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LA MARIEUSE

(Texte de Gogol)

EN PROSE

Lorsque t en 1866, Moussorgski quittait Pétersbourg pour la campagne, ses amis lui criaient : « Reviens avec un opéra ! » Ils ne cessèrent de lui écrire en ce sens et quand Moussorgski leur envoya ses premiers dits, les exhortations se firent impératives. Enfin Moussorgski, qui dès sa première jeunesse avait tenté d'écrire la musique d' Œdipe, puis de Salammbô, leur annonça qu'il avait trouvé un sujet et commencé la partition. Il s'agissait de la Marieuse, de Gogol. Une comédie dont le rire secoue. En prose. Rien qu'on fût en

droit de tout attendre de Moussorgski, qu'on sût que son talent s'accommodait de la prose et qu'il savait tirer de la musique non seulement de la gaieté, mais le comique vrai, cette nouvelle ne laissa pas que de surprendre désagréablement quelquesuns de ses amis. Mais à un voyage il montra plusieurs scènes à Dargomijski et à César Cui, qui l'engagèrent à poursuivre. Sans analyser la Marieuse, plusieurs fois traduite en français et même représentée avec quelque succès à Paris, il y a quelques années, bornons-nous à donner des extraits d'une lettre de Moussorgski à César Cui :

3 juillet 1868.

<l Bonjour, mon cher Cui. Je suis au vert, en forme et matière (en français dans le texte). Je suis installé dans une izba, je bois du lait, je reste toute la journée à l'air, et ce n'est que la nuit qu'on me rentre à l'étable. J'ai terminé la première scène de la Marieuse à mon dernier voyage. Le premier acte se compose de trois scènes : lre, Podkolesine avec Stéphane.

2e, Podkolesine avec la Marieuse. 3e Podkolesine avec Kotchkaref. Suivant les conseils de Dargomijski et les vôtres, j'ai extrait l'essentiel, simplifié, élagué et écrit pour Podkolesine une phrase instrumentale bien venue, qui me plaît on ne peut plus, pour sa scène avec la Marieuse.

Dargomijski en est tout à fait content, me semble-t-il. Elle apparaît pour la première fois dans la conversation de Podkolesine avec Stéphane, aux mots: ce Allons,

je ne te demande rien », etc. Cette

phrase caractérise bien la lourde stupidité du personnage. Dans la première scène, j'ai trouvé une bonne sortie pour Stéphane. Quand son maître l'appelle pour la troisième fois, il entre irrité, mais bien entendu, en se contenant, et, sur les mots de Podkolesine : ce Je voulais, mon ami,

te demander », il répond fortissimo :

« La vieille est venue », coupant ainsi d'un mot les agaçantes questions du maître... Tout ce premier acte est, en un mot, un essai d'opéra dialogué (en français dans le texte). Je m'attache particulièrement à rendre ces changements d'intonation des

personnages qui se produisent au cours du dialolgue, pour ainsi dire sans raison précise et qui, me semble-t-il, sont le secret de la force humoristique de Gogol. Ainsi, dans la scène avec Stéphane, celui-ci change subitement la caresse en, irritation, lorsque son maître l'assomme avec son cirage. Dans la scène avec Thecla (la marieuse), ces accidents sont fréquents ; de la louange bavarde au bougonnage et à la grossièreté, il n'y a chez elle qu'un pas. Du reste, vous verrez cela bien mieux à la lecture. »

Dans l'automne de la même année, quand Moussorgski revint à Pétersbourg, le premier acte de la Marieuse fut représenté chez ses amis. Dargomijski prit le rôle de Kotchkaref, Moussorgski celui de Podkolesine. Mlle Al. Pourgold celui de Thecla. Sa sœur, Mlle Nadine Pourgold, que Moussorgski appelait « notre orchestre », tenait le piano. M. Stasof, qui assista aux répétitions et à la représentation, dit que l'exécution de la partition fut coupée à plusieurs reprises par des éclats de rire immodérés, tant les intonations de la co-

médie de Gogol étaient rendues avec vérité.

Le manuscrit de la Marieuse fut envoyé en 1873 à M. Stasof par Moussorgski, à l'occasion de sa fête, avec ce billet :

<( Pendant votre jour, vous ne me sortez pas de la tête. Cela va de soi, et puisque cela va de soi, je me demande naturellement : « Comment faire plaisir à son ami? » La réponse est prête, pour peu qu'on ait la tête vive : ce se donner soimême. » C'est ce que je fais. Recevez cette œuvre de jeunesse, la Marieuse. Examinez les essais du discours musical, comparez avec Boris, mettez en regard 1868 et 1871, et vous verrez que ce que je vous donne, c'est bien moi-même. »

A la mort de Moussorgski, le manuscrit de la Marieuse a été remis par l'éminent critique à la Bibliothèque impériale publique de Saint-Pétersbourg.

Les critiques ont leur utilité. Ce sont des dieux à leur manière. Des dieux termes, qui jalonnent les routes du Génie.

Ils vont de points d'exclamation en points d'interrogation, de pédantesques : ce A l'a dit ! » aux sarcastiques : « Que veut direi?? », et la foule indifférente, tout à Festomac qui digère et qui veut digérer, ne prend pas le temps de réfléchir, accepte A, s'habitue à B.

Les critiques ont opposé Gluck à Mozart, Mozart à Beethoven, Beethoven à Wagner, Wagner à Moussorgski(Serof). Ils opposeront Moussorgski à quelque autre, demain.

Il est attristant que les cris d'orfraies des critiques ne soient jamais des cris d'âme. Quels beaux dialogues d'art, s'ils pou-

vaient répondre à Don Juan par Orphée y à Fidelio par Don Juan, à la Tétralogie par Fidelio, à Boris Godounof par la Tétralogie ! .

Mais la science, le génie, la passion dit critique ne se relient point de peau humaine.

Ils sont aux confins du monde extérieur, sur les rayons d'une bibliothèque.

Le critique ne peut interposer entre Tâme active d'un créateur et l'âme passive de la foule que son corps opaque, au doigt levé.

Sa messe a plus d'une fois couvert la voix de Dieu.

La faute en est peut-être aux artistes qui se sont maladroitement conduits à son égard. Les musiciens entre tous. Ils ne se sont jamais servis pour riposter à leurs attaques de leurs armes naturelles, ils se sont le plus souvent remis de leurs intérêts à des amis maniant la plume. Certes, les critiques ont été maintes fois chansonnés, mais sur des airs connus. Et, par exception, à l'époque où l'on ne chantait que ce qui ne valait pas la peine d'être dit, c'é-

tait les paroles et point la musique qui faisaient porter les traits décochés dans les luttes discourtoises entre rossignols et coucous.

LE DIT DU CLASSIQUE (Paroles de Moussorgski)

EN PROSE

Le premier pamphlet musical date de 1867. Il est de Moussorgski. Et ce premier monument du genre se trouve être un chef-d'œuvre.

Moussorgski a mis dans ces quelques pages toute sa science du comique et son talent à démêler la notation musicale des intonations humaines.

A ce point de vue, le dit du Classique se place à côté du dit de l'Orpheline, du dit de Ylourodiviy, du dit du Séminariste.

« Je suis simple, je suis clair, je suis modeste, poli, je suis parfait. Je suis léger, grave, passionné avec compas, je suis un pur classique. »

Cette profession de foi se motive par un thème d'allure vieillotte.

Rage impuissante et emphase du style, boursouflure d'âme et d'expression donnent lieu à une sortie violente qui, jurant avec le ton de bon ton du début est d'une belle allure satirique :

ce Je suis l'ennemi féroce des subtilités, l'ennnemi juré des nouveautés. Ce bruit, ce vacarme, ce désordre me troublent et m'effrayent. Je vois là le tombeau des beaux-arts. »

Le dit du Classique porte en sous-titre : « A propos de quelques articles de M. Famintsyne. »

Ce Famintsyne était un homme à toutes mains. Il composait des opéras en cinq actes suivant la formule du Codex musical (Sardanapale, Uriel Acosta), professait au Conservatoire et commérageait au rezde-chaussée des journaux.

Son nom vivra par le Dit du Classique et le Paradis,

Par bonheur, il ne fut aucunement original, et l'accoutrement que lui tailla Moussorgski peut aller à d'autres.

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