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LA FOULE

(Paroles de Moussorgski)

EN PROSE

Le peuple se presse dans la cour du couvent des Vierges, où s'est retiré auprès de sa sœur Irène, veuve du tsar Feodor, Boris Godounof, auquel le Patriarche est

venu demander d'accepter la couronne et le sceptre de Monomakh.

ce Le peuple se fractionne en petits groupes, aux mouvements mous, à la démarche paresseuse. Les boïars se frayent un chemin entre ses rangs, échangeant avec lui des saluts. Quand ils sont tous entrés, la foule erre sur la scène. Les uns (surtout les femmes) regardent aux portes, d'autres chuchottent, ou se frottent la nuque. » (Moussorgski.)

Mais sur le parvis, gourdin en main, rogue, un officier est apparu.

« En le voyant, les groupes se condensent en une masse compacte, immobile.

Les femmes ont la joue appuyée sur la main; les hommes, les bras croisés sur le ventre, la tête basse. » (Moussorgski).

& — Hé bien ! vous restez-là, muets comme des idoles ! Vite, à genoux ! » Et dans une phrase descendante et colère, l'officier injurie : c Race du diable! »

A l'injonction, le peuple a fléchi les genoux. Et sa voix supplie Boris : i Pitié ! Notre père ! Notre nourricier! Ne sommesnous pas tes enfants ! »

L'officier s'éloigne, le chant plaintif s'éteint et des voix isolées s'interpellent :

— ce Mitioukh ! Hé ! Mitïoukh ! pourquoi braillons-nous ? »

— ce Le diable le sait ! »

Pédantesques, des basses interviennent :

(( Nous voulons donner un Tsar à la Russie. » Et des timbres futés, enhardis, couvrent leurs voix ; ce sont des femmes qui geignent : elles ont tant crié qu'elles ne peuvent plus. Les dialogues se croisent, s'enchevêtrent dans un brouhaha :

on perçoit des plaintes, des injures, des lazzis, des rires étouffés, puis affermis, francs en a, balourds en o. Le peuple a repris confiance. Après les voix fatiguées qui changent de thème et se délassent en des récitatifs indolents, les corps agenouillés un à un s'étirent.

Mais voici l'officier. Les femmes, puis les hommes, se prosternent : « Ne te fâche pas, Mikititch ! Nous nous reposions ; nous allons crier encore. — (Aparté). Il ne nous laissera pas respirer, le maudit. — Ne te fâche pas, Mikititch ! » Et sur l'injonction nouvelle, la prière reprend,

suppliante, énervée, impérieuse, vociférée.

« Silence ! » commande l'officier, ce Debout ! Le Secrétaire du Conseil va parler ! »

Le Secrétaire sort du palais, s'arrête sur le parvis, lève son bonnet et s'incline à mi-corps devant la foule, qui lui rend son salut. Dans un court discours, il annonce que Boris Godounof, implacable, persiste dans son refus. Après un récitatif de belle venue, où la phrase de regret et d'espoir garde un ton officiel, les Kalieki perekhojiïé (1) s'avancent à pas lents parmi les rangs qui s'ouvrent, chantent un hymne à Dieu et distribuent des scapulairés.

Moscou. Le Kremlin.

La foule se presse entre les cathédrales de l'Assomption et de l'Archange, devant le palais du Tsar. Boris Godounof a accepté la couronne ; il est dans la cathédrale de l'Assomption, où le Patriarche doit ceindre son front.

Les cloches immobiles et sonores qui font de Moscou un carillon géant, réson-

(1) Voir l'appendice.

nent, mêlant leurs ondes dans une symphonie d'allégresse. Les cloches basses commencent en accords espacés, entre lesquels s'interposent les accords des cloches hautes. Celles-ci, martelées, se fractionnent en batteries de croches, de doubles croches, de triples croches, pour se fixer en un arpège aigu. C'est une joie, un délire qui s'épandent sur la ville, fusent et girent dans les envolées inattendues et troublantes du bronze et de l'argent percutés.

Sur le parvis de l'Assomption est apparu le prince Chouïski : « Vive le tsar Boris Feodorovitch ! » clame-t-il, et le chant de gloire, la Slava, jaillit des poitrines, tandis que le cortège du tsar serpente vers la cathédrale de l'Archange, où Boris doit aller saluer les tombes des tsars ses prédécesseurs. Les exclamations grandissent, les trompettes sonnent.

Boris s'est arrêté. Il va parler. Le bruit meurt. Le récitatif du tsar, ému au début, quand il évoque le souvenir du saint Feodor, prend un ton grave et solennel, quand il invite le peuple au banquet.

Le cortège se remet en marche, et le chant d'allégresse reprend, activé par les appels en triolets des trompettes et les timbres répercutés des cloches.

Ces deux tableaux sont absolument originaux. On en chercherait vainement d'analogues dans les œuvres dramatiques .((lyriques» ou même littéraires. L'artiste a là, dans les dessins de la musique instrumentale, dans les choraux, dans les interpellations d'homme du peuple à homme du peuple , donné une de ces visions vraies de la foule que l'on n'a rencontrées au théâtre que dans les scènes mimées dont la troupe du duc de Saxe-Meiningen a grandi les drames de Schiller.

Au point de vue national, on peut dire que Moussorgski a donné en ces quelques pages au génie de sa nation l'expression musicale définitive. Au point de vue d'art, il y a une psychologie de la foule qui étonne par la vérité absolue de la pensée et l'énergie des formes.

Le personnage de la Foule, dont le sort va se jouer dans le drame, se profile sur

l'œuvre. Le peuple ne réapparaîtra plus en masse que dans la scène dernière, mais il se rappelle à l'attention par quelques types caractéristiques accessoires, l'hôtesse, la niania, les vagabonds, 17oizrodiuiy.

LA CELLULE (Paroles de Pouchkine)

EN VERS

Une lampe éclaire Pimene qui écrit et Grégoire endormi. Neuf mesures degruppetti, dont le motif simple à quatre consonnances reviendra fréquemment dans cette scène, s'harmonient avec la paix du monastère, le silence de la nuit, le labeur patient et réfléchi du vieillard.

Le récitatif de Pimene, la phrase de méditation dite par l'orchestre, le réveil de Grégoire, le récit du songe qui troubla son sommeil, le regret qu'il exprime de n'avoir pas connu les joies des festins et les fièvres de la lutte comme Pimene, les consolations du moine rappelant la

piété des tsars qu'il vit souvent venir au monastère et chercher l'oubli des vains et si cruels soucis du monde, l'exclamation de Grégoire qui, après la sortie de Pimene, s'écrie : ce Boris, Boris ! tout tremble devant toi, nul n'ose te rappeler le meurtre du malheureux enfant ! Cependant, dans sa cellule, un vieillard dresse contre toi un réquisitoire terrible, et tu n'échapperas pas plus au jugement des hommes qu'au jugement de Dieu ! » tous ces incidents se succèdent sans que l'inspiration ni l'intérêt défaillent.

L'AUBERGE (Paroles de Pouchkine j

EN PROSE

De l'orchestre, de la route viennent des bruits de pas, des rires grossiers, des éclats de voix. Les pas. s'arrêtent, les rires s'étouffent et les voix, deux voix ridiculement plaintives, se joignent. L'hôtesse s'empresse vers la porte, qui s'ouvre à

deux battants, livrant passage au gras Varlaam et au grêle Misaïl, moines vagabonds, que Grégoire suit à distance.

Varlaam. — Femme ! la paix soit avec toi !

L'hôtesse. — Que vous offrirai-je, vénérables pères ?

Misaïl. — Ce que Dieu t 'envoya, hôtesse.

Varlaam (poussant Misaïl du coude). — As-tu du vin ?

L'hôtesse. — Comment donc ! je vous l'apporte.

Quatre notes staccato envoient l'hôtesse à la cave.

— « Tu es sérieux, camarade ! » dit Varlaam à Grégoire. « Qu'attends-tu ? La voilà, ta frontière de Lithuanie, ô l'amouraché de Lithuanie ! Le père Misaïl et moi, pécheur, nous ne nous embarrassons pas de si peu : Russie ou Lithuanie, viole ou violon, peu nous chaut, si le vin est bon. (En un triolet gai, posé sur un trille rieur) : Mais le voilà ! »

Les deux voix des moines s'accordent à l'octave pour remercier l'hôtesse. Et les

pas lourds, les rires grossiers, les éclats de voix du début retournent dans un fortissimo à l'orchestre. Bientôt la voix de Varlaam se joint à ces notes hâtives, entrecoupées, qui par une transition naturelle deviennent l'accompagnement de la chanson à boire qu'il entonne, enlevé par une franche et puissante joie d'ivrogne : ■ (( A Kazan, la bonne ville... »

L'hôtesse, les poings sur la hanche, s'égaie ; Misaïl, le verre en main, approuve. Seul, Grégoire, à l'écart, est perdu dans ses pensées.

Varlaam, à Grégoire. — Mais reprends don c le refrain !

Grégoire. — Non.

Misaïl. — A l'homme libre, la liberté!

Varlaam. — Et à l'homme ivre le paradis. Je bois à l'hôtesse.

Il n'y a de la coupe aux lèvres qu'un trille et une vive montée de triples croches. Mais Varlaam en veut à Grégoire :

Varlaam. — Seulement, frère... Quand je bois.., je n'aime pas qu'on fasse la tête (Une rasade)... Une chose est ivrogner, et une autre rogner. (Deux rasades. Vite et

faisant la révérence) Ve.ux-tu vivre comme nous?... Tu es le bienvenu... Sinon.. Sinon, fais ta révérence... ïrt!... »

Mais Grégoire n'écoute pas, et Varlaam, dont la langue s'empâte, chante dans le silence de l'orchestre qui à la dernière syllabe de sa phrase souligne son effort. Il somnole parfois, titube, se roidit, tandis que Grégoire, soucieux, demande sa" route à l'hôtesse qui le renseigne avec volubilité.

On heurte à la porte à coups de poings, de pieds, de sabre : ce Ce sont eux, les maudits! » s'écria l'hôtesse. Elle court ouvrir.

Un officier de police et des hommes entrent bruyamment : « Qui êtes-vous ! » aboie-t-il en secouant les deux moines : ce De paisibles pères, des pères vénérables, nous allons par les villages pour recueillir les aumônes des bonnes gens. ».

Mais l'officier les considère. Il a des doutes, et surtout le fol désir de lever du gibier. Il tire de sa poche un papier qu'il agite: «Qu'est-ce que cela? Le savezvous? C'est l'ordre d'arrêter l'hérétique

Grégoire. Je vous le lirais, — mais je ne sais pas lire » ajoute-t-il avec hauteur. Grégoire s'offre, reçoit le papier et lit :

Grégoire. — « Ce Grégoire s'est enfui.

Le Tsar a donné l'ordre de le prendre..

L'officier. — Et de le pendre!

Grégoire. — Il n'y a pas là ce de le pendre. »

L'officier. — Grande bête ! est-ce qu'on couche tous les mots sur l'écrit. Lis : « de le prendre et de le pendre. »

Grégoire.— Moi, je veux bien, ce De le prendre et de le pendre

Son regard glisse sur le parchemin, et s'allonge versVarlaam, lorsqu'il en arrive au signalement : « cinquante ans environ, la barbe grisonnante, le ventre gros, le nez rouge... »

« Empoignez-le ! » crie l'officier en désignant Varlaam.

Mais Varlaam, dégrisé, se rebiffe. Il ne sait pas lire, à coup sûr, mais il a su, jadis, et s'il en va de la corde, il se rappellera. S 'armant du parchemin, il ânonne le signalement de Grégoire, et se tournant

vers lui, tout-à-coup : ce Hé mais ! Ne serait-ce pas toi, frère? »

Grégoire, le couteau au poing, se fraie un passage parmi les hommes de police, ouvre la croisée et bondit au dehors:

« Arrêtez-le ! Arrêtez-le ! »

Cris, clameurs, tempétueuse sortie des cuivres terminent avec fracas cette scène, qui par le comique des situations, le contraste avec les trois tableaux du début, la vérité d'expression mélodique et harmonique constitue une de ces audaces que le génie seul peut imaginer, tenter et réussir.

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