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Décidé à aller jusqu’au bout, Corfe, en se servant de la chaîne de l’annexe, grimpa à bord du bateau parisien.
À peine était-il sur le pont, que des chuchotements, tout proches, le firent tressaillir.
Immobile, Corfe écouta. Il ne put distinguer aucune parole. Le monotone murmure de la pluie sur l’eau couvrait tous les autres bruits.
Il resta ainsi, pendant environ deux minutes, à tendre l’oreille.
Autour de lui, c’était l’obscurité complète. Il entendait, mêlé au crépitement de la pluie, le léger clapotis de l’eau contre la carène du bateau.
Entre les petits vapeurs qui l’entouraient il distinguait, sur le quai de Versailles, la ligne lumineuse des réverbères et les clartés des maisons bordant le fleuve.
Les voix s’étaient tues.
Mais, maintenant, Corfe percevait de légers chocs ; il sentait le petit bâtiment palpiter en quelque sorte sous lui : plusieurs hommes devaient se trouver à bord. Ils bougeaient et déplaçaient ainsi - quoique d’une façon très minime l'assiette du bateau-mouche.
Corfe eut un frisson : il était transi. Il contracta ses muscles et, résolument, partit à la découverte.
Étant grimpé sur le pont, il atteignit la base de la petite passerelle, contenant la roue du gouvernail, à l’avant de la cheminée de la machine.
Toujours personne. Pas de bruit, autre que le crépitement de la pluie qui, à présent, tombait plus abondamment.
Corfe contourna la passerelle et s’arrêta net en distinguant, à quelques pas de lui, une faible lueur.
Il se remit en marche, avec des précautions de Peau- Rouge sur le sentier de la guerre, et arriva devant l’écoutille faisant communiquer le pont avec le petit salon situé à l'arrière de la machine.
La porte en était fermée.
Corfe saisit le bouton de cuivre, le tourna et ouvrit sans difficulté.
À tâtons, il descendit un étroit escalier et arriva ainsi, sept marches plus bas, devant la porte du salon. Elle était fermée. Corfe colla son oreille au panneau et perçut ces mots :
— le dis, il ne s’agit pas de s’illusionner ! Nous sommes plus loin que jamais de la réalisation de l’affaire ! Drohl nous a indignement trahis !
— Il a été châtié ! Ne parlons plus de lui !
— Si! Parlons-en ! Si Teddy n’était pas en Australie, je croirais que c’est lui qui a tout machiné !.. Enfin, l'affaire devient dangereuse ! Il faut.
Brusquement, ce fut le silence. Et, de nouveau, la voix reprit :
— En tous cas, ce gueux de Drohl ne le portera pas, en paradis ! Cet imbécile croit qu’en empoisonnant Blanket, qu’en enlevant son cadavre, qu’en enfermant Piebald dans une malle, il a été malin ! Il ne réussira qu’à se faire coffrer, et ce sera bien fait ! Tout me fait croire qu’il.
Corfe écoutait, intéressé. Ces révélations constituaient pour lui une douce musique. Il les buvaïit en quelque sorte. Il sentait sa revanche toute proche...
Le réveil fut cruel !
Quatre poignes vigoureuses, soudain, le saisirent par les épaules et par la ceinture. Avant d’avoir pu esquisser un mouvement de défense, il fut renversé en arrière, jeté sur le plancher, immobilisé. Un coup de matraque, qu’il reçut sur l’occiput, lui fit perdre connaissance.
Une douleur violente derrière l’oreille lui rendit ses sens. Il ouvrit les yeux.
Il était assis, les bras liés le long du torse, les chevilles entravées, sur la banquette circulaire du salon du bateaumouche.
Suspendue au plafond, une lanterne éclairait le compartiment. Face au prisonnier, il y avait trois hommes, dont deux masqués. Le troisième : Piebald, toujours revêtu de son uniforme de receveur.
Corfe, qui, malgré sa triste situation, était resté un observateur consciencieux, remarqua que les vitres du salon avaient été badigeonnées avec un enduit opaque, pour empêcher que la lumière filtrât à l’extérieur.
— Savez-vous ce que vous êtes, monsieur Corfe ? ricana Piebald en se penchant vers le prisonnier. Vous êtes un imbécile ! Vous m'avez bien suivi, je peux le dire ! Je crois bien que je vous aurais mené dans la lune !.. Si j'avais voulu !.….
«… Ce que je voulais, c’était me débarrasser de vous. Vous êtes admirablement tombé dans le piège.
« Regardez à vos pieds. Il y a quatre barres de fonte, des barreaux de la grille de la chaudière. Ils vont servir de gueuses pour vous envoyer enquêter chez les poissons du fond de la Seine !
« Seulement, auparavant, vous allez être assez aimable pour répondre à quelques petites questions ; si vous refusiez, je vous ferais subir une torture de mon invention. Vous voyez cette fiole : elle est remplie de fourmis rouges qui auront tôt fait de vous dévorer les yeux !... Nous avons du temps devant nous jusqu’à demain matin, et vous pouvez être certain que vous passerez des moments plutôt durs avant d’aller au fond de la Seine !
« Tout d’abord, vous allez m'expliquer comment vous avez eu l’idée de vous rendre à Enghien ! Ensuite comment vous avez su que j'étais dans la malle du Gigantic-Hôtel. Et enfin, quel est le récit que vous a fait l’individu qui dit être Joé Blanket. Vous avez bien compris ?
« Je ne vous demanderai rien autre !
« Parlez ! Vous avez cinq minutes pour rassembler vos esprits. Après, les fourmis !
« Je compte !.. Ah !...
Un des deux personnages masqués venait de se dresser brusquement. De deux « directs » appliqués en pleine face, il étendit à ses pieds l’autre individu masqué et Piebald luimême.
Puis, empoignant les deux bandits évanouis, il les déposa sur le divan, les fouilla en un tournemain et, finalement, les chargea sur son épaule et sortit du salon.
— Là, ça y est! dit-il, une minute plus tard. Nos deux bonshommes sont dans le bachot, et je vous prie de croire qu’ils ne vont pas moisir ici! Ahl!ahl!ah!
— Mais... qui êtes-vous ? balbutia Corfe, qui se sentait devenir fou.
— Ça, c’est une autre question, excellent Corfe, et je suppose que peu vous importe le nom de votre sauveur, pourvu que vous soyiez sauvé |
« Dites-vous que je suis l’homme qui veut s’emparer des diamants d'Otto Drohl... Dites-vous, si vous voulez, que je suis Otto Drohl, ou William Grant, ou trois X... Triplix.….
« Je vous ai sauvé, parce que vous êtes mon allié, vous comprenez ? Vous ne me devez aucune reconnaissance | Rien. D’ailleurs, vous m'en devriez, que ce serait la même
chose : la reconnaissance, je n’ai jamais rencontré cela et, pourtant, j'ai fait du chemin !.…
« Mais il est vain de parler de soi! Voici quelques renseignements intéressants. L’homme qui était avec Piebald, c’est son beau-père, Argulian, que vous connaissez... Méfiezvous-en : c’est le plus dangereux. Et, surtout, ne vous croyez pas un « as », monsieur Corfe : vous n’en êtes pas un !
« Un conseil : méfiez-vous de Joé Blanket. Il est plus fort que vous. Lui aussi recherche Otto Drohl et les perles fines.
« Mais il suffit ! Je vous en ai assez dit, et vous m’avez l’air d’avoir froid. Je vais vous délier. Nous nous reverrons certainement. Nous nous sommes déjà vus, d’ailleurs !
Et l’énigmatique individu, vivement, coupa les liens qui retenaient le policier.
— Vous vous sentez la force de revenir à terre à la nage ? demanda-t-il.
— Oui ! fit brièvement Corfe, que mille sentiments agitaient.
— Alors, ne vous gênez pas. Vous n’avez rien à craindre : nos hommes sont loin. Moi, je me débrouillerai !
« À bientôt, monsieur Corfe ! Souvenez-vous de Triplix !
Et, avant que le policier, ahuri, presque hagard, eût pu esquisser un mouvement ou prononcer une parole, le mystérieux personnage sortit du salon et disparut.
Corfe, bien qu'il sentît tout le péril de sa position, resta pendant quelques secondes immobile comme une statue.
Il se secoua enfin.
Il se sentait moulu, glacé, transi et, pire, désespéré ! Pour la première fois depuis qu’il était entré dans la police, il doutait de lui « Vous êtes un imbécile ! » avait affirmé Piebald. « Vous n’êtes pas un as ! » venait de lui dire l’inconnu. Et Corfe se demandait s’ils n’avaient pas raison.
Ses dents claquaient de froid et de détresse. Il serra les mâchoires et les poings.
— Oh ! je les aurai tous, ou j’y resterai ! gronda-t-il.
Les blessures d’amour-propre, sont plus cruelles. Corfe l’éprouva. Il était à la fois humilié et furieux, au point qu’il ne se sentait aucune reconnaissance pour son sauveteur.
— Tous ! répéta-t-il. Et on verra si je ne suis pas un as! Ah ! les canailles !
Il frissonna violemment. La pensée lui vint qu’il allait être obligé de se remettre à l’eau pour regagner le quai.
Il songea à appeler. Il repoussa cette idée : c’eût été faire connaître sa mésaventure. Se montrer en caleçon, lui, Jérôme Corfe, inspecteur de première classe !
Il remonta sur le pont du bateau-mouche.
La pluie tombait toujours mais plus fine. Pas un bruit. Pas un mouvement. Personne autour de lui.
Du regard, il explora la Seine. Rien. Pas une seule embarcation ! Sur sa droite, il distingua les feux rouges du pont de Grenelle. Il eût bien donné la moitié de ses appointements du mois pour y être déjà.
Mais quoi, il fallait y aller !
Il y alla.
Ayant gagné l’avant du bateau-mouche, il se laissa glisser dans le fleuve, les pieds les premiers, et tira sa coupe vers la berge.
L’eau lui parut moins froide qu’il ne l’avait cru. Ses forces, à mesure qu’il nageaiït, lui revinrent.
Encore quelques brasses, et ce serait le quai. Il accéléra ses mouvements et atteignit une des grosses boucles de fer, scellées au ras de l’eau, dans la maçonnerie.
Non sans peine, il escalada le rebord du quai, se mit debout et regarda autour de lui. Personne.
S’étant secoué, il se dirigea vers la passerelle, reliant le ponton à la berge, et sous laquelle il avait laissé ses vêtements.
Il n’en était plus qu’à deux mètres, lorsqu'une ombre surgit devant lui.
La faible clarté des réverbères du quai lui permit de distinguer une silhouette humaine, qui le menaçaiïit d’un browning, brandi au bout de son bras tendu :
— Haut les mains ! intima l’inconnu avec un léger accent britannique, ou je tire !
— Joé Blanket ! exclama, presque malgré lui, le malheureux Corfe.
— Yes... Oui ! Ne bougez pas ! Je vais.
— Je suis M. Corfe, Jérôme Corfe, inspecteur de la Sûreté ! s’écria le policier.
— Mister. Corfe ! Oh !.. C’est vous ? Marchez en arrière, jusqu’au bec de gaz, que je voie si c’est bien vous ! ordonna l'Anglais.
— Que le diable vous emporte ! Vous me reconnaissez bien, pourtant !
— Je vous reconnaissais, sans vous reconnaître ! Marchez en arrière ! Marchez !
Corfe, qui se sentait devenir enragé, dut obéir.
Trébuchant sur les pavés inégaux, boitillant, il recula à petits pas, guidé par l’implacable Joé Blanket qui, à mesure qu’il marchaït, murmuraiïit :
— À droite! comme ça! tout droit. un peu à gauche... Stop !
Corfe s’arrêta, mais trop tard pour éviter de heurter son talon contre la base du réverbère. Il poussa une sourde exclamation de douleur.
— Retournez-vous ! commanda l’Anglais, en continuant à le menacer de son pistolet automatique.
Corfe obéit.
— Ah ! c'était bien vous, mister Corfe ! Je vous présente toutes mes excuses ! Mais, vous comprenez, avec ce misérable Otto Drohl et les autres, je suis obligé de prendre toutes les précautions !
— Je vous aurais cru plus physionomiste, monsieur Blanket ! grommela l’inspecteur de la Sûreté, en maîtrisant à grand’peine sa fureur. Et, maintenant que vous m’avez bien vu, vous me permettrez peut-être de prendre mes vêtements qui sont sous la passerelle !
— Sous la passerelle ?
— Oui !.. venez avec moi, si vous voulez !
Et Corfe s’élança vers la passerelle, suivi de l’Anglais. Un cri de rage lui échappa : ses habits avaient disparu.
Sur les mains et sur les genoux, pataugeant dans la boue, il chercha en vain.
Après plusieurs minutes d’investigations vaines, il dut se convaincre de la piteuse réalité.
— Eh bien ? questionna Joé Blanket, qui avait allumé une pipe de bois à tuyau droit et court.
— On m’a volé mes habits !... Voilà ! expliqua Corfe d’une voix que la rage faisait trembler encore plus que le froid.
Il faut rendre cette justice à M. Joé Blanket, qu'il ne perdait jamais son flegme britannique :
— On vous a volé ? Hé, puisque vous êtes de la police, mister Corfe, vous retrouverez sûrement les voleurs !... Mais vous devez avoir froid ! Nous allons prendre un taxi... Il n’est pas tard... Nous serons vite à la Préfecture de Police !
— À la Préfecture ! Jérôme Corfe eut un sursaut :
— Vous vous... moquez de moi, je pense ? gronda-t-il, hors de lui. Je me demande, oui, je me demande si vous n’êtes pas de mèche avec tous ces misérables bandits ! Si j'étais quelque chose...
— Ne vous excitez pas, monsieur Corfe! Vous allez prendre un... comment ? un froid et chaud !... Venez ! Vous êtes vraiment dans une tenue indigne d’un honorable détective français |!
« Nous prendrons un taxi et nous irons chez vous ! En chemin, nous causerons ! J’ai beaucoup à vous dire et je suis persuadé que, de votre côté, vous devez pouvoir me renseigner beaucoup !
Corfe s’était un peu calmé, le froid aidant.
— Vous avez raison ! acquiesça-t-il. Mais, vrai de vrai si jamais. Allons !
— Je suis à votre disposition ! déclara l’Anglais.
Tous deux, à pas rapides gagnèrent le haut du quai et furent assez heureux, presque aussitôt pour rencontrer un taxi dont le chauffeur consentit à les prendre :
— 13 ter, rue Nollet ! ordonna Corfe.
Le chauffeur, avant d’obéir, regarda Joé Blanket.
— Oui. 13 ter, rue Nollet ! répéta le détective britannique qui, se penchant vers le chauffeur, ajouta :
— C’est un pauvre malade ! Il a eu un accès de fièvre chaude et est descendu dans la rue !
— Eh bien, il est douché, alors ! goguenarda le chauffeur
en faisant allusion à la pluie qui venait de redoubler d'intensité.
La portière refermée, l’auto fila à travers les rues désertes et obscures.
— Comment avez-vous découvert ce repaire, monsieur Corfe ? commença aussitôt Joé Blanket.
— J'ai... Mais, d’abord, il me semble que c’est à moi de vous interroger, monsieur Blanket ! rétorqua l'inspecteur de la Sûreté.
« L'autre fois, vous m'avez semé, à la porte de la Morgue, d’une façon plutôt impolie, je peux le dire ! Et, depuis, nous nous sommes demandés ce que vous étiez devenu ! Je suppose que vous allez me renseigner là-dessus !
Il y eut un petit silence. Joé Blanket, sans doute, réfléchissait.
— Yes... ouf, je vous ai quitté un peu vite, parce qu’il m'avait semblé voir William Grant dans une voiture !
« Je ne voulais pas vous le dire... Vous comprenez, j'aime à opérer moi-même |! Je suis parti à sa poursuite !.… Ah ! Je peux dire qu’il m’a donné de la peine... comment dites-vous ? du fil à tordre !... à retordre |!
« Je n’ai toujours pas revu mon aide, M. Harrisson... pas plus que Calcott et Hebster.
« Mais j'ai reçu un pneumatique, que je crois avoir été envoyé par Harrisson, hier et qui me conseillait de surveiller un certain Argulian, marchand de diamants et de perles.
— Un pneumatique écrit à la machine à écrire ? interrompit Corfe.
— Yes ! Comment savez-vous ?
— J’en ai reçu un moi-même me conseillant d’aller à l'hôtel... au Gigantic Palace, où j'ai trouvé dans une malle, le futur gendre d’Argulian, un nommé Piebald, qui, tout à l'heure, voulait me faire manger les yeux par des fourmis et me noyer, heureusement que j’ai été sauvé par... par un individu bizarre.
— Ils étaient trois ! précisa Joé Blanket : Argulian son gendre et un ami d’Argulian, Vachariadès ! Lequel est-ce qui vous a sauvé ?
— Heu... C’est... c’est Vachariadès ! Qu’est-ce que c’est que ce Vachariadès ?
— Un courtier en pierres précieuses !
— Ah ?
— Oui ! J’ai suivi Argulian. Je suis arrivé ici derrière lui. Et il est venu deux autres individus, puis un quatrième qui s’est jeté à l’eau.
— C'était moi!
— Ah ! Très bien ! Je me disais aussi : quel est ce nou-
veau gibier !... Je comprends, maintenant !.. Et vous dites qu’un des trois individus vous a délivré ?
— Oui ! fit brièvement Corfe que la remarque de son collègue britannique avait vexé.
— Vous les aviez suivis, vous aussi ?
— Naturellement ! J’avais suivi Piebald ! Mais j'étais loin de me douter... (Corfe s’interrompit au moment où il allait avouer qu’il s’était laissé « rouler » par le fiancé de Sonia Argulian)... Oui je ne me doutais pas, quand j'ai subi cette agression, que je serais ainsi délivré ! C’est étrange !
— Vous n’avez pas d'indice sur l'identité du personnage ?
— Aucun ! assura Corfe, qui se souvint soudain que le mystérieux Triplix lui avait conseillé de se méfier de Joé Blanket.
— En somme, où en êtes-vous ? questionna l’Anglais. — Et vous-même ?
— Oh! Je ne savais pas grand’chose! Peut-être qu’'Harrisson, s’il vit encore, pourrait me renseigner |! soupira Joé Blanket.
— Espérons que vous le retrouverez ! fit Corfe. Maintenant, poursuivit-il, pour changer de conversation, je vais
m'habiller chez moi. J'irai ensuite à la Sûreté, et je suppose que vous m’y accompagnerez | Je suis certain que le chef sera très heureux de vous voir |
Corfe appuya sur ces derniers mots.
— Oui, je viendrai... Mais je regrette de penser que je ne pourrai guère être utile à l’enquête... Ah ! si Harrisson me rejoignait ! Mais je n’ai plus du tout de ses nouvelles !
Joé Blanket soupira. Corfe lui lança un coup d’œil de coin en pensant :
— Toi mon vieux, tu en sais plus que tu en dis, et tu as voulu me tirer les vers du nez ! Mais tu peux toujours courir !...
Quelques minutes s’écoulèrent. Le taxi, roulant à toute allure dans les rues désertes, avait atteint la place Clichy.
La rue Biot dépassée, il s’engagea dans la rue Nollet et, presque aussitôt, s’arrêta.
— Payez le chauffeur : je vous rendrai cela chez moi ! fit Corfe. Pourvu que ma concierge ne me voie pas !..
Il descendit de voiture et alla sonner à la porte de l'immeuble.
Tout se passa bien. Le battant s’ouvrit aussitôt. Corfe, suivi de Joé Blanket, franchit le seuil et cria son nom :
— Il y a un mot pour vous qu’une dame est venue apporter il y a quelques minutes ! lui cria la concierge.
Corfe, qui ne se souciait pas de se laisser voir dans la tenue sommaire où il se trouvait répondit :
— Merci, madame Tronchier ! Je redescends tout de suite ! Vous me le donnerez !
Joé Blanket avait allumé son briquet. Les deux hommes, en silence, montèrent les cinq étages de l’inspecteur de la Sûreté.
Corfe, arrivé sur son palier, lâcha un chapelet de blasphèmes : la porte de son appartement était entr’ouverte.
— On m'a cambriolé ! maugréa-t-il. Tous les bonheurs !
— Vous en êtes sûr ? Peut-être avez-vous laissé votre porte. susurra Joé Blanket.
Jérôme Corfe était dans un état d’exaspération telle qu’il ne répondit même pas.
D’un coup de pied, il poussa le battant et franchit le seuil.
Ayant tourné le commutateur d’une lampe électrique, il constata d’un regard l’étendue du désastre.
Les cambrioleurs, si cambrioleurs il y avait, ne s’étaient pas contentés de fouiller les meubles, ils avaient rayé les glaces, éventré le capitonnage des sièges, crevé les toiles des tableaux, lacéré rideaux et tentures.
Les livres et documents renfermés dans la bibliothèque de l’inspecteur de la Sûreté avaient été lacérés, déchirés, arrachés ; l’encrier posé sur son bureau avait été renversé sur le tapis. Rien n’avait été oublié par les vandales.
Corfe, immobile au milieu de la pièce qui lui servait à la fois de bureau, de salle à manger et de salon, jetait autour de lui des regards de fou.
Pourtant, si tragique que fût la situation, le pauvre garçon, en se voyant soudain dans une glace, faillit éclater de rire. Il était grotesque, avec son caleçon souillé de boue, ses chaussettes trouées, sa chemise humide, ses cheveux embroussaillés.
Il se ressaisit :
— Si jamais je le tiens, celui qui a fait cela ! gronda-t-il.
— Ah! ce n’était certainement pas un gentleman ! observa Joé Blanket, avec le plus parfait sang-froid.
— Ni un ambassadeur ! ricana Corfe qui, passant dans sa chambre à coucher, entreprit de chercher des vêtements parmi les hardes et le linge étalés sur le plancher.
Il finit par trouver un complet à peu près en bon état, une chemise et un caleçon.
Il fit une rapide toilette, endossa le tout, et, ayant repris, un aspect plus présentable, entreprit de se rendre compte de ce qui s’était passé.
— On a crocheté votre porte ! remarqua Joé Blanket. Et les voleurs — car ils sont plusieurs — ont...
— Plusieurs ? fit Corfe.
— Oui. Ils ont changé de place votre armoire, qui est très lourde, je le vois aux crochets qui la retenaient à la muraille. Or, un homme, si fort fût-il, n’aurait pu exécuter cette opération à lui seul sans faire du bruit !
— C’est pourtant vrai !
— Oh ! je ne me trompe jamais ! assura le détective britannique. Je dis donc que les voleurs ont agi dans un double but : vous enlever des documents et se venger de vous... Laissez-moi voir un peu... Ah! ah!
Joé Blanket avait atteint la serrure de la porte d’entrée :
— Le verrou et la serrure sont intacts ! murmura-t-il. Une serrure de sûreté ! Ils avaient les clés ! Vos clés ! Elles étaient dans vos vêtements, hein ?
— Je... oui... ! Elles y étaient !
— Et, naturellement, les voleurs se sont introduits ici il n’y a pas longtemps. Tandis que l’un d’eux amusaïit la concierge en lui remettant la lettre dont on vous a parlé, l’autre montait directement !
« Vos voleurs, ce sont Argulian et compagnie !... Moi, je change d’hôtel tous les soirs !…
« Et ils n’ont même pas pris le soin de refermer votre porte, de sorte que d’autres gentlemen indélicats ont pu, s’ils l’ont voulu, achever de.
— Âh ! Assez ! grommela Corfe que ces explications, si plausibles fussent-elles, enrageaient. Demain, nous verrons cela ! Venez avec moi à la Sûreté !
— Je n’aime pas me coucher tard, monsieur Corfe, et je ne sais si je trouverai de la place dans un hôtel ; mais vu les circonstances, je suis à votre disposition !
Corfe ne répondit pas.
Les deux hommes sortirent du petit logement. Le policier en referma la porte. Ils descendirent.
En bas, Corfe se fit donner la lettre en question par la concierge. Il la lut à la clarté du briquet de Joé Blanket.
Elle contenait ces deux mots, formés à l’aide d’un assemblage de lettre découpées dans un journal :