‹ Moselli José – TripliX l’insaisissableChapitre 3 sur 18 · IR A DS [ÈS ŸS · texte numérisé non relu

IR A DS [ÈS ŸS

— Je vous serais très reconnaissant, mademoiselle, de bien vouloir faire ouvrir cette caisse. Je ne suis pas sûr qu’elle contienne un piano ! demanda Corfe.

— Que voulez-vous dire, monsieur ? questionna, une fois de plus, la jeune fille.

— Mais, rien, mademoiselle ! Je tiens à m’assurer si certaines suppositions que j'ai faites, sont exactes |

— Si vous m’en croyez, Sonia, nous demanderons à ce monsieur, intervint Piebald, de revenir avec un ordre de perquisition ! Il n’y a pas de raison pour que vous obéissiez à ses caprices, plus ou moins sensés !

— Et il n’y a pas de raisons non plus pour que vous interveniez, monsieur ! protesta le policier. Je ne.

— Je suis le fiancé de M'° Argulian, monsieur! Et, comme tel, je.

— Je vous en félicite, mais vous prie, n’est-ce pas, de vous mêler de ce qui vous regarde ! Si vous le permettez, mademoiselle, je vais examiner cette caisse : c’est très important !

— Je vous répète, Sonia, que votre père... voulut dire M. Piebald en lançant un regard ardent à la jeune fille.

Des pas firent crisser le sable recouvrant le sol du cellier. Une femme de chambre apparut :

— M. William Grant est ici mademoiselle ! dit-elle. Il désirerait, présenter ses hommages à mademoiselle.

Jérôme Corfe s’attendait à tout.

Lorsqu'il avait pénétré dans la villa de M. Argulian, il avait envisagé toutes les éventualités. Il n’eût pas été étonné de découvrir un cadavre disséqué dans la caisse du piano ; il ne se serait pas ému si on l’avait attaqué. Oui, il avait tout prévu... Tout, sauf une chose : que le mystérieux William Grant, dont il pensait trouver les restes dans le piano du marchand de pierreries, se fit annoncer.

Appelant à lui toute son énergie, il s’appliqua à dissimuler son trouble, et put aussitôt s’apercevoir que l’effarement de Sonia Argulian, et celui de M. Piebald, était — au moins aussi grand que le sien.

— M. William Grant ? exclama la jeune fille. Mais je.

— Ce n’est pas. fit en même temps Piebald qui, aussitôt, se reprit et grommela :

— Je me demande ce que nous veut cet homme, vraiment !

La camériste attendait toujours.

— Dites à ce monsieur que... commença Sonia.

— … qu’il attende ! Mademoiselle est occupée ! trancha M. Piebald.

— Mais. voulut protester Sonia.

— Ce monsieur peut attendre !.. Et il nous faut faire voir le piano à monsieur ! expliqua Piebald.

— Inutile ! déclara Corfe. Je... Oui, je désirerais, moi aussi, voir M. Grant. J’ai quelques renseignements à lui demander |

Une lueur de triomphe passa dans les yeux de Piebald. Corfe ne la vit pas, malheureusement pour lui.

— Eh bien, Marie, dites à ce monsieur que je viens tout de suite ! conclut Sonia Argulian à l’adresse de la camériste qui s’éloigna aussitôt pour faire la commission.

Corfe était un peu désorienté. Ce William Grant, qu'il croyait assassiné et enfermé dans le piano d’Argulian, ce William Grant qui avait disparu si mystérieusement : le sort le lui livrait ! Il pensa à la mine de M. Serpier lorsqu'il lui amènerait le pseudo William Grant, et un frémissement de joie l’agita.

— Venez, monsieur ! fit Sonia, froidement.

À l’exemple de M. Piebald, Corfe lui emboîta le pas. Tous trois, en quelques instants, eurent regagné le salon.

Un homme s’y trouvait déjà ; d’une taille un peu audessus de la moyenne, bien découplé, vêtu d’un élégant costume de drap bleu marine, sobrement cravaté, il avait un visage au teint basané, remarquable par une mince paire de moustaches d’un noir bleu. Un pince-nez à monture d’or, retenu par une chaînette de même métal lui donnait vaguement l’aspect d’un professeur ou d’un médecin.

— Mademoiselle Argulian dit-il aussitôt entré à la jeune fille, permettez-moi de vous présenter mes hommages. A la

veille de quitter la France pour un assez long temps, je n’ai pas voulu partir sans vous revoir pour vous remercier de toutes vos bontés !

— Monsieur ! Je... commença Sonia.

— Vous êtes vraiment trop bon, monsieur ! interrompit assez cavalièrement Piebald. Et ma fiancée est très touchée de votre amabilité. Nous vous souhaitons un heureux voyage et serions désolés de vous retenir, car vos instants sont certainement très précieux !

« D'autre part, M'° Argulian est très prise en ce moment... Vous nous excuserez donc de ne pas abuser de vos instants !

— Mais comment donc! assura M. William Grant, cependant que Corfe, à part lui, pensait que Piebald en agissait vraiment à son aise et faisait comme chez lui.

«Il me reste donc, mademoiselle, continuait William Grant, à vous réitérer le témoignage de ma reconnaissance, pour vous et votre père, pour la délicate réception que vous m'avez réservée. Je me permets, puisque vous allez vous marier, de vous présenter mes plus sincères vœux de bonheur, et vous dis : Adieu |

Et William Grant tendit sa main à la jeune fille qui, après une imperceptible hésitation, la prit.

— Une seconde, monsieur ! intervint Corfe. Je suis inspecteur de la Sûreté et aurai quelques renseignements à vous demander.

— À votre disposition ! s’empressa William Grant.

— Vous étiez bien au Gigantic-Palace, il y a quelques jours ?

Grant eut un léger sursaut d’étonnement :

— Je ne vois pas de raison de vous le cacher ! dit-il.

— Très bien. Alors, vous êtes l’homme que je recherche. Vous plairait-il de m’accompagner, soit au commissariat de police d’'Enghien, soit à Paris à la Sûreté ?

— Mon Dieu, monsieur, je vous avoue que je préférerais me rendre à Paris : je dois prendre l’Orient-Express ce soir, à la gare de Lyon. Et puis je pourrai mieux m'expliquer avec vos chefs... et en finir une fois pour toutes avec toutes les suspicions dont je suis l’objet.

« Je me tiens à votre disposition. Il est à peine une heure de l’après-midi. J’ai deux heures à vous consacrer !

— Partons donc tout de suite ! conclut Corfe en dissimulant la surprise que lui causaient ces paroles inattendues, car il avait cru que William Grant allait protester ou chercher à fuir.

— Adieu donc, mademoiselle ! reprit-il à l’adresse de Sonia. Et toutes mes excuses pour être venu ainsi vous déranger... Mais, puisque ma visite ici m’a permis de rencontrer M. Grant, je ne suis pas venu en vain ! Monsieur Piebald, je vous salue !

Sans mot dire, la jeune fille s’inclina, cependant que son fiancé grommelait quelques mots incompréhensibles qui pouvaient aussi bien passer pour une formule de politesse.

— Mes hommages, mademoiselle Argulian ! fit William Grant. Monsieur Piebald, je suis votre serviteur !

Flanqué de l’inspecteur de la Sûreté, il sortit.

— Vous me paraissez un homme intelligent, monsieur Grant, et vous l’êtes certainement ! fit Corfe, une fois qu'ils eurent franchi la grille du jardin. Ne prenez donc pas mal la petite observation que je vais vous faire : J'entends arriver avec vous au quai des Orfèvres, c’est vous dire que je n’hésiterai pas à vous tirer dessus à la moindre tentative de me fausser compagnie.

William Grant eut un sourire silencieux :

— Rien ne m'obligeait à vous suivre, monsieur, remarqua-t-il. Et je vois avec peine que, comme tant d’autres, vous me soupçonnez de je ne sais quels méfaits... Tirez-moi donc dessus si vous le jugez utile. Mais je vous avertis, moi, que je n’ai vraiment nulle envie de vous quitter, au contraire ! Un cigare ?

— Merci ! refusa Corfe.

Plus un mot ne fut échangé entre les deux hommes qui, en peu d’instants, eurent atteint la gare, juste au moment où le train de Paris venait se ranger le long du quai.

— J'ai mon billet de retour ! observa William Grant. — Très bien !

Tous deux prirent place dans un compartiment de première classe. Peu après le train s’ébranla.

Corfe exultait.

Une fois de plus, ce dieu des policiers qui s’appelle hasard lui avait été favorable. Il croyait retrouver William Grant mort... et il le ramenait vivant. D’avance, Jérôme

Corfe se représentait la physionomie de M. Serpier, lorsqu'il arriverait quai des Orfèvres avec le mystérieux Grant- Drohl.…..

Et pourtant... pourtant Corfe eut bien regretté de ne pas être resté dans villa de M. Argulian s’il avait pu deviner la scène qui avait immédiatement suivi son départ.

À peine avait-il franchi la grille du jardin avec son compagnon, que M. Piebald tourné vers Sonia Argulian, s’était écrié :

— C'est vous qui avez machiné cette comédie, mademoiselle ? Il vaut mieux tout me dire !

— Cette comédie ? Quelle comédie, monsieur ?

— Cet homme ! Ce n’est pas William Grant !

— Ce n’est pas William Grant ?

— Non ! Et vous le savez bien !:

— Et qui est-ce, je vous prie monsieur ?

— Je n’en sais rien ! En tout cas je l’ai reconnu, bien qu’il ressemblât trait pour trait à William Grant ! Et je vous demande de me dire d’où vient cet homme ! Oui, je vous le demande. Faites attention !

— Des menaces ? Je n’en ai cure ! Mon père m'’oblige à vous épouser; j'obéis, mais vous connaissez mes sentiments |!

— Oh ! oui! Vous ne prenez pas la peine de les cacher ! Mais j'entends bien vous obliger à agir loyalement envers moi ! Je veux savoir qui est cet homme ! Je le saurai ! Quand

je devrais.

M. Piebald s’interrompit: la porte du salon où s’échangeait ce dialogue venait de s’ouvrir sur M. Argulian :

— Que veut dire tout ceci ? questionna-t-il en regardant alternativement sa fille et son futur gendre.

— Oh ! peu de choses ! expliqua M. Piebald en fixant le négociant en pierreries. Un policier vient de se présenter ici. Il a voulu voir le piano que vous avez fait expédier. À ce moment est arrivé un individu qui a dit être Otto... je veux dire William Grant, et qui lui ressemble, en effet. Il est aussitôt reparti avec le policier. Et moi, j’ai demandé à votre fille ce que voulait dire cela !

M. Argulian ne répondit pas tout de suite. Il était livide.

Il lança un long regard sur Sonia et sur Piebald, et, finalement, murmura :

— Il ressemblait à M. Grant ?

— Oui ! Si je ne... Tout autre que moi s’y fût laissé prendre ! assura Piebald.

— J’ai moi-même cru que c'était M. Grant ! fit la jeune fille, et, n’étaient-ce les paroles de M. Piebald, que je le croirais encore !

« Et, après tout, c’est peut-être lui! Je me demande comment M. Piebald peut savoir que ce n’est pas lui, d’autant plus que ce monsieur lui-même s’est nommé et a suivi l’agent de la police !

De nouveau, le silence tomba. Ni Piebald, ni M. Argulian ne répondirent.

— Quelqu'un nous trahit! fit enfin le négociant en pierres précieuses.

— C’est impossible !

— Nous allons essayer d’éclaircir cela. Venez, Piebald ! Nous te rejoignons tout de suite, Sonia! murmura M. Argulian. Et, s’il vient quelqu'un nous n’y sommes pour personne !... Tu entends ?

— Oui, mon père.

Les deux hommes aussitôt, se retirèrent.

Sonia Argulian se laissa tomber dans un des fauteuils. Elle tremblait de fièvre.

Elle jeta autour d’elle un regard d’une infinie tristesse et murmura :

— Ma pauvre maman.

Pendant quelques minutes, elle resta ainsi, presque prostrée, en proie à une sinistre mélancolie.

Un léger craquement du parquet la fit tressaillir. Elle leva la tête et faillit pousser un cri : William Grant était devant elle.

Il avait dû passer par une des portes-fenêtres donnant sur le jardin, qui était entrouverte :

— Pas de bruit, mademoiselle! chuchota-t-il en s’arrêtant à deux pas de la jeune fille. Et dites à votre père de faire disparaître le piano qui est dans la cave ! Dites-le-lui, le plus tôt sera le mieux !

« Adieu, mademoiselle !

La | | Ven

Sonia, blanche, hagarde, vit l’inconnu lui sourire. Il lui sembla que sa physionomie avait complètement changé... Elle n’eut pas le temps d’en observer davantage. Car William Grant, sans bruit, regagna la fenêtre, la franchit et disparut.

Presque aussitôt, la jeune fille entendit des pas précipités dans l'escalier. Une fenêtre du premier étage s’ouvrit brusquement. Il y eut un claquement métallique.

— Ah! je l’ai manqué! fit une voix rauque, celle de M. Argulian.

— Il faut le poursuivre ! gronda M. Piebald.

— Non! Ne bougez pas! C’est peut-être un piège! grommela le marchand de pierreries qui, presque aussitôt, apparut dans le salon, avec, à la main, une carabine à air comprimé.

AT e- L

«Il est venu te dire quelque chose ? s’écria-t-il, tremblant de fureur, en saisissant brutalement le poignet de Sonia qui, droite, le regardait avec des yeux élargis d’épouvante. Parle ! Je. je suis capable de te tuer !

— Il... il m’a dit... il m’a dit que... le... le piano... le piano... balbutia la malheureuse jeune fille, d’une voix sans timbre.

Ses forces étaient à bout ; elle retomba en arrière, sans connaissance.

— Je m'en doutais, moi ! ricana férocement Piebald.

Depuis bientôt dix ans qu’il appartenait au service de la Sûreté, Jérôme Corfe avait donné de nombreuses preuves de sa sagacité et de sa bravoure. Plusieurs assassins dangereux avaient été arrêtés par lui au péril de sa vie. Il avait réussi à percer à jour les machinations de nombreux bandits, escrocs, flous ou cambrioleurs de grande envergure.

Ces succès, tout en le rendant sûr de lui, ne l’aveuglaient pas. Depuis que M. Serpier lui avait confié l'affaire Otto Drohl, il s’était rendu compte qu’une méfiance très grande était de mise. Il était donc sur ses gardes comme il ne l’avait jamais été en accompagnant le prétendu William Grant.

— Étant monté dans un compartiment de première classe avec le mystérieux personnage, Jérôme Corfe s'était assis en face de ce dernier, de façon, à mieux pouvoir le surveiller.

William Grant, d’ailleurs, paraissait bien calme et bien tranquille. S’étant calé sur le capitonnage, il avait allumé un fin havane dont il semblait apprécier le parfum en connaisseur.

Corfe n’avait plus de cigares ; et il se sentait une faim d’ogre. Deux choses qui gâtaient un peu sa joie de ramener William Grant.

Au moment où le chef de gare sifflait pour faire partir le train, la porte du compartiment s’ouvrit brusquement. Une

jeune femme encombrée d’un énorme carton à chapeau, se hissa péniblement dans le wagon, dont un employé referma aussitôt la porte.

Le convoi démarra.

La voyageuse, qui s’était placée dans l’angle opposé à celui qu’occupait Jérôme Corfe, déplia un journal de modes, puis le replia et tira de son sac une petite glace et un bâton de rouge qu’elle passa délicatement sur ses lèvres.

Elle était charmante ! Une petite Parisienne d’une vingtaine d’années, à la physionomie enjouée. Corfe ne put s'empêcher de tourner la tête vers elle et de la contempler. La voyageuse montra par son attitude qu’elle ne voyait pas, qu’elle ne voulait pas voir le policier.

Et Corfe, soudain fut tiré de sa distraction en se sentant toucher à l’épaule. Il poussa un léger cri. On l’avait piqué :

— Qu'est-ce que... voulut-il dire à William Grant. Oh !.…

Une torpeur effrayante l’envahissait tout entier, comme s’il eût respiré quelque gaz asphyxiant. Il voulut se lever et réussit à étendre le bras dans la direction de la sonnette d'alarme. Mais William Grant, s’étant dressé, le retint en s’écriant :

— Qu’avez-vous, monsieur ? Vous êtes malade ?

Corfe eut un sursaut de rage impuissante. Ses forces l’abandonnèrent. Il retomba en arrière, sur le capitonnage, évanoui.

— Monsieur ! monsieur ! Qu’avez-vous ? lui cria William Grant avec un admirable accent d’étonnement et d’inquiétude.

Le policier ne bougea pas. Il avait les yeux révulsés, la bouche ouverte, les narines pincées.. l’aspect d’un mort.

— Voulez-vous tirer la sonnette d’alarme, mademoiselle ? demanda William Grant en se tournant vers la jolie voyageuse qui, son bâton de rouge à la main, regardait, pâle d'émotion.

« Là au-dessus de vous ! précisa William Grant. La jeune femme obéit.

Ce qui se passa ensuite, on le devine. Arrêt du convoi. Arrivée du chef de train. Explications de William Grant, qui déclara que son compagnon de voyage, qu’il ne connaissait pas bien qu'ayant causé quelques instants avec lui dans la salle d’attente de la gare d’Enghien s’était soudain trouvé mal.

La voyageuse confirma ces déclarations. Après une brève hésitation le chef de train décida de continuer le voyage, d'autant plus que le convoi n’était qu’à quelques centaines de mètres de la station de Villetaneuse.

Le train repartit donc, mais sans le prétendu William Grant, qui avait profité de l’émotion pour disparaître.

Lorsque Jérôme Corfe, une heure plus tard, reprit ses sens, il était étendu sur un canapé, dans le bureau du chef de gare de Villetaneuse.

— Le bandit ! Il m’a piqué ! furent ses premières paroles.

— Chef! Il a parlé ! s’écria un employé, qui se tenait dans la pièce.

Le chef de gare arriva aussitôt :

— Ah ! monsieur Corfe, dit-il. Le médecin ne savait plus vraiment quoi vous faire ! On vous a fait respirer des sels ; de l’ammoniaque, de l’éther. On vous a flagellé avec des ser-

viettes mouillées... Vous ne bougiez pas! Une voiture d’ambulance va venir d’Enghien, pour vous prendre.

— Eh ! je me sens tout à fait bien... Un peu de mal de tête ! grommela Corfe, qui s’était dressé sur son séant. Ce gueux m'a bien roulé, je peux le dire !

— Quel gueux ? s’informa le chef de gare.

— Personne ! fit rudement le policier, qui rageait. Je suis très bien, maintenant ! Merci de vos soins !

« Parbleu ; il a tiré la sonnette d’alarme et m'a faussé compagnie, c’est clair. Je peux dire que j’ai été bien refait ! Ce gibier n’est pas William Grant ; c’est un comparse qui est arrivé juste à temps pour détourner mon attention, comme j'allais découvrir le pot aux roses ! Oh ! maïs rira bien qui rira le dernier !

Corfe s’interrompit. Le chef de gare le regardait avec un air ahuri.

— À quelle heure le premier train pour Paris ? demandat-il soudain :

— Mais... dans cinq ou six minutes ! Vous voulez aller à Paris... dans votre état, monsieur ? Le médecin a dit que vous...

— Il a dit ce qu’il a voulu ! D’abord, j'ai mon billet ! Ah! vous avez le téléphone ?

— Oui, avec la gare du Nord, mais pas avec la ville ! Si vous voulez...

— Où est le bureau de poste ?

— Tout près d'ici ! Mais vous...

Le brave chef de gare s’interrompit. Corfe, s’étant mis debout, courait vers la porte. En deux secondes, il eut disparu.

— Il est sûrement fou ! pensa le chef de gare.

Il se trompaïit. Jérôme Corfe courait tout simplement téléphoner au service de la Sûreté.

Mettant de côté son amour propre, Corfe, ayant obtenu la communication avec M. Serpier, lui fit part de ce qui lui était arrivé :

— Il est maintenant trop tard pour essayer de cueillir notre homme à la gare du Nord ! termina-t-il. D'abord, mon train est arrivé depuis longtemps, et rien ne prouve que le paroissien est resté dedans !

— Mais il faut immédiatement envoyer chez Argulian !.… Je suis certain que le piano contenait quelque chose... Seulement, je me suis laissé emboîter comme un collégien !... En tout cas, il faut essayer de retrouver ce William Grant ou quel qu’il soit, chef ! Moi, je porte plainte ! Il m’a piqué à l'épaule, avec un poison foudroyant... Encore heureux qu’il ne m’ait pas tué ! Il a eu peur des conséquences !.….

« Je pars pour Paris, voir cet Argulian. Vous pourriez le faire surveiller ! Il faut envoyer tout de suite quelqu’un à la villa d'Enghien.

— Vous pensez que nos gens l’attendront ? coupa M. Serpier, que la nouvelle mésaventure de son subordonné exaspéraïit.

— On ne sait jamais chef ! En tout cas, à moins d’ordres contraires de votre part, je file chez moi, me camoufler, et je vais chez Argulian.

— Faites comme vous voudrez, vous viendrez ce soir me rendre compte ! conclut le Chef de la Sûreté.

Corfe eut juste le temps de raccrocher le récepteur et de filer vers la gare pour prendre le train de Paris.

Un taxi, en quelques minutes, le conduisit de la gare du Nord à son petit logis de la rue Nollet.

Il était épuisé. L'action du mystérieux poison qui avait provoqué son évanouissement dans le train continuait à se faire sentir. Il eut tout juste la force de descendre ses cinq étages et de se rendre dans une crémerie où il se restaura de deux œufs et d’un peu de lait.

Remonté chez lui, il sentit l’assoupissement le gagner.

— Tant pis! maugréa-t-il. Je reprendrai cela demain : aussi bien, il n’y a rien de pressé.

Cinq minutes plus tard il ronflait…

Il dormait encore, le lendemain matin, lorsque la sonnette de sa porte d’entrée tinta.

Réveillé en sursaut, il passa en hâte une robe de chambre et alla ouvrir.

C’était un petit télégraphiste, avec un pneumatique.

Jérôme Corfe y lut ces mots, tapés à la machine à écrire :

Si monsieur Jérôme Corfe veut faire une capture sensationnelle, qu'il se rende ce matin même au Gigantic-Palace, en personne, et qu'il demande M. William Grant.

Un ami sincère.

— Je me demande quel est le crétin qui m’a envoyé ce poulet ! grommela Corfe qui s’était réveillé de fort méchante humeur.

Il froissa le pneumatique et se calma. Ayant examiné le petit bleu, il constata qu'il avait été mis à la boîte au bureau de poste de la gare du Nord. Ce fut, d’ailleurs, sa seule découverte. Aucun autre indice.

— Après tout, je peux toujours aller y voir ! pensa-t-il. Au point où j'en suis, je ne risque pas grand’chose ! Mais, quand même, si le dénommé William Grant me tombe sous la patte, il ne m’échappera pas, cette fois !

Rapidement, Corfe endossa un élégant complet de drap anglais, se colla une paire de favoris roux sur les joues, encastra un monocle dans son œil gauche, et, chaussé de souliers jaunes à épaisses semelles, coiïffé d’un melon de feutre marron, descendit vers la place Clichy où il prit démocratiquement le métropolitain.

Une demi heure plus tard, il arrivait avenue des Champs- Elysées devant le Gigantic-Palace — un immeuble à huit étages, qui ressemblait assez à une énorme pièce montée.

Ayant pénétré dans le hall, il se fit conduire au bureau du palace et apprit qu’en effet M. William Grant était venu

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de très bonne heure avec une malle, mais qu’il était déjà ressorti.

— Avec la malle ? questionna Corfe.

— Non, monsieur. La malle est dans la salle des bagages !

— Veuillez me la faire voir ! ordonna Corfe en montrant sa carte d’inspecteur de la Sûreté.

La salle des bagages du Gigantic-Palace était située dans les sous-sols. C’était un vaste cellier garni de robustes étagères de chêne, formant des cases numérotées, et sur lesquelles d’innombrables malles et valises étaient méthodiquement rangées.

Le garçon qui, avec un des gérants, accompagnait Corfe, eut facilement trouvé la malle de M. Grant : une énorme chapelière d’osier recouverte d’une housse de forte toile marquée W. G.

— Voilà l’affaire ! dit-il.

— Faites voir ! grommela Corfe.

La mallé fut descendue.

Corfe la retourna en tous sens. Elle pesait près de cent kilos !

Le policier, l’ayant mieux examinée, constata que d’imperceptibles ouvertures, de la grosseur d’une tête d’épingle, perçaient la toile, entre les initiales.

Il eut une brève hésitation : il n’avait le droit que de faire mettre les scellés sur cette malle et non de l’ouvrir.

Mais ces trous ? Il les regarda. Il dénoua les courroies qui maintenaient l’étui de toile autour de la malle et vit qu’en face des trous de la housse, d’autres trous, un peu plus larges, étaient percés dans la toile cirée enveloppant la carcasse d’osier.

Sa conviction fut établie.

Tirant vivement de sa poche une petite pince d’acier, il fit sauter les trois robustes serrures de cuivre émerisé qui retenaient le couvercle de la chapelière.

Ce couvercle, il l’ouvrit.

Deux cris retentirent derrière lui, poussés par le gérant et le garçon d’hôtel : assis, les jambes repliées, les bras sanglés le long du corps, un homme était enfermé dans la malle. Des courroies et des coussins de toile le calaïent, le maintenaient de telle sorte qu’il ne pût bouger, quelles que fussent les secousses imprimées à la chapelière.

Cet homme, ce n’était pas William Grant, ce n’était pas Joé Blanket.

C’était M. Piebald, le fiancé de Sonia Argulian !

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Monsieur Corfe se mordit les lèvres jusqu’au sang. Ce n’était plus le policier à qui un criminel échappe, c’était un homme qui se voit joué, berné, moqué, ridiculisé, qui ne se sent pas de force et qui le comprend.

Il se pencha sur le corps inerte contenu dans la malle et se convainquit instantanément que M. Piebald n'était qu’évanoui.

— Eh bien ? Aidez-moi, au lieu de me regarder comme ça ! grommela-t-il à l’adresse du gérant du Gigantic-Palace et de son garçon.

— Tout... tout de suite, monsieur ! balbutia le gérant. Mais, vous permettez qu’Adolphe aille fermer la porte ! Si les clients pouvaient se douter. un effet déplorable. Il faut.

« Adolphe ! Voulez-vous vite refermer la porte et à clé ! Le garçon s’empressa.

Corfe, comme enragé, arracha les coussins et les courroies maintenant le corps inerte du fiancé de Sonia Argulian, et, l’ayant saisi par les bras, le souleva et le déposa sur le plancher.

— Des sels ! Du vinaigre ! Quelque chose ! grommela-t- — Oui monsieur ! s’empressa le gérant, qui avait repris

un peu de sang-froid. Adolphe ! Allez à la pharmacie, rapportez la boîte numéro un ! Vite !

Le garçon s’élança vers la porte, l’ouvrit et disparut.

— Il n’est qu’en syncope ! murmura Corfe qui pensa qu’on avait dû piquer ce Piebald tout comme lui, seulement la dose devait avoir été plus forte.

Machinalement, il le secoua, mais sans aucun succès.

Le garçon revint avec une boîte d’acajou renfermant toute une collection de médicaments.

Jérôme Corfe n’hésita pas. Ayant détaché les mains de Piebald, il lui plaça entre les doigts un tampon d’ouate imbibé d’alcoo!l à 90° et y mit le feu.

Sous la morsure de la flamme, Piebald tressaillit. Il ouvrit les yeux et poussa un cri de douleur.

— Ah ! ça va mieux ! fit Corfe en éteignant immédiatement l’ouate enflammée. Du calme, monsieur Piebald et enchanté de vous revoir !

— Oh! Je... Ah! Mais... Je... balbutia Piebald, qui n’en croyait pas ses yeux.

— Eh oui, c’est moi ! Inspecteur Corfe ! fit le policier. Je vois que, malgré mon déguisement, vous me reconnaissez |! Félicitations ! Alors, ça va mieux ?

— Vous..., vous m’avez brûlé les doigts !

— Après vous avoir sorti de cette malle, où vous risquiez de périr comme un rat dans une ratière, monsieur Piebald, ne l’oubliez pas !

« Avez-vous soif ?

Piebald resta muet.

— Je vois que vous n’êtes pas aussi causeur qu’hier, mon bon monsieur Piebald, mais peu importe.

« Je vous demanderai simplement comment, après vous avoir laissé dans le salon de M. Argulian à Enghien, je vous retrouve dans cette malle ! Répondez ! C’est dans votre intérêt !

— Je... je n’en sais rien ! avoua M. Piebald.

— Ah ! vous n’en savez rien ? scanda le policier.

— Rien ! Je le jure ! Je suis sorti, un peu après vous, de chez M. Argulian. Je me suis dirigé vers la gare ; j’ai pris le train.

« À la gare du Nord, j’ai hélé un taxi. Il était rouge. Je lui ai donné mon adresse, rue de Courcelle, et, une fois la voiture en marche, j'ai senti que je m’endormais.. Et je viens de reprendre connaissance !

« Le chauffeur de ma voiture, je l’ai remarqué, avait un gros nez rouge.

— Comme le taxi lui même, hein ? fit Corfe, incrédule.

— Je vous dis ce que je sais. Si vous avez le cœur à plaisanter, moi je suis sérieux ! riposta aigrement M. Piebald.

— Après tout, vous dites peut-être la vérité ! opina Corfe en brandissant le portefeuille, qu’il avait délicatement retiré de la poche de M. Piebald tandis que le garçon était allé chercher la boîte de pharmacie.

— Oh ! Mon... Rendez-moi ça ! C’est.

— Oui, c’est votre portefeuille ! fit paisiblement Corfe en retirant délicatement du porte-carte plusieurs billets de banque français et une épaisse feuille de papier jaune couverte de signes bizarres, sans aucune signification apparente.

« Ne touchez pas, s’il vous plaît !

— Vous vous expliquerez à la Sûreté !

— M’expliquer sur quoi ? questionna M. Piebald, qui, à présent, était en complète possession de tous ses moyens.

«On m’a endormi, enfermé dans une malle dont vous venez de me tirer. Vous m’enlevez mon portefeuille, vous un

agent de la police, et vous me demandez de m’expliquer ? C’est un peu raide !

« Croyez bien que l'affaire ne se passera pas ainsi, et que je demanderai à qui de droit des explications sur votre conduite, monsieur le policier !

« Voulez-vous, oui ou non, me rendre ce portefeuille que vous savez m’appartenir ? Ces messieurs sont témoins !

— En effet, ces messieurs vont être témoins que je vais empaqueter votre portefeuille et le cacheter. La justice a son mot à dire |

« Et, pour l'instant, vous allez me suivre à la Sûreté, avec les menottes, attendu que vous êtes complice de l’homme qui se fait appeler William Grant, et qui m’a empoisonné, hier ! rétorqua Jérôme Corfe, sans s’émouvoir. Ouste ! Les mains en l’air, ou ça va mal aller, mon garçon !

Ce fut dit d’un ton péremptoire.

Piebald comprit qu’il était allé trop loin et que le bluff n’était pas de mise.

— Je pense que vous plaisantez, monsieur Corfe ! dit-il d’une voix radoucie.

« Je vous dois certainement la vie, mais ce n’est pas une raison pour me parler ainsi ! Je suis prêt, d’ailleurs, à vous suivre, quand ce ne serait que pour porter plainte contre les misérables bandits dont j'aurais, sans vous, été la victime !

Corfe fronça légèrement les sourcils. Il venait de concevoir un nouveau plan : feindre d’être la dupe de Piebald, le laisser aller et le suivre à son insu.

— Du moment que vous devenez plus raisonnable, monsieur Piebald, dit-il, je veux vous montrer que je ne suis pas mauvais diable.

« Vous allez m'accompagner à la Sûreté. Vous ferez votre déposition, et vous serez libre, à moins, naturellement, que le procureur de la République ou son substitut n’en décident autrement, ce que je ne pense pas.

« Pouvez-vous marcher en vous appuyant sur moi ?

— Oui ! J’ai la tête un peu lourde, mais je me sens suffisamment solide ! assura Piebald, qui, payant d’audace, ajouta : Vous seriez bien aimable de me rendre mon portefeuille, monsieur Corfe !

— Le procureur décidera de cela, d’autant plus que j’y ai vu un papier couvert de signes bizarres, lesquels l’intéresseront sans doute.

Piebald se mit à rire :

— Ah ! oui! Les hiéroglyphes ! dit-il. Mais c’est simplement un croquis, fait par un architecte de mes amis, qui veut se faire construire une villa de style égyptien. C’est un projet de frise ! Aucune importance, vous comprenez, monsieur Corfe !

— Vous direz cela au procureur !

— Naturellement, que je le lui dirai; et, d’ailleurs, il n’aura qu’à soumettre le papier à un savant ! Ce qu’il y a dessus ne veut absolument rien dire !

— J'en suis persuadé !... Vous venez, monsieur Piebald ?

« Et quant à vous, monsieur, ajouta Corfe en s’adressant au gérant, qui avait suivi toute cette conversation avec un grand intérêt, je compte sur vous pour que cette malle ne soit pas touchée !.. L’on peut y découvrir des empreintes utiles à connaître... Qu'on ne touche donc à cette malle sous aucun prétexte ; vous m’avez bien compris ?

— Oui, monsieur |

— D'ailleurs, je vais téléphoner pour qu’on envoie immédiatement un inspecteur pour la surveiller.

« Venez, monsieur Piebald ! N’ayez pas peur de vous appuyer sur moi |

Et Corfe, lentement, sortit de la salle des bagages.

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