LA MORT DE BORIS
Paroles de Moussorgski
EN PROSE
La salle du palais facetté au Kremlin de Moscou. Le plafond bas, voûté, de
pierre, se rehausse de nervures et d'inscriptions en or. Le long des murs, à fresques symbolisant les vertus des tsars, régnent des bancs housses de soie brodée. Le trône, en chêne armorié, peu élevé, est couronné d'un dais.
Les boïars siègent en séance extraordinaire.
ce Aux voix ! »
— C'est à vous d'opiner les premiers, boïars !
— Notre opinion est faite. Que le greffier écrive.
Un boïar se lève et d'une voix forte, scandée : « Le malfaiteur, quel qu'il soit, sera mis à mort ! »
— Attendez. Vous allez trop vite en besogne. Avant démettre à mort l'homme, il faut mettre la main sur l'homme.
— Il a raison.
— Il a tort.
— N'interrompez pas !
— Je reprends. Le malfaiteur, quel qu'il soit, sera arrêté et mis à mort. » Et l'opinant se rassied.
D'autres boïars se lèvent, et de la même
voix impérieuse prononcent : ce Le malfaiteur sera mis a mort, et son cadavre livré aux corbeaux. » Us s'asseyent.
D'autres se lèvent : « Son cadavre sera brûlé sur la place publique ! »
D'autres : « Ses cendres seront jetées au vent. »
Décises, ferrées, les voix de ceux qui siègent renforcent les paroles des opinants: (( Afin que les restes de l'usurpateur soient anéantis à jamais ! »
Et la férocité des boïars, contenue jusque-là, s'irrue en notes rapides, à pleine voix. C'est l'emportement fou des hommes quand, juges et parties, affolés et aveuglés par le danger, le rouge au cerveau, la rage aux dents, ramenés à l'état de la brute, ils en sont venus à se targuer de cette dé chéance.
Subitement, cette furie déchaînée s'accoise. L'acte de vengeance aveugle accompli sous les couleurs légales, il se fait une ressaisie des âmes et une prière doucement murmurée filtre par les lèvres apaisées : a II faut prier le Seigneur de prendre en pitié la Russie — qui a tant souffert ! »
Puis, tout est oublié, rage et prière. On s'entretient en gens graves des incidents de la journée : — Le prince Chouïski n'est pas venu.
— C'est un rebelle.
— Il est regrettable que le prince Chouïski ne soit pas venu.
— Pourquoi cela?
— Cela se serait passé mieux.
— Peut-être.
— Vous parlez du loup, seigneurs, et le voilà.
Chouïski s'excuse. Il lui a été impossible d'arriver à la séance. Mais qu'y a-t-il ? Sa parole est grave, son geste lent en impose ; il y a sur ses traits, mise ou involontaire, une tristesse émue. Sa parole prompte a des arrêts brusques, de ces pauses qui étreignent le cœur et inquiètent la curiosité. 11 a vu le tsar. En le quittant... il ne sait pourquoi... ni comment... par un hasard... il est revenu sur ses pas et son regard s'est fixé sur la porte de la chambre du tsar... Elle n'était point fermée... ((Ah! boïars ! qu'ai-je vu ! Blême, les perles de la sueur au front, le corps frissonnant, la
bouche bégayant des mots sans suite, les yeux gros de larmes, le tsar s'abandonnait à sa douleur. « Tout à coup, je l'ai vu bleuir, et de ses lèvres blanches, convulsées, sortait ce cri : « Arrière ! Arrière ! »
— ce Tu meus ! tu mens ! Chouïski ! tu mens ! »
Mais, indifférent à la clameur, Chouïski poursuit : « Il nommait le tsarévitch Dmitri. Il semblait des mains vouloir chasser son image. Et il criait : ce Arrière ! Arrière !»
Les boïars se dressent, les poings levés menaçant Chouïski, mais de loin, du bout de la salle, de plus loin, des abîmes de la douleur, une voix angoissée, la voix de Boris arrive jusqu'à eux et les cloue sur le sol dans une stupeur : ce Arrière ! Arrière !»
Et, chuchotant, les boïars : — ce Tais-toi, Chouïski! Chouïski! C'est le tsar... Le tsar!... »
La démarche mal assurée, les mains en avant, le visage convulsé, il avance : « Qui a dit: l'assassin? il n'y a pas d'assassin. L'enfant vit ; je l'ai vu, l'enfant. Et Chouïski, pour son faux rapport, sera écartelé ! Il sera écartelé, Chouïski ! »
Alors, le regard hagard du tsar se heurte aux boïars et démêle Chouïski. Il revient à lui. L'effort est surnaturel dans ce revirement soudain. Sa parole est digne, presque sûre, avec, pourtant, de la mollesse dans la redite: « Confiant dans votre sagesse, je vous ai appelés, boïars. Vous m'avez bien servi maintes fois, boïars... »
Chouïski, en un mouvement rapide, se porte en avant. Il y a là à la porte du palais un vénérable père qui attend. Il possède un secret qu'il désire sans tarder dévoiler au tsar. Le tsar veut-il l'entendre ?
« Qui sait? songe Boris, qui sait ce que ce vieillard m'apporte. C'est peut-être la consolation de Dieu. Qu'on l'amène!))
Le thème de la méditation pieuse de Pimene monte del'orchestre, et le vieillard paraît : — ce Dis-nous, lui dit Boris, ce que tu sais, sans rien celer. ))
Pimene sait tout, et vous savez qu'il sait tout. Le crime du tsar, dont les traits ravagés disent l'expiation, la servilité des boïars, les manèges de Chouïski. Mais il n'est pas venu pour asséner Boris, relever les boïars, ou servir Chouïski. Il
est en possession du baume qui doit guérir la plaie de la Russie, et simplement, parce que Dieu le veut, il vient l'apporter à Boris et aux boïars, par l'entremise de Chouïski.
Sa parole plane, douce, tranquille, passant de ses lèvres angélisées sur les âmes boueuses qui sont là. Cette scène, c'est la beauté nouvelle, imprévue, supérieure, définitive, qui se superpose comme une cîme sur des cimes.
Paroles de Pouchkine
Pimene conte comment un berger est venu le trouver un jour pour lui révéler un miracle. Il était aveugle, et ne songeait pas à guérir. Une nuit, durant un sommeil profond, il perçut une voix d'enfant : ce Va ! vieillard, à Ouglitch, dans la cathédrale, et prie sur ma tombe, je suis le tsarévitch Dmitri. » Et le berger se rendit là, et dès qu'il se fut agenouillé devant la tombe, il sentit des larmes monter à ses yeux morts, et il sentit ses yeux, il vit la lumière de Dieu, et la tombe et son fils qui l'accompagnait...
Paroles de Moussorgski
Un cri horrible interrompt Pimene :
« J'étouffe... De l'air... Le tsarévitch... Amenez-le... Vite... Oh! je souffre!... La skhima ! »
Les boïars entourent le tsar, se jettent aux portes, dont Tune conduit au Palais du tsar, où estFeodor, l'autre au couvent des Miracles où l'on garde la skhima, le vêtement des moines que revêtent les tsars lorsque Dieu les rappelle à lui.
Enfin, l'enfant accourt. Il se jette dans les bras de son père : « Laissez-nous, crie Boris. .Sortez, sortez, tous! »
— Adieu ! mon fils ! Je meurs. Tu vas être tsar. Ne demande pas les chemins que j'ai pris pour arriver au pouvoir... Tu ne dois pas... les connaître... Tu règnes de par le droit, en héritier.
Et la voix et les mains du moribond aggripent l'enfant, l'étreignent : « Mon fils! mon enfant! » Les objurgations se pressent sur ses lèvres : ce Sois sans pitié pour la rébellion. Aie soin de ta sœur. » Puis il prie, éploré : « Seigneur! Seigneur!
aie pitié des pleurs du pécheur. Ce n'est pas pour moi que je prie, mon Dieu! oh non ! ce n'est pas pour moi î »
Les cloches graves, les cloches du glas sonnent et les voix des moines porteurs de la skhima parviennent jusqu'à Boris :
— Père! supplie l'enfant, du courage!
Dieu t'aidera !
— Non! "non! mon fils, l'heure a sonné. .. Mon Dieu, mon Dieu, que je souffre. 0 mort mauvaise, comme tu nous tortures.
Mais les moines sont là. La skhima est là.
— Attendez ! mais attendrez-vous ? Je suis le tsar encore! je suis le tsar encore ! Mon Dieu, mon Dieu... la mort... Voilà votre tsar, c'est lui votre tsar. C'est votre tsar. Pardon... pardon...
ce L'âme est rendue ! » murmurent les boïars.