SCÈNE II
Mais quel est ce boïar? Si tôt levé, et dont le sang bout?
— Holà ! le scribe ! j'ai une grosse commande pour toi.
— Eh bien, seigneur, nous aiguisons notre plume, et sommes à vous.
Menaçante, grimaçante, basse avec des forte de colère, la parole du boïar bride le petit homme effaré :
— Si tu peux supporter la torture, éprouver la question, te séparer à jamais de ta famille, oublier tout ce que tu chéris.... écris !
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !
— Si, en me revoyant, tu as le malheur de me reconnaître, que Dieu te protège ! tu comprends ?
— Ecoute! murmure le greffier, approche-toi, cher homme; pourquoi me menacer ainsi, mon ami !
— Ecris ! vivement !
— Allons ! allons ! tu vois bien. Fallait-il prendre ce ton-là et t'enfler ainsi?..
— Ecris !
— Démarre! Voici Feau et l'aviron, donne-moi la direction.
Chaklovitiy dicte alors une dénonciation contre le boïar prince Jean Khovanski et
son fils André, accusés de complot. Ses pauses dans la dictée, la lecture du greffier, le passage des Moscovites qui se rendent au travail en chantant, tout dans cette scène où tout fait corps est vivant, naturel, amusant. Après les Moscovites, on entend s'approcher des strellsy, et tout le courage du scribe l'abandonne, ses jambes flageollent, sa voix supplie : « Ah ! tu vas me perdre ! Le prince saura tout, le prince se vengera, Seigneur, mon Dieu ! »
— Les Streltsy ! dit le boïar.
Et le greffier, tremblant, dissimule la lettre.
— Ils sont passés, reprend le boïar.
— Tais-toi ! Oh ! tais-toi ! supplie l'écrivain.
Puis il se rassérène, reprend la lettre, aiguise la plume, tout en disant, doctoral : ce C'est étonnant comme j'aime peu ces gens-là. Ce ne sont pas des gens, mais des bêtes féroces ! Partout où ils passent, il y a du sang répandu et des gémissements jusqu'au fond des maisons. Et pourtant il en faut, pour le maintien de Tordre. »
— Allons, écris !
KHOVÀNTCHINA 199
Et quand la besogne est achevée, le boïar prend tranquillement des mains de Fécrivain le pli, mais sa voix rude menace encore.
Dès qu'il a le dos tourné : « Bon voyage ! » s'écrie le greffier soulagé . « Adieu ! Le drôle de corps ! Il est, senible-t il, fort et riche, et porte le nez haut; mais, à regarder de près, il est plus sot que notre vache... Et moi, je ne suis qu'un ver, soit, mais autrement madré que lui ! J'ai signé le grimoire du nom du défunt Ananief : paix à son âme ! »