DORS, ENDORS-TOI, ENFANT DU PAYSAN
^(Paroles d'Ostrovski)
EN PROSE
La paysanne est une femme « povrette et ancienne. Oncques lettres ne lut », comme la mère de Villon. D'ici, elle sait que la vie est dure aux pauvres gens, que le travail donne force et patience, et que le bonheur est à ceux qui, ployant les reins, gardent le cœur droit. De là-bas, elle sait que Dieu lit dans les âmes, qu'il protège et guide le faible.
ce Dors, endors-toi, fils de paysan.
Baï, baï (2). Autrefois les vieux ne con-
(1) Traduction Hettange.
(2) Bai-bai, dodo. Abréviation de baïou, première personne de l'indicatif présent de baiatj, parler, de la langue populaire» Baiatj, lat. fari (f lat. = b russe : frater, brat; fugio. begou) vient de la racine ba% qui donne basnia {fabula). Un autre refrain de berceuse : Baïouchki baïov, peut se traduire par : Je conte des contes.
naissaient pas la misère. La misère est venue, et la misère a apporté la misère, avec ses rudes, ses mauvais coups.
« Baïou, baïou, mon petit. Dors, endors-toi, fils de paysan. Nous vaincrons la misère par le travail, le travail pénible, éternel, méchant, éreintant, sur les terres d'autrui.
« Ton corps blanc est couché dans le berceau. Ton âme s'envole vers les cieux. Dieu garde ton doux sommeil. A tes côtés veillent les anges de lumière, veillent les anges (1) ».
BERCEUSE D'EREMOUCHKA
(Paroles de Nekrasof)
•" EN VERS
La paysanne est une serve, une machinale, matée par la vie. D'ici, elle sait que le riche est seul fort et que rien ne résiste à la force ; que le travail ne nourrit pas
(1) Voir page 11, lignes 12-17.
son homme et que la chance est à ceux qui, se faisant bas, flattent, et menus, s'insinuent. De là-bas, elle ne sait rien, si ce n'est qu'il faut aller à l'église, dire ses prières, et se signer les lèvres quand on bâille.
« Plus bas que l'herbe menue, — il faut courber la tête — pour que dans le monde l'orphelin — passe sa vie sans chagrin.
La force brise la paille. — Courbe-toi plus bas devant elle — pour que les grands — protègent Eremouchka.
Tu seras un personnage. Avec les puissants — tu mèneras amitié. — Avec les belles jeunes filles — tu plaisanteras librement.
Et libre, oisive, ta vie s'écoulera en plaisirs... (1) »
Ces paroles sont tirées d'une longue
poésie de Nekrasof dont voici la donnée :
Un voyageur s'approche d'une paysanne
(1) Trad. Hettange : Berceuse du pauvre.
« Bas, plus bas que l'humble fleur des champs. . »
qui berce son enfant. Il entend sa chanson et s'en émeut. « Fi ! les vilaines paroles! Femme, donne-moi l'enfant. Je veux l'endormir. » Et le voyageur chante sa berceuse. Elle est d'un tonpédantesque qui alourdit trop souvent la pensée de Nekrasof. Vers la dixième strophe l'enfant s'éveille et pleure ; la mère assoupie sursaute, prend l'enfant des bras du voyageur, et, tout en le caressant, chante à nouveau . « Plus bas que l'herbe menue... »
La musique de Moussorgski fait de cette berceuse une chose parfaite, parachevée, un poème au sens grec, ce que tout son génie n'eût pu faire du demeurant, qui manque de sincérité. Les intonations de la mère sont douces d'abord, avec une pointe d'aigreur à la fin de la première strophe. Il y a de la douleur dans la deuxième : ce La force brise la paille », de la morgue quand elle voit Eremouchka au milieu des riches, un éclair de joie dans la dernière phrase qui meurt sur ses lèvres assoupies.