LES REMANIEMENTS
Quand Moussorgski livra son manuscrit à la Direction des théâtres, celle-ci, personne grave qui chausse mêmes besicles que sa sœur la Censure, eut un sourire de dédain. Un « opéra», cela ? Tout au plus
des monstres de scènes détachées, qu'on pouvait peut-être en les bichonnant et en les habillant à Ja mode, rendre présentables. Mais les organes vitaux d'un « opéra », où étaient-ils? Pas de ballets ! Pas de grands rôles ! Pas de femmes ! Et tant de canaille? Moussorgski était-il un sot ou un homme de génie? En bonne administration, cela n'importe pas, il faut simplifier, ne pas différencier tête mauvaise de mauvaise tête, et les renvoyer nuque à nuque. Le manuscrit fut rendu.
Moussorgski, qui depuis près d'un an bataillait, sans céder, contre ses amis qui l'engageaient (comme il était naturel) à ménager les susceptibilités du public, dut désarmer devant l'Administration.
Il se mit au travail aussitôt, allongea les rôles féminins de la Cabaretière et de Feodor, celui de Grégoire, rétablit les rôles de Marina et du jésuite Rangoni et ajouta un acte entier, qui lui permettait d'insérer dans le drame un peu de musique à danser.
Les nouvelles trouvailles furent si heureuses, que l'on ne saurait tenir rigueur de
sa rigueur à Y Administration des théâtres. Certes, le drame n'y gagne rien, mais il n'y perd rien, et l'œuvre de Moussorgski, de ce fait, s'est accru de beautés nouvelles qui ne se fussent sans doute pas réalisées sans l'intransigeance directoriale et les sollicitations de ses amis.