SCÈNE III
Marthe, seule. — Ils sont partis. Seigneur! je ne dois pas te celer ma douleur ; je souffre toujours de la trahison de l'aimé ! Dieu ! mon crime, c'est mon amour ! Ecoute-moi. Je veux sauver son
âme traîtresse. Soutiens-moi de la force de ton amour, Seigneur !
Elle écoute au loin la voix d'André qui s'approche. Il chante une chanson d'amour, dont la douceur émue jette comme une clarté sur la sombre douleur de cette scène.
— Emma ! s'écrie-t-il.
— Mon aimé! répond Marthe. Puis, dans un élan de passion mystique : « Souviens-toi, s'écrie-t-elle, souviens-toi de notre amour. Quelles étranges visions me sont apparues depuis lors ! J'ai vu que tu m'avais trahie et les pensées noires ont hanté mon cerveau.
— Marthe !
— Oh ! ne crains rien. Je ne t'abandonnerai pas . Je mourrai avec toi en t'aimant. Ecoute. Quand dans la nuit tu murmurais des mots d'amour, mon âme brûlait. Les serments brûlaient sur tes lèvres, mais mon âme a eu froid, et tes serments se sont glacés sur tes lèvres. Ah ! il faut qu'ils n'aient point été fugitifs et vains. L'heure de la mort est venue pour toi, mon aimé ! Je t'embrasserai pour la
dernière fois. Alléluia ! Alléluia ! Alléluia!
Des appels de trompettes sonnent au loin. Dosithée se montre sur le seuil de l'ermitage :
— Ecoutez ! Ecoutez ! clame-t-il, ce sont les trompettes de l'Eternel.
André. — Marthe, sauve-moi!
Marthe. — Te sauver ! (Les raskolniky, vêtus de longs vêtements blancs, sortent de l'ermitage et dressent un bûcher). Te sauver! Mais nous sommes cernés de toutes parts ! 11 n'y a pour nous ni retraite ni salut. Le destin nous unit dans la mort. Larmes, prières, menaces, volonté, courage, rien, rien ne peut nous sauver.
André. — Marthe ! je t'en supplie. Marthe ! sauve-moi.
Marthe, en extase, les yeux fixés sur ceux d'André. — Souviens-toi ! Souvienstoi du clair moment d'amour, quand tu me parlais tout bas de mon bonheur.
Mourir ensemble ! Nous allons tenir le serment juré!
Et elle entraîne André sur le bûcher.
L'armée approche. Puissantes, impé-
rieuses, menaçantes, les trompettes glapissent.
Dosithée. — Frères ! mourons pour la justice divine et l'amour des hommes !
Meure l'infernale dépouille, pour que luise la lumière de lajustice et de l'amour !