LE DIT DE L'INNOCENT
(Paroles de Moussorgski)
EN PROSE
A l'époque où Moussorgski travaillait à la Berceuse : ce Dors, endors-toi, enfant du paysan » pendant l'été de 1865 à Minkino, la campagne de son frère, le hasard le fit témoin d'une scène poignante. Il prenait l'air à sa fenêtre quand une plainte monta jusqu'à lui. Uionrodiviy du village déclarait son amour à une jeune paysanne.
Dans un besoin d'aimer, il comprenait que rien n'existait pour lui dans le monde, surtout la possibilité d'être aimé, et pourtant il suppliait.
Au moment où Moussorgski cherchait l'accent vrai de la souffrance de l'homme sain des membres et du cerveau, qui lutte contre les forces coalisées de la nature et
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de la société, ce cri d'une autre douleur, à laquelle il n'eût pu songer, ne la croyant pas possible, la douleur de l'idiot, qui sous le heurt de la passion prend conscience de son état, l'affecta profondément.
Quant il eut mis la dernière main à la Berceuse, les intonations de Yiourodiviy , très éloignées de son accent ordinaire, bien que lui seul pût en trouver d'analogues, lui revinrent à la mémoire et il se mit à la tâche.
« Ma lumière Savichna, mon clair faucon, aime-moi, l'insensé ; caresse-moi, l'endolori. Hoï ! mon faucon, mon clair faucon, ma lumière, Savichna, ma lumière Ivanovna ! Ne repousse pas ma nudité nue, ma vie sans joie. Je suis né pour être moqué par les gens, pour leur plaisir et leur risée. Ils m'appellent Vania, celui à l'esprit mort, ils m'appellent Vania l'homme de Dieu. Ma lumière Savichna, ma lumière Ivanovna ! Et ils donnent des tapes à Vania l'homme de Dieu. Et quand aux jours de fêtes ils gardent pour eux les rubans clairs ils donnent du pain à Vania, l'homme de Dieu. Ma lumière Savichna,
mon clair faucon ! Aime-moi, le laid. Caresse-moi, le seul. Comme je t'aime, je ne peux le dire. Ma lumière Savichna, croismoi, ne crois pas, ma lumière Ivanovna.» La mélodie, d'une mesure, tristement modulée, se répète obstinément, comme le tic-tac d'un rouage qui seul jouerait dans une machine rouillée.
Le Rire dans la
Le rire a ses frontières. Les Allemands se cotisent pour comprendre un bon mot de France et les Français, qui se suffisent, ne veulent même pas entendre une facétie qui ne vienne pas en droite ligne des boulevards, le bouillon de culture de l'esprit national. Til Uelenspiegel est un enfant sale et M. Pickwick un raseur insupportable.
C'est qu'on ne rit ni de même ni pour les mêmes causes en France, en Angleterre, en Allemagne, en Russie.
La France est le pays où l'on rit le plus, et de meilleur cœur. L'histoire du rire, en France, ce serait l'histoire. A ses débuts, l'Eglise, quand elle voulut asseoir sa puissance temporelle, affrianda les cerveaux par le rire. Elle égaya de figures grotesques les lignes sévères de son architecture et mêla aux imposantes cérémonies du culte les représentations hilarantes, les joies du carnaval, les fêtes bruyantes à gueulées libres et à tonneaux défoncés. Puis, le Suisse est venu, solennel, le chef empanaché, la canne en main. Bouches closes et chapeaux bas! il n'est plus permis de plaisanter le prédicant. Chassé de l'Eglise, le rire au dehors a refait ses griffes. Consigné à la porte des cathédrales, il l'a battue à coups de bélier et ses traits, effilés comme un stylet, perfides comme le poison, ont atteint jusqu'à l'hostie du prêtre.
Rabelais, Voltaire, M. Francisque Sarcey.
Le rire russe n'a pas une histoire aussi
glorieuse. Il n'a amené ni guerres, ni guillotinades, ni article 7.
Le Russe est enfant, bon enfant. S'il veut rire, il rit d'une mouche qui vole, pour rire, parce que cela nettoie le cerveau. Son scepticisme rirait du Castigatridendo. S'il époussète l'uniforme des fonctionnaires, secoue la paresse du gentilhomme et donne sur le nez à la classe marchande, ce n'est pas pour les corriger (on ne corrige rien, ni personne), mais pour s'amuser en passant. Fonctionnaires, gentilshommes et marchands vont de préférence aux pièces qui les fouaillent : c'est une manière de bain russe à verges de bouleau, qui vous remonte.
A la Ferté-sous-Jouarre, des comédiens qui avaient affiché La Cagnotte ont été hués et siffles.
C'est le trait distinctif du rire français et du rire russe,
Tandis que nos écrivains, quand ils voulaient nous peindre, se costumaient en Persans ou faisaient de la France l'Espagne ou le Monomotapa, le Russe n'a pas de plus vif plaisir que de se moquer de lui-
même. Cela tient peut-être â ce que la langue ne se prêtant pas au jeu des mots, le rire doit s'en prendre aux choses et aux gens. 11 se fait la part belle, mais il n'incommode personne. Ses coups sont des coups d'épingle et non de massue.
Je me souviens d'avoir assisté à Pétersbourg à la représentation d'une pièce à tiroir intitulée : Le Voyage en Amérique. Cette pièce, il n'y a pas à en douter, venait de France. On y voyait un Français sympathique et spirituel, un Allemand épais, un Anglais avec un parasol vert, tout le jeu de massacre habituel des vaudevillistes. Il ne devait pas y avoir de Russe dans la pièce originale, mais l'adaptateur avait ajouté quatre rôles nationaux bien typiques : le juif, le cosaque, le gentilhomme et le juge.
L'Allemand et l'Anglais amusaient passablement ; mais quand les compatriotes se montraient à la rampe, la salle était littéralement secouée parle rire.
Les scènes au reste étaient bonnes, et le mieux pour montrer ce qui fait rire en Russie est de les rapporter.
Le juif et le cosaque, on ne sait pourquoi ni comment, sont amenés devant le juge — russe — bien que le steamer ait touché New- York pendant l'entr' acte.
Très affairé, les besicles sur le nez, le front balafré de trois rides horizontales, le juge écrit sans s'inquiéter des deux prévenus qui attendent sur le banc. Le Juif et le Cosaque de temps à autre se lèvent, lui font des signaux, mais le juge immanent persiste dans son indifférence. De guerre lasse, et las de voir la tête du juge, le Juif et le Cosaque font pirouette et tournent le dos au tribunal. Dans une pose abandonnée, il chuchotent en amis, front contre front, quand le juge les aperçoit. Furieux, il descend les degrés du tribunal, tourne le banc et va se planter droit devant eux, grimaçant. Peureusement le Juif et dignement le Cosaque reprennent leur position. (Ce jeu est renouvelé tant qu'on rit, et comme l'on rit!) A la dernière reprise le Cosaque et le Juif, ne sachant plus à quel saint se vouer ni où se tourner, tranchent la difficulté. Ils se mettent à califourchon sur le banc, tirent de leurs
poches un jeu de cartes et entament une partie. Le juge les aperçoit. Il se dresse, assure ses lunettes, avance la tête, descend du tribunal, et doucereux, se frottant les mains, il s'approche en souriant et demande à faire le troisième. (On trépigne, des fauteuils au paradis). Cependant les portes s'ouvrent et une cohue de moujiks se pressent, se poussent, saluant à terre, se donnant des coups dereins. Lejuge rageur regagne son siège : « Dieu est haut ! » prononce-t-il « et le Tsar est loin ! Je suis seul avec vous. Comment voulez- Vous être jugés, suivant les lois ou suivant la conscience ?» — ce Suivant la conscience ! » crient les moujiks — «Silencçîonnevous demande rien! » reprend le juge, ce Voici les lois. Comme vous voyez, il y ena beaucoup, et elles sont sévères. Comment voulez-vous être jugés, suivant les lois ou suivant la conscience?» Les moujiks gardent le silence : — « Répondrez-vous, canaille ?» Il n'y a qu'un cri; « Suivant la conscience ! * — oc Antone ! » dit alors le juge au greffier en lui montrant une pile de livres : « Porte cela au diable! »
Quant au gentilhomme, il est un peu niais, et sa mère doit parfois suppléer à son manque d'initiative. Elle lui a trouvé un parti et Ta adressé à une riche Américaine avec mission de plaire. Mais le gentilhomme, qui ne voit pas si loin, aborde la jeune femme en lui disant, les yeux dans les yeux, avec une caresse dans la voix : ce Imaginiez-vons, madame (en français) ! Un gentilhomme ! Et pas de tabac. » — « Je ne comprends pas. » Le gentilhomme, minaudant : « Prêtez-moi cinq roubles. » La riche héritière s'exécute et le gentilhomme, sans plus songer au but de sa visite, salue et sur la pointe des pieds s'écoule. Il est sorti. Mais la porte s'entrebâille et sa tête réapparaît, coupée d'une oreille à l'autre par un doux sourire aux yeux mi-clos : — « Je vous les rendrai demain, sans faute ! » Et la tête disparaît, pour reparaître encore. En français : ce Parole d'honneur, madame ! »
Au reste, ces scènes sont tirées de pièces littéraires, la seconde du moins, qui appartient à Ostrovski.
Le grand rieur en Russie, c'est Gogol.
On connaît Ames mortes, la Marieuse, qui tirent des yeux russes des larmes de rire.
Dans sa préoccupation de chercher les équivalences musicales du langage, Moussorgski ne pouvait manquer de s'attacher particulièrement à la notation des intonations qui provoquent le rire ou par lesquelles il se manifeste.
Son rire, russe, tout à fait russe, est de ceux qui passent les frontières.