LA ROUTE
Paroles de Moussorgski.
EN PROSE
Dans les bois, parla route, une canaille aboyante et sauvage pousse un boïar li-
gotté. Elle arrive à une clairière, où se dresse un chicot : « Ici ! ici ! assieds-toi là, sur ce tronc, l'enfant ! Là ! ».
— Et pour qu'il sente moins la douleur, pour que ses cris ne fatiguent pas sa gorge seigneuriale, bouchez la bouche.
— De ce torchon .
— Voilà qui est fait.
— Maintenant, il faut lui rendre hommage.
— Non ! On ne peut pas ! C'est un voiévode du tsar...
— Or, Boris est un voleur.
— Et le boïar est le voleur du voleur.
— Vous voyez bien : c'est un bon voleur, et il faut l'honorer.
— Thomas, Epikhane!
Armés de gourdins, deux hommes râblés se détachent et se placent aux côtés du boïar.
— C'est cela.
— Mais ce n'est pas tout. Il faut que le boïar s'amuse. Un boïar sans amour, c'est un pâté sans farce.
— Afimia !
— Afimia, ma colombe, tes vieilles
dents, m'a-t-on dit, grignotent ta seconde centaine. Viens, mon amour, viens tenir compagnie au boïar.
— Mais va donc !
— Mais va donc, Afimia !
Et les rires sortent des gueules pavées, sinistres, ignobles, aigus comme des lames, lourds comme des coups.
(( Il faut chanter, danser. Allons !
femmes ! on n'attend que vous !
On forme le demi-cercle et les voix des femmes s'élèvent :
(( Ce n'est pas le bruit des ailes d'un faucon, ce n'est pas un galop de cheval en plaine, c'est un boïar assis qui rumine. » — Le chœur : ce Gloire au boïar ! Gloire au boïar de Boris ! »
— Mais il n'a„pas de bâton, le boïar !
— Qu'on lui donne un bâton !
— Un bâton? Pourquoi? Qu'on lui donne la verge ! Là. Et maintenant, dans la main.
— Les femmes! continuez!
Les femmes : « C'est un boïar assis qui rumine. Il se demande comment il pourra plaire à Boris, plaire au voleur.
En faisant mourir sous le fouet les bonnes gens ! — Le chœur : c Gloire au boïar ! Gloire au boïar de Boris ! »
A chaque couplet, la foule salue jusqu'à terre.
Pour trouver au théâtre semblable scène de sauvagerie, il faudrait remonter au Moyen-Age, aux mystères de la Passion.
Dans l'histoire, — dans notre histoire, si l'on veut, — moins loin : l'exécution du traître Dreyfus, la répression de la Commune, la Commune, l'entrée à Paris des troupes alliées, la Révolution, ont donné lieu à d'analogues horreurs.
— Ou liou liou liou liou... Trrrr...
C'est une nouvelle hande, de gamins celle-ci, qui poursuivent un iourodiviy.
Trrrr, la tête de fer !
U iourodiviy s'assied sur une pierre et chante : ce La lune marche, le chat pleure. Il fera beau, il fera lune, beau, lune, beau... »
Les enfants. — Vive Ylourodiviy Yvanitch ! Enlève ton chapeau de fer. Ecoutez? Ecoutez? il sonne ! Djin, djin, djin. Tu vois?
L'iourodiviy. — Et moi j'ai un kopek !
Les enfants. — Farceur ! Blagueur ! Où est-il, ton kopek ?
L'iourodiviy. — Ils ont pris mon kopek ! Ils Font pris... (Il pleure et s'endort).
On se lasse de tout. Les hommes, les femmes, les enfants, las de bourreler le boïar et Yiourodiviy, prêtent l'oreille à un chant lointain qui monte de la route.
— Qu'est-ce donc?
— De saints hommes. Ils viennent de Moscou. Ecoutez. Ils chantent un chant sur Boris, sur ses meurtres, sur ses vols. Ah ! comme ils pleurent sur la misère du peuple !
— Les voilà !
Appuyés sur des bourdons, le masque contrit, graves et vénérables, apparaissent Misaïl et Varlaam, toujours chantant.
Leurs paroles tombent sur la foule comme de l'huile sur le feu. La colère en refrains déborde, s'enrage, s'enfièvre.
ce Mort ! » — ce Mort ! » — c Mort à Boris ! » — ce Mort ! — ce Mort à Boris !» — ce Mort au tsar assassin ! »
Varlaam et Misaïl, saisissant le moment
propice, lancent le nom de Dmitri loanovith, que la foule acclame : — ce Vive Dmitri ! »
— ce Vive le sauveur Dmitri ! »
Mais d'autres voix arrivent de loin, étranges, prononçant des mots inconnus en un chant étrange aux sonorités inconnues : ce Domine salvum fac regem Demetrium omnis Russiœ !
ce Que nous apporte la route encore? »
— Ce sont des hommes-loups qui hurlent !
— Ce sont des diables!
Varlaam pousse Misaïl ; € Les corbeaux ! Tu les entends croasser, mais ils ne passeront pas, père Misaïl! » — ((Non! ils ne passeront pas ! »
Deux Jésuites se montrent, mais la foule, poussée par les moines russes, se jette sur eux avec des clameurs et les ligottent. Craintifs, plaintifs, les Jésuites prient : « Sanctissima Virgo, juva, juva servos tuos. »
L'air vibre du fariran des trompettes et du fifrelis des fifres. Rythmée, exultante, une marche guerrière s'accélère et s'ap-
proche, tandis que Varlaam et Misaïl, les yeux fixés au loin sur la route, joignent les mains au-dessus de la tête : Gloire au Sauveur ! Gloire au tsarévitch ! Gloire au protégé du Seigneur ! » Les voix hurlent, les bras s'agitent.
Paraît l'usurpateur Grégoire à cheval.
a Nous, Dmitri Ivanovith, par la volonté de Dieu tout-puissant Tsarévitch de toutes les Russies, nous vous demandons à tous, proscrits de Boris , aide et secours! >
Le boïar. — Seigneur! Fils de Jean!
Gloire à toi ! (Il tombe à genoux.)
L'usurpateur. — Qu'on le délivre.
Lève-toi; boïar ! Et vous tous, suivez-moi pour le combat glorieux, dans la patrie sainte, à Moscou, au Kremlin ruisselant d'or!
Et tous, gens du peuple, moines, jésuites, boïar, acclament Grégoire.
L'haleine brûlante de la guerre passe sur cette foule qui, joj^euse et docile comme un chien qui a retrouvé son maître, se rue vers l'usurpateur.
Les acclamations,; les sonneries, le bruit
des pas se sont fondus au loin. Et la route est déserte.
Seul, Yiomodivig est demeuré, assis sur la pierre. Et il chante de sa voix lente et dolente :
ce Coulez ! Coulez, larmes d'angoisse ! Pleure, pleure, âme orthodoxe ! L'ennemi viendra, et les ténèbres avec lui, noires, impénétrables ! Malheur, malheur sur la Russie! Pleure, pleure! Peuple russe, peuple affamé ! »
Telle est la charpente de ce drame. En voyant le squelette, peut-être pourra-t-on s'imaginer de ce qu'il devient, lorsque la chair l'enveloppe et que le sang flue en lui, qu'il se lève, parle, se meut, respire, dans l'atmosphère sonore pour laquelle il fut créé.