‹ MoussorgskiChapitre 28 sur 83 · EN PROSE ET EN VERS · texte numérisé non relu

EN PROSE ET EN VERS

Une chambre au palais du Tsar au Kremlin. Xenia, la fille de Boris Godounof, pleure et prie devant l'image de son fiancé, mort. Le Tsarévitch Feodor est occupé à étudier une carte géographique, et la niania à un travail d'aiguille.

Une mélodie brève, pénétrante, insistante, dit la douleur naïve de la jeune fille passe de ses lèvres à l'orchestre, et se contrepointe d'une autre mélodie aussi simplement expressive.

La niania. — Allons, ma chérie, cesse de pleurer, de te travailler ainsi !

Xenia. — Ah! je suis si malheureuse, niania, je suis si malheureuse !

La niania. — Enfant ! Les larmes des jeunes filles, mais c'est de la rosée. Le gai soleil paraît, la rosée sèche. Le monde ne s'est pas fait en un jour. Tu trouveras un autre époux, tu oublieras le prince Ivan...

Xenia. — Non, niania, je resterai fidèle au mort.

La niania. — Pensez-vous ! Tu ne l'as vu qu'une fois, une seconde, en passant, et tu dépéris...

Le Tsar entre dans la chambre. Il presse sa fille sur son cœur. Douce et triste, sa voix console et, quand l'enfant en larmes se retire avec la niania, son regard l'enveloppe dans une caresse, ce Et toi, mon fils » reprend Boris avec un inté-

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rét où pointe un orgueil paternel : ce Que fais-tu là ? »

La réponse de Feodor est dans la note si originale de la Chambre d'enfants. Il est joyeux de savoir et de faire savoir qu'il sait ; sa parole à petites phrases courtes et détachées démontre, tandis que le doigt désigne les points sur la carte : (( C'est la carte du pays moscovite... notre pays... avec toutes ses divisions... Vois... Voici Moscou... Novgorod... et voici Kazan... Astrakhan... Voilà la mer... la mer Caspienne... les forêts dePerm... Et voici la Sibérie. »

— (( Un jour, prochain peut-être, tout cet empire t'appartiendra. Travaille, mon fils. » Et Boris se dirige vers la table chargée de parchemins qu'assemble sa jnain distraite. Le regard s'attriste et la voix songeuse, s'aggrave. En elle se gravent la tristesse, le souci rongeur, le malheur qui s'attache aux pas du Tsar, le frappant, frappant ses proches. Alors, auprès del'enfant dont la jolie tête réfléchie s'incline dans l'étude, la souffrance de Boris, intime et retenue, mais fiévreuse, s'exhale :

il dit l'état horrible de la nation et la tare qui ternit son nom. Le sommeil le fuit et dans la nuit lui apparaissent les chairs sanguinolentes de l'enfant.

Sourde, étranglée, attestant l'abattement de l'esprit et les tortures de l'âme, dans une phrase émouvante, dissonante, la voix pousse le cri de la détresse, étouffé, timide, intime, arraché du cœur : c< 0 mon Dieu ! mon Dieu ! »

Un boïar vient informer le tsar que le prince Chouïski veut lui parler. 11 ajoute que Chouïski a conféré toute la nuit avec plusieurs seigneurs : « Amène-le ! »

Chouïski, c'est l'intrigue faite homme.

Il est fluet, futé, rusé, enveloppant, incisif. Son apparition produit sur l'âme blessée de Boris l'effet d'une lame. Chouïski dénonce la révolte et l'imposture de Grégoire qui se fait passer pour le tsarévitch Dmitri. L'image de l'enfant assassiné se dressera-t-elle toujours devant le tsar?

Il interroge Chouïski qui fut chargé de l'enquête sur l'assassinat : l'enfant mort était-il bien Dmitri ?La question 7 emportée, passionnée, menaçante, impérieuse,

amène une réponse habile du courtisan qui raconte la mort de l'enfant, en pesant sur tous les détails faits pour émouvoir le tsar. Boris, qui ne peut soutenir cette épreuve, fait signe à Chouïski de s'éloigner.

Le monologue de début se poursuit. Le fort, qui n'a pas reculé devant un crime pour s'emparer du pouvoir, retombe dans ses atroces rêveries. Mais Feodor n'est plus là, la vue de sa jolie tête doucement inclinée ne contraint plus les douleurs de Boris, qui s'épanchent tumultueusement.

Son âme à nu, horriblement mutilée, est exposée aux yeux des spectateurs comme une chair saignante, tandis que l'esprit meurtri, vaincu par la douleur, s'affolle et s'égare dans des hallucinations.

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