‹ Moselli José – TripliX l’insaisissableChapitre 4 sur 18 · AN | A · texte numérisé non relu

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Toujours flanqué de Piebald, il se fit conduire à la chambre occupée par William Grant, sur la porte de laquelle il fit apposer des scellés, qu’il cacheta à l’aide d’une bague.

Il monta ensuite en taxi avec Piebald et ordonna au chauffeur de le conduire quai des Orfèvres.

Le trajet fut rapidement effectué. Pas un mot ne fut échangé entre les deux hommes.

Piebald, sous une apparence distraite, réfléchissait. Corfe ne le quittait pas des yeux, attentif aux moindres mouvements qu’il pourrait faire, soit pour l’attaquer, soit pour s'enfuir.

Piebald ne bougea pas.

Docilement, il descendit de voiture, une fois le taxi arrêété et suivit Corfe dans les méandres du palais.

Tous deux, en quelques minutes, arrivèrent dans l’antichambre du cabinet de M. Serpier.

Corfe, ayant laissé son compagnon sous la garde de deux huissiers, pénétra dans le bureau du chef de la Sûreté.

M. Serpier le reçut plutôt fraîchement :

— Vous venez m’annoncer une nouvelle gaffe, Corfe ? questionna-t-il son subordonné.

— Faites-moi crédit jusqu’au bout, chef! Je réussirai ! assura le pauvre Corfe avec une fermeté qui impressionna favorablement son chef.

Et, sur l’invitation de ce dernier, il fit le récit de ce qui lui était advenu.

— Ce Piebald, c’est certain, expliqua-t-il, est pour quelque chose dans l’affaire. C’est le futur gendre d’Argulian, et la jeune Sonia ne paraît pas le gober beaucoup... Pourtant, il parle haut, et en maître !

« Hier, ma présence n’a pas paru lui plaire beaucoup, et, même si je ne l’avais pas revu, je me serais inquiété de lui.

« Lorsqu'il a repris connaissance, dans sa malle, et qu’il m'a vu, il m'a identifié du premier coup d’œil, malgré mon déguisement, ce qui prouve une certaine habileté de sa part.

— .. Ou une certaine maladresse de la vôtre, Corfe ! Continuez !

— Enfin, chef, il n’a pu s’empêcher de manifester son trouble.

« Comme je viens de vous le dire, il a d’abord essayé de me la faire à l’autorité. Quand il a vu que cela ne prenait pas, il s’est calmé et adouci.

« C’est surtout son portefeuille qui lui tenait à cœur !.… Naturellement, je ne le lui ai pas rendu. Le voici !.…

Sans mot dire, M. Serpier prit le petit porte-cartes de maroquin écrasé que lui tendait Corfe.

Il en retira quelques billets de banque ainsi que la feuille de papier jaune couverte de caractères, qui avait déjà attiré l'attention de son subordonné :

— Curieux ! murmura-t-il. Mais c’est le même papier que celui contenu dans le portefeuille de l’individu qui est venu mourir ici... Ce qui me fait penser que je dois téléphoner au professeur Heymann, à qui j’ai envoyé le document !

« Voyons un peu celui-là !

M. Serpier s’interrompit. Pendant quelques instants, il considéra le mystérieux papier.

L’autre portait les signes suivants :

« L’une de ses faces était immaculée.

— Avec cela, nous sommes renseignés |! grommela M. Serpier. En tout cas, il me semble bien que je reconnais certaines de ces figures... Il y en a au moins deux ou trois que j'ai déjà vues sur l’autre papier.

«Il est évident que ces dessins ont une signification. Jusqu'ici, ils nous prouvent seulement que nous avons affaire à une bande organisée, dont faisait partie le mort et dont fait aussi partie ce Piebald !

— À moins, chef, que ce papier soit une condamnation à mort ! Pensez que nos deux individus ont failli avoir le même sort !

Sans répondre, M. Serpier haussa les épaules : — Je vais téléphoner au professeur Heymann ! dit-il. Le hasard voulut qu’il obtint aussitôt la communication :

— Le papier que vous m’avez confié ? répondit le savant professeur.

« Oui, je l’ai étudié, et longuement ! Et je l’ai même traduit ! J’allais vous l’envoyer justement !

— Ah ! exclama M. Serpier. Vous seriez tout à fait aimable de me faire.

Le chef de la Sûreté poussa une exclamation de rage : la voix du professeur Heymann était devenue inintelligible. Il entendit un grésillement dans l’appareil, des voix, un brouhaha confus, puis plus rien.

— AIlÔ ! grommela-t-il furieux. AII6 ! Mademoiselle ! Redonnez-moi le Trudaine 901-95 ! Vous entendez !

Deux, trois secondes s’écoulèrent.

— AIÏl6 ? C’est vous, monsieur le professeur ? On nous avait coupés ! reprit M. Serpier.

— C’est moi, oui !... On ne nous avait pas coupés : c’est moi qui ai raccroché, qui ai lâché le récepteur : mon secrétaire, M. Lacloche, qui travaillait dans mon cabinet de travail, vient d’avoir un œil emporté en décachetant une lettre. L’enveloppe devait contenir du picrate de potasse ou tout autre explosif !... Envoyez-moi du monde...

«.. Ma femme est au chevet du pauvre garçon : j'en termine vite avec vous.

« Oui, j'ai déchiffré l’inscription. Elle est constituée par des signes hiéroglyphiques, ayant chacun une signification mais dont l’assemblage ne signifie absolument rien, du moins à première vue. Nous sommes en présence de signes auxquels ceux qui s’en servent attribuent un sens arbitraire.

« Lorsque vous viendrez, je vous fournirai une explication détaillée !... Vous m’excuserez ? Je vais voir ce pauvre garçon |

— Mais comment donc, monsieur le professeur ! Et je viens moi-même tout de suite ! fit M. Serpier.

Il raccrocha l’appareil et, en quelques mots expliqua à Corfe ce qu’il venait d'entendre.

— C’est encore un coup de ces bandits ! Il faudrait arréter ce William Grant ! exclama l'inspecteur.

— Il faut d’abord des preuves contre lui ! Nous en trouverons |... Je vais dire à Bougenaïis d’aller chez le professeur Heymann. Je l’y rejoindrai ensuite. Il nous faut, avant tout, interroger ce Piebald !

— Je vous demanderai, chef, de ne pas le coffrer tout de suite, si possible ! Je compte le filer et connaître ainsi ses accointances…

— À moins que ce ne soit lui, qui vous file dans les mains, comme l’a fait Joé Blanket ! maugréa M. Serpier. Restez ici. Je verrai ce qu’il y a lieu de faire !

Jérôme Corfe s’inclina sans mot dire.

En quelques minutes, M. Serpier eut fait venir M. Bougenais, son secrétaire particulier, et l’eut mis au courant de l’attentat qui venait d’être commis. Bougenais partit aussitôt, accompagné de deux inspecteurs.

Un planton fut appelé et revint immédiatement avec Piebald.

Le fiancé de Sonia Argulian paraissait très calme, très sûr de lui.

— Une canaille très forte ! pensa le chef de la Sûreté, après l’avoir considéré pendant quelques brèves secondes.

Posément, il l’interrogea sur les circonstances qui avaient précédé son internement -— si l’on peut dire — dans la chapelière de William Grant.

Piebald répéta les déclarations qu’il avait faites à Corfe et il ne se trompa en rien.

— Monsieur Piebald, fit le chef de la Sûreté, il s’agit maintenant d’être franc. Vous êtes le fiancé de M'° Argulian, c’est-à-dire un ami de la famille. Or, M. Argulian recevait chez lui William Grant.

— C’est vous qui me l’apprenez !... Moi, je ne connais ce monsieur que depuis aujourd’hui ! assura Piebald.

— Vous en êtes bien sûr ? En tout cas, lui vous connaît, puisqu'il vous a enfermé dans sa malle !

— D'abord, est-ce bien certain que c’est William Grant qui m’a ainsi traité ? Il me semble, à moi, que si c’était lui, il n'aurait pas été assez naïf pour aller faire porter cette malle dans un hôtel où il est connu !... rétorqua Piebald, non sans bon sens.

M. Serpier sentit le coup.

— À moins qu’il n’ait eu l’idée d’aller vous reprendre ! Ainsi donc -— et faites attention à ce que vous allez répondre ! — vous ne connaissez ni William Grant, ni Otto Drohl ?

— D'abord, monsieur le chef de la Sûreté, je ne suis pas un inculpé, je crois ! Si je le suis, j’ai le droit de ne parler qu’en présence de mon avocat. Et j’ai aussi le droit de savoir de quoi je suis accusé !

— Très juste. Vous n'êtes accusé de rien pour le moment. Je vous le dis. Et vous refusez de me répondre ?

— Sur quoi ?

— Sur cet Otto Drohl, William Grant.

— Je ne connais aucun de ces messieurs !

— C’est regrettable. En tout cas, la justice se souviendra que M. Corfe a trouvé sur vous ce papier recouvert d’hiéroglyphes, hiéroglyphes qui seront déchiffrés en temps utile !

— Vous aurez de la chance si vous leur trouvez un sens, car, ainsi que je l’ai dit à M. Corfe, ce n’est qu’un projet de frise !... D’ailleurs, cherchez si cela vous amuse !

« … Et maintenant, je suppose que vous allez me laisser partir ? Je suis fatigué et affamé, et je n’ai aucune raison de rester ici |

— Nous sommes obligés de vous laisser aller et regrettons seulement que vous n’ayiez pu nous fournir les indications que nous vous avons demandées ! conclut M. Serpier.

« Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, M. Corfe va vous accompagner jusqu’au cabinet du procureur de la République, où vous pourrez déposer votre plainte !

— Vous êtes trop bon, monsieur le chef de la Sûreté !.… Ah ! J’allais oublier mon portefeuille ! Voulez-vous me le rendre ?

— Mais oui. Seulement, sans votre projet de frise égyptienne, à laquelle j'attache une certaine importance. Votre ami l’architecte pourra vous faire d’autres croquis !

— En effet. Il n'empêche que vous n’avez pas le droit d’agir ainsi. Mais peu importe. Gardez ce papier. Est-ce tout ce que vous voulez ?

M. Serpier sentit l’outrage que contenait cette dernière phrase, attendu que le portefeuille ne contenait rien d’autre que des billets de banque. Il n’en laissa rien voir et répliqua :

— C’est tout. Vous êtes libre, monsieur ! Et vous, Corfe, revenez me voir après avoir accompagné Monsieur chez le procureur |

Un clignement d’yeux, que Piebald ne vit pas, souligna cette phrase.

Piebald, ayant salué le magistrat, sortit, flanqué de Corfe.

— J'ai le temps d’allez chez le procureur, fit aussitôt le fiancé de Sonia Argulian. Ne vous donnez pas la peine de m'accompagner davantage, monsieur Corfe !

« Maintenant, je vais chez moi, me reposer, manger, boire, dormir. Demain, je verrai ce que j’ai à faire... Et, aussi bien, si vous êtes pressé, je vous autorise volontiers à porter plainte en mon nom |!

— Je n’ai pas qualité pour cela ! monsieur Piebald ! Reposez-vous donc bien, et au revoir ! conclut Corfe.

Les deux hommes se séparèrent.

Tandis que Piebald se faisait indiquer la sortie des bureaux par un planton, Jérôme Corfe, en hâte, gagna la petite pièce qui lui était réservée. En moins de deux minutes, il eut changé de costume et d’apparence. Ce fut un vieillard voûté qui sortit de la Sûreté, juste vingt secondes avant Piebald.

Le fiancé de Sonia Argulian se dirigea à pied vers le boulevard du Palais. Corfe qui, naturellement, lui avait emboîté

le pas, le vit qui se retournait à intervalles fréquents, comme quelqu'un qui craint d’être suivi.

Arrivé sur le boulevard du Palais, Piebald héla un taxi.

Corfe, feignant de courir après un autobus, réussit à se rapprocher suffisamment de l’auto pour entendre Piebald crier ces mots au chauffeur :

— Place de la Bourse, et vite ! Il y a un bon pourboire ! La portière à peine fermée le taxi fila à toute allure.

Corfe appela aussitôt une voiture et ordonna au chauffeur de suivre celle de Piebald.

Il put vite se rendre compte que le fiance de Sonia Argulian avait fait changer la direction de son taxi.

Celui-ci, ayant atteint la place du Châtelet, longea la rive nord de la Seine jusqu’au Louvre, puis s’engagea dans le dédale de ruelles qui avoisinent le Palais Royal.

Comme il atteignait la rue des Petits-Champs, un embarras de voiture força le taxi de Piebald à ralentir. Corfe vit soudain la portière s’ouvrir et Piebald sauter sur la chaussée et s’éloigner, sans que son chauffeur eût rien vu.

— Il est fort, le type ! murmura-t-il.

Par une des glaces de devant de sa voiture qu’il avait ouverte, Corfe tendit dix francs à son chauffeur, deux fois plus qu’il ne lui devait :

— Arrêtez ! ordonna-t-il.

Et, avant même que le taxi se fût complètement immobi-

lisé, il sauta sur la chaussée.

Piebald était déjà loin.

Corfe, cependant, réussit à le suivre. Il le vit prendre la rue Montpensier, disparaître dans la boutique d’un petit

marchand de vins, dont la devanture s’ornait d’une énorme grappe de bois doré toute vert-de grisée.

— Toi, mon garçon, tu vas certainement ressortir de l’autre côté, dans la rue Richelieu, ou je ne suis qu’une bête ! pensa Corfe qui, vivement, revint sur ses pas, atteignit la rue des Petits-Champs et descendit la rue Richelieu dans la direction de la Seine.

Arrivé à la hauteur de la maison où il avait vu entrer Piebald, il se plaça sous un réverbère muni de numéros d’ordre, où se tenaient déjà plusieurs personnes qui attendaient le passage de l’autobus.

Une dizaine de minutes s’écoulèrent.

Par la porte d’entrée de la maison faisant corps avec celle de la rue Montpensier, un homme sortit, vêtu d’une sorte d’uniforme assez semblable à celui que portent les receveurs de tramways.

— Ça, c’est mon paroissien ! pensa Corfe, bien que l'individu fût un peu plus grand que Piebald.

Mais Corfe savait que les talonnettes n’ont pas été inventées pour les chiens et il avait étudié la démarche du fiancé de Sonia Argulian.

Il le suivit donc.

— J'y suis ! murmura-t-il soudain. Mon homme a un uniforme de receveur de bateaux parisiens ! Décidément toutes les surprises, je les aurai !

Piebald, cependant, marchait maintenant à pas tranquille, sans se retourner.

Ayant suivi la rue de Richelieu jusqu’à la place du Théâtre-Français, il prit la rue de l’Échelle et, par la rue de Rivoli, gagna la place de la Concorde qu'il traversa.

Un tramway Louvre-Saint-Cloud passait. Piebald y monta. Corfe prit un taxi avec lequel il suivit le tram.

Piebald descendit quai de Passy et alla s’installer dans un bar où il se fit apporter des journaux.

Il y resta jusqu'à la nuit.

Corfe, qui s’était assis dans un établissement voisin, en avait profité pour manger.

Vers sept heures et demie du soir, alors que la nuït était complètement venue, Piebald sortit enfin du bar.

Une pluie fine comme une brume tombait depuis quelques minutes, faisant se hâter les passants.

Piebald, qui semblait bien rassuré traversa le pont de Grenelle, et arriva sur le quai de Javel. Il s’arrêta devant le garage des bateaux parisiens.

Le quai était désert. Les petits vapeurs, immobiles sur l’eau noire ressemblaient à des épaves.

C’était à peine si quelques lumières perçaient les ténèbres des points rouges qui n’éclairaient que leurs environs immédiat. Le ponton où se tenaient le gardien laissait à peine filtrer de faibles lueurs à travers les étroites fenêtres de la cabane édifiée sur son pont.

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Sans hésitation, Piebald gagna le bord du quai mais, au lieu de s’engager sur la passerelle de fer qui unissaït le ponton à la berge, il sauta dans un bachot retenu par une chaîne de fer à une bouche du quai. Il tira une clé de sa poche et ouvrit le cadenas immobilisant la chaîne. Puis ayant empoigné les deux avirons dont était munie l’embarcation, il rama doucement vers le milieu du fleuve.

En quelques secondés, il eut disparu entre les bateauxmouches immobiles autour de lui.

Corfe, qui s’était arrêté au bord de l’eau, ne le vit plus. — Refait une fois de plus ! grommela-t-il. Ah ! non alors !

Sans hésiter, il se déshabilla. Il fit un tas de ses vêtements qu’il plaça sous la passerelle unissant le ponton au quai, à l’abri de la pluie et vêtu seulement de sa chemise et de son caleçon, se laissa glisser dans l’eau glacée.

C'était un bon nageur il tira vigoureusement sa coupe dans les ténèbres et, après quelques minutes de recherches, finit par apercevoir le bachot, amarré à un des bateaux les plus éloignés du quai.

Piebald n’y était plus.

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