams, dit Teddy, et en continuant par le faussaire assassin Piebald.

« Et qu’on se dépêche, please, ou je tue !

— Je... je vous défends... voulut protester Meraki.

— Assez, le médicastre ! Obéis ou cela va devenir sérieux !

Le docteur Épaminondas Meraki, à défaut d’autres qualités, possédait le sens de l’opportunité.

Il comprit, il « réalisa », comme disent les Anglais, que son intérêt était d’obéir. Tant qu’on est vivant, il est possible de se tirer d'affaire ; une fois mort, tout est fini. Meraki voulait vivre.

En silence, il s’approcha de la fenêtre, arracha le cordon du store et entreprit de ligoter Teddy.

Les yeux d'Edward Clams jetaient des flammes. Une effroyable rage faisait bouillonner son sang. Mais, à deux

mètres de lui, il voyait, braqué sur son front, le petit rond noir du browning.

Meraki, livide, lui attacha ensemble les poignets, puis les chevilles.

Ce fut ensuite au tour de Piebald.

— Maintenant, docteur, ordonna l'inconnu, relevez les mains, M. Argulian va s'occuper de vous !

— Mais...

— Assez |

Argulian tremblait comme une feuille au vent. Il lui fallut près de cinq minutes pour ligoter son « ex-futur » gendre.

— Sur quoi, gentlemen, au revoir! conclut l’inconnu. Car nous nous reverrons, je vous l’assure !.…

« M. Argulian ! Donnez le bras à votre fille ! Et partons ! Ces gentlemen expliqueront au révérend Smooth qu'ils voulaient lui faire accomplir un faux, à l’aide de faux papiers et de fausses déclarations.

« … À bientôt, gentlemen !.…

Argulian ressemblait à une bête aux abois ; il voulut bafouiller quelques paroles que personne ne comprit. Il était à la fois indécis, stupéfié et terrifié. Les regards haineux de Teddy, Meraki et Piebald convergeaient vers lui, et il devinait ce que pensaient ses complices. Ils allaient sûrement se venger !.. Ils croyaient qu’il les avait trahis. Et impossible de les dissuader. Maïs, rester avec eux n’arrangerait rien. Il serait également perdu !

À ses côtés, Sonia, blanche comme de la chaux, était immobile.

— Veuillez prendre le bras de M'° Sonia ! ordonna une deuxième fois l’inconnu. Vous ne risquez rien de la part de ces gentlemen, je vous le dis ! Venez.

Argulian ne demandait qu’à être rassuré. Titubant, il glissa son bras sous celui de sa fille.

— Passez! fit l’inconnu, nettement. Le marchand de pierreries obéit. Il était comme ivre. L’inconnu suivit le père et la fille et referma la porte à clé sur lui.

.… Quelques secondes s’écoulèrent.

— C’est ce qu’on peut appeler avoir été proprement trahis ! grommela Meraki, tremblant de rage.

— Avec Argulian, cela ne m'étonne pas ! murmura Piebald. Si vous m'’aviez écouté, nous nous serions débarrassés du père et de la fille depuis longtemps ! Pour jouer le rôle de Julia Jacobsen, n’importe quelle donzelle de Soho ou de Poplar eût aussi bien fait l’affaire !

— En traîtrises, vous vous y connaissez, gentlemen ! observa âprement Teddy. Après ce que vous m'avez...

— Inutile de se disputer ! observa le médecin, qui avait à peu près reconquis son sang-froid. Oublions le passé.

« Notre intérêt, à l’avenir, est le même ! Si l’un de nous était perdu, les autres ne recevraient pas des félicitations du jury, n’est-ce pas ? Donc, sortons d'ici, pour commencer !

« Après, nous verrons |

Ces paroles calmèrent un peu les deux bandits. Teddy, qui avait de bonnes dents, rongea rapidement les liens de Meraki. Celui-ci, une fois libéré, délivra ses deux complices.

Dans la maison, tout était calme et silencieux.

— Le voyou qui nous a joué ce tour, grommela Meraki, aura sans doute éloigné le révérend et sa servante. Nous devons être seuls dans la maison, filons : cela nous évitera d’avoir à donner des explications !

Piebald et Teddy, quelle que fût leur rage, comprirent tout le bien-fondé de ces paroles.

Au côté du médecin, ils sortirent de la maison, traversèrent la cour, franchirent la porte de l'impasse et s’enfoncèrent à pas rapides dans le dédale de ruelles environnant la demeure du révérend Smooth.

Par le « tube » qui est le Métropolitain de Londres, ils regagnèrent le centre de la ville et allèrent retenir des chambres dans un des immenses caravansérails qui avoisinent Piccadilly.

La demie de huit heures sonnaït à peine.

Les bandits se reposèrent pendant toute la matinée. À midi, ils allèrent déjeuner dans un restaurant voisin et passèrent le restant de la journée à se promener aux environs de Londres, ce qui leur permit de discuter à l’aise, sans crainte d’être entendus par des oreilles indiscrètes.

Meraki exposa son plan, qui était très simple : dénicher quelque jeune femme misérable et sans scrupule et lui faire jouer le rôle qui avait été primitivement dévolu à Sonia Argulian. Moyennant quelques livres sterling, il serait facile de trouver une femme disposée à se faire passer pour Julia Ja-

cobsen, et, sous ce nom, à épouser Teddy et à retirer les perles de la banque Forsmyth. Une fois qu’on n’aurait plus besoin d’elle, on s’en débarrasserait sans attendre, de façon à ce quelle ne püût trahir.

— J'ai quelques relations du côté de Soho Square, conclut Meraki, et je suis persuadé que je trouverai vite parmi elles le « numéro » qu’il nous faut. Vous m’accompagnerez, monsieur Clams ! M. Piebald nous attendra à l’hôtel, et.

— .… il ne nous verra revenir que quand les poules auront des dents ! ricana Piebald ! Quoi qu'ayant voulu être le gendre d’Argulian, messieurs, je ne suis pas aussi bête que lui ! Je ne vous lâche pas ! Un point c’est tout !

— Mais vous savez bien que vous nous retrouveriez à la banque Forsmyth, si nous... voulut observer Meraki.

— Et après ? Le tour serait joué ! Que pourrais-je prouver ? Pour vous accuser, il faudrait m’accuser moi-même ! Et je ne suis pas si stupide ! Non ! Je ne vous lâche pas !

— Mais suivez-nous donc, acquiesça Teddy, après avoir lancé au docteur Meraki un coup d’œil que Piebald ne vit pas.

« Après tout, c’est votre droit mon cher monsieur Piebald ! Et cela vous permettra de constater notre parfaite loyauté !

— Parfaitement ! appuya Meraki.

— De toute façon mieux vaut ne pas nous quitter ! expliqua Piebald. C’est plus sûr pour tous !

Meraki et Teddy furent de cet avis. Et l’on parla d’autre chose.

Dans l’après-midi, Meraki, accompagné de ses acolytes, alla visiter quelques bars et salons de Soho, mais il ne rencontra personne de connaissance, ce qu’il attribua au hasard.

À la nuit, les trois hommes, après un bon dîner, regagnèrent leur hôtel pour se coucher : leur voyage nocturne et les émotions qui l’avaient suivi les avaient fatigués.

Quelques minutes seulement après leur retour à l’hôtel, Meraki rejoignit Teddy dans sa chambre.

Edward Clams, qui l’attendait, n’avait pas fermé sa porte.

— Naturellement, souffla aussitôt le médecin, nous nous débarrassons de ce jeune imbécile de Piebald, le plus tôt possible ! Demain, je m’occuperai de lui !

« Et que je vous annonce une bonne nouvelle ! Ah! j'ai du flair ! On aurait dit que je me doutais de ce qui s’est passé aujourd’hui !... Dommage que je ne vous aie pas connu plus tôt ! Vous seul êtes un homme, et non pas une moule, comme ÂArgulian, ou une vipère comme Piebald !... Nous sommes dignes de nous entendre !

« Enfin, voilà l’affaire : Julia Jacobsen, la vraie, n’est pas morte. Elle est seulement folle. J’avais caché le fait à Argulian et à Piebald dont je me défiais, afin qu’ils me crussent à leur merci.

«.… Une fois Piebald écarté - Meraki eut un sourire plein de sous entendus sinistres — nous revenons en France, nous ramenons Julie Jacobsen : vous la stylez, elle vous épouse, et les perles sont à nous. Moitié par moitié. Quelque chose de raisonnable ! Hein ?

— Parfait ! D'ailleurs, entre nous, docteur, elle était un peu près folle quand je l’ai ramenée de l’île Maiden ! Sans cela, elle... Maïs je vous raconterai cela une autre fois !…

« Elle est docile et tranquille ! Elle fera ce que nous voudrons et nous aurons les perles... Partage égal parfaitement, affaire nette, entre gentlemen |

Les deux bandits se serrèrent la main.

— Demain, au déjeuner, Monsieur Piebald recevra sa dose ! conclut Meraki. Quant à Argulian, sa fille, inutile de nous en occuper ! Argulian, je le connais : il ne songe qu’à sauver sa misérable peau. Et je me demande comment Otto Drohl et vous, vous vous êtes associés avec cet imbécile !.….

Tandis que les deux hommes échangeaient ainsi leurs projets, Piebald, lui-même, écoutait l’oreille collée à la porte de leur chambre. Il entendait tout.

Livide, blafard, il s’éloigna soudain, en entendant des pas dans le couloir.

Mais il en savait assez :

— Je me vengerai! Oh! Je me vengerai! gronda-t-il, frémissant d’une rage effroyable. Les gueux maudits ! Pire qu’Argulian ! Mais je veux les perdre tous ! Tous !

En annonçant à Jérôme Corfe et à M. Serpier la mort de Vachariadès, le secrétaire particulier du chef de la Sûreté avait expliqué que l’administration de la prison ignorait encore la cause du décès du bandit.

Cette cause devait être élucidée quelques heures plus tard : l’autopsie ayant révélé que Vachariadès avait absorbé un poison violent, à base de curare, qui avait provoqué une mort rapide par empoisonnement du sang.

Comment s’était-il procuré ce venin ? Mystère. Mais l’avis unanime fut qu’il l’avait sur lui au moment où il avait été arrêté, et avait réussi à le soustraire aux recherches à son arrivée à la Santé, ce qui lui avait été relativement facile, vu

son faible volume : une pilule de la dimension d’un plomb de chasse.

Quoi qu'il en fût, Vachariadès était bien mort, et sa disparition rendait vains les espoirs qu'avait conçus Corfe de le faire parler.

Alors ? Plus aucune piste, ni d’Argulian, ni de sa fille, ni de Piebald, de Teddy, de personne ! L’énigmatique Triplix lui-même semblait s’être volatilisé.

Qu'’était devenue l’automobile avec laquelle Piebald, Argulian et Teddy avaient fui dans la Crau ? Personne ne l’avait vue. Seul, l’avion -— et qui l’avait enlevé ? — avait été retrouvé, vide, naturellement.

Plus le moindre indice, rien...

Joé Blanket, arrivé chez M. Serpier quelques minutes après Corfe, avait manifesté un profond dépit en apprenant la mort de Vachariadès. Les aveux du prisonnier constituaient — pour lui aussi — un dernier espoir.

Pourtant, ni Corfe, ni Blanket ne se découragèrent.

Le jour même, le patron de la Grappe d'Or, le bar de la rue Montpensier où avait été arrêté Vachariadès-Boclifian, fut appréhendé ainsi que sa femme.

Une perquisition, effectuée aussitôt, n’apprit rien aux policiers. Le bar avait deux entrées. Cela, Corfe le savait. Dans une armoire placée dans l’arrière-boutique, l’on découvrit des pots de fards, des vêtements de toutes sortes : uniformes, livrées, habits... Le patron du bar, interrogé à ce sujet, affirma que ces défroques provenaient d’un de ses cousins, acteur de cinéma, mort quelques années auparavant, et qu’il n'avait pas eu le temps de vendre. Ce à quoi Corfe fit

justement observer qu’un des uniformes composant cette extraordinaire « collection », un uniforme de contrôleur des bateaux parisiens, n’avait été adopté qu’un mois auparavant !

— Cela se peut, fit le marchand de vins, sans s’émouvoir. Vous comprenez bien que je ne vis pas de l’air du temps. Plutôt que de laisser s’abîmer ces costumes, j’ai préféré les louer à des étudiants qui veulent se déguiser, ou à des figurants de cinéma ! Il se peut qu’on m'’ait rendu un uniforme à la place d’un autre ! Je ne vérifie pas !

— Voulez-vous me donner les noms de quelques-uns de vos « clients » ? insista Corfe.

— Est-ce que je les connais ? Ils viennent, ils me laissent un dépôt, et, quand ils reviennent, je le leur rends, si l’habit n’est pas abîmé : voilà tout !

— Très fort, mon bonhomme ! Tu as réponse à tout ; mais nous te pincerons quand même ! conclut Corfe.

Il se trompait.

Malgré toutes les recherches, toutes les investigations, malgré des interrogatoires répétés, le marchand de vins ne put être pris en flagrant délit de contradiction. S’il mentait, il mentait bien !... Faute de preuves, il fallut le relâcher quelques jours après son arrestation.

Entre temps, Joé Blanket n'avait plus fait que de rares apparitions à la Sûreté.

Un matin, deux jours après la mise en liberté du marchand de vins de la rue Montpensier, alors que Jérôme Corfe venait — une fois de plus ! — informer M. Serpier que son enquête piétinait sur place, Joé Blanket se fit annoncer.

Le chef de la Sûreté ordonna de l’introduire. Peut-être apportait-il une nouvelle piste ?

Dès les premiers mots, Joé Blanket se chargea de dissiper cette illusion :

— Rien de neuf! dit-il de sa voix un peu cassante. Ces bandits sont plus forts que nous, monsieur Serpier |!

« C’est bien la première fois, je vous le déclare, que j'abandonne une enquête après l’avoir commencée ! Mais tout arrive. Je renonce ! Je me rattraperai sur d’autres ; Napoléon, lui-même, a perdu des batailles !... Et le hasard, lorsque je n’y penserai plus, me ramènera ces gentlemen ! Car je ne les oublierai pas !

« Je viens d’avoir des nouvelles de mes hommes, Calcott et Hebster, par l'intermédiaire de l’ambassade britannique.

« Calcott et Hebster sont fous. Enfermés dans un asile, à Château-Chinon. Un médecin anglais, le docteur Coorgan, qui visitait l’asile afin de se documenter sur les méthodes françaises de traitement, a reconnu Calcott dont il avait eu le frère à son service. Et il a su ainsi que Calcott et un autre Anglais avaient été rencontrés aux environs de Tours par la gendarmerie, divaguant, en guenilles... Ils sont complètement déments.

« Pas de nouvelles du brigadier Harrisson, ce qui me fait craindre que, lui aussi, il soit fou ou mort.

« Yes. Je renonce.

« Je suis donc venu prendre congé de vous, Messieurs, et vous remercie encore de l’aide que vous avez bien voulu

apporter à mes recherches !... Sans rancune, monsieur Corfe ! La vie est un combat !

— Mais où l’on ne doit pas se tirer dans les jambes, quand on est du même camp ! grommela l’inspecteur, qui n’avait pas pardonné à l’Anglais son arrestation à Marseille.

— Oh! vous savez, monsieur Corfe, j'ai bien cru que vous m’aviez joué la même pièce, et je ne vous en ai pas voulu !

« En tous cas, vous pouvez vraiment croire que vous avez toute mon estime, mon cher camarade !

— Et vous la mienne ! murmura Corfe, sans conviction.

— Vous n’avez rien de nouveau, vous aussi, sur nos gens de l’affaire Jacobsen ? questionna Blanket qui paraissait las et dégoûté.

— Rien ! précisa M. Serpier.

— Comme moi, enfin! Je pense qu’il vaut mieux s'occuper d’autre chose ! Dans cette affaire, nous sommes mal partis ! fit le détective britannique. Mais nous prendrons notre revanche, et je vous assure, monsieur Serpier, que je serai toujours heureux et flatté de collaborer avec vous, ainsi qu'avec M. Corfe !

— Merci ! fit l'inspecteur de la Sûreté, en pensant, à part lui, que l’Anglais ne manquait pas de toupet.

— Je pars donc! conclut Joé Blanket. Si vous avez quelque chose de nouveau, avisez-moi, à Scotland-Yard. Pour ma part, je vous tiendrai au courant de ce que je pourrai savoir. quoique je n’aie plus grand espoir !

Ce disant, Joé Blanket serra les mains de M. Serpier et de Corfe, et se retira.

— Je pars, chef! s’écria Corfe, aussitôt que la porte du cabinet du chef de la Sûreté se fut refermée sur l’Anglais.

— Comment ? Vous partez ? Vous...

— Oui, chef! Pour que Joé Blanket vienne nous annoncer qu’il renonce à l’affaire, il faut, au contraire, qu’il ait trouvé la bonne piste ! Je le connais ! Il veut me semer définitivement, mais, cette fois, il ne me fera pas le coup de Marseille ! Non !

« J’ai suffisamment d’argent sur moi! Je ne le quitte pas ! Nous verrons bien !

— Enfin, allez ! acquiesça M. Serpier, à demi convaincu.

Corfe, après une poignée de main à son chef, s’élança dans les couloirs, à la poursuite de Joé Blanket.

« Malheureusement, l’Anglais connaissait maintenant très bien les couloirs du bâtiment du quai des Orfèvres.

Quand Corfe arriva à la porte extérieure, déjà le taxi amené par Blanket, et qui l’avait attendu était à plus de cinquante mètres.

Et pas d’autre en vue.

— Oh ! Je l'aurai ! pensa Corfe qui, à toutes jambes, fonça à la poursuite de l’auto.

Or, bien installé dans le taxi, Joé Blanket, dont la physionomie, à présent, exprimaïit une joie concentrée, intense, relisait une lettre reçue le matin même : une lettre-libellée d’une écriture évidemment contrefaite, mais dont le contenu était singulièrement intéressant, on va le voir.

Elle était ainsi conçue :

« Monsieur Joé Blanket,

« Voilà plusieurs mois que vous poursuivez Otto Drohl- William Grant, d’abord, et, ensuite Argulian et sa fille, et Teddy. Vous vous doutez de la vérité, mais vous ne la connaissez pas. Je veux vous renseigner.

« Carl Jacobsen a bien été assassiné. Ses assassins sont Otto Drohl, Argulian et Edward Clams, dit Teddy.

« Comme tout le monde, dans le Pacifique Sud, Teddy et Otto Drohl connaissaient l’existence du trésor de Carl Jacobsen. Les deux amis — car ils étaient amis à cette époque -— résolurent de s’emparer des perles. Teddy se fit débarquer dans l’îlot et devint l’ami de Carl Jacobsen et de sa fille, qui était faible d’esprit.

« Un mois après l’arrivée de Teddy à l’îlot Maiden, la goélette Margarita y relâcha. Otto Drohl et le marchand de pierreries Argulian, qui était allé dans le Pacifique pour acheter des perles, maïs qui était près de la faillite, débarquèrent.

« Les quatre Canaques, hommes et femmes, qui composaient, avec Carl Jacobsen, toute la population de l’ilot, furent empoisonnés. Et, la même nuit, le vieux Jacobsen, soumis à la torture -on lui brûla les pieds dans la braise jusqu'aux mollets ! —- dut révéler où étaient ses perles. Julia Jacobsen, endormie par un soporifique, ignora tout, ne s’aperçut de rien.

« Teddy conserva les perles. La Margarita repartit. En mer, Argulian et Otto Drohl en empoisonnèrent l’équipage et la coulèrent en vue de l’île Saint-Patrick, où aborda Argulian.

« Otto Drohl, pour éviter les soupçons, ou plutôt pour les dépister, se fit recueillir en mer par le croiseur anglais Jaguar. Et vous savez ce qui se passa ensuite ! Un des matelots de la Margarita, recueilli par le voilier français Anjou, dévoila ce qui s’était passé.

« Mais il n’y avait pas de preuves contre Otto Drohl, qui dut être relâché.

« Cependant, vous le surveillâtes. Pour vous échapper, il devint William Grant : ce fut lui qui, aidé d’amis parmi lesquels Golias et Vachariadès, se débarrassa de vos aides, Calcott, Hebster, Harrisson.

« Mais, pendant ce temps, Argulian était revenu en France, où devait avoir lieu le partage des perles. Teddy devait les apporter, après s’être débarrassé de la jeune Julia Jacobsen.

« Elle avait été épargnée pour dérouter les soupçons. C'était Teddy qui l’avait voulu. Il avait son idée, qui n’était pas celle que pensaient ses associés !

« Teddy revint, mais avec Julia Jacobsen, qu’il allait épouser, ce qui devait lui permettre de berner ses complices.

« Ses complices, je veux dire son complice ! Car Teddy s'était mis d'accord d'avance avec Argulian qui empoisonna Otto Drohl.

« Otto Drohl, avant de mourir, se fit passer pour vous et arriva ainsi jusqu’au chef de la Sûreté française, à qui il raconta l'affaire.

« Teddy revint en France quelque temps après. Argulian alla à sa rencontre.

« Mais Teddy lui déclara tranquillement qu’il ne connaissait rien de toute cette histoire et que les perles avaient été envoyées à Londres, à la banque Forsmyth, par Julia Jacobsen. Et que Julia Jacobsen étant sa femme, il était le propriétaire des perles !

« Il mentaïit, n’ayant pas encore épousé Julia !

« Argulian, aidé de certains amis, dont Golias, dont j'ai déjà parlé, déposa une bombe dans le Calais-Méditerranée et suivit le rapide avec une auto appartenant au docteur Meraki, de Nogent-sur-Marne.

« J’abrège..…, ce serait trop long !

« L’auto se trouva à point pour enlever Teddy et Julia Jacobsen qui avaient été drogués dans le train. Elle fut camouflée et transporta Teddy et Julia dans la maison de santé dudit docteur Meraki.

« Lorsque vous recevrez cette lettre, Teddy et le docteur Meraki seront sans doute à Nogent, pour y prendre Julia Jacobsen et l'emmener en Angleterre où doit avoir lieu le mariage.

« Aussitôt après la cérémonie, les nouveaux époux, qui ont tous les documents voulus, iront retirer les perles à la banque Forsmyth, 231, Cambridge Avenue.

« Et je vous indique aussi qu’Argulian a un ami, qui a enlevé Sonia Argulian de la prison de Saint-Lazare et l’a cachée dans une maison de la rue des Minimes, à Montmartre, numéro 22 bis.

Argulian, sa fille et leur ami y sont peut-être en ce moment. C’est cet ami d’Argulian qui a cambriolé l’appartement de M. Corfe.

« Mais procédez aux arrestations nécessaires, et vous saurez tout !

« Je n’ai écrit que la vérité. Ne croyez pas les mensonges de trois misérables bandits, et hâtez-vous !

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