‹ MoussorgskiChapitre 71 sur 83 · SAINT-PÉTERSBOURG · texte numérisé non relu

SAINT-PÉTERSBOURG

les divans et gagne les cerveaux qui ne peuvent ni reposer ni agir.

Il faut, pour le chasser, un bon bain, ou boire.

Mais parfois il se logea demeure. Alors, parmi les possédés, les riches qui peuvent voyagent et les autres cherchent des stupéfiants. Le tabac est anodin. On ne fume presque plus. Mais le jeu est un stupéfiant plus sûr. On joue. Quant aux pauvres, ils s'enivrent, vont de boire en déboire.

Cette tristesse de vivre devait influer sur Moussorgski plus que sur tout autre. On le vit bientôt, après quelques années de lutte passive contre la misère, aller à la dérive jusqu'à sombrer.

Le charnier des Innocents fut jadis une des promenades les plus fréquentées de Paris. Bien que le culte des morts, au temps de la foi, ne fût pas entendu comme il Test aujourd'hui, les pierres tombales de ce cimetière se limaient sous les pas. *On ne disposait point auprès d'elles de < fleurs, ni de couronnes, mais la foule se pressait sous les voûtes qui les surplombaient, poussée par un besoin d'apaisement, curieuse de suivre les arabesques des crânes et des tibias amoncelés, qui disent si nettement dans leur langage hiéroglyphique le néant des joies et des souffrances humaines.

Des prêcheurs venaient là faire çntendre les accents de leur éloquence de

bec et d'ongles, tenailler la chair heureuse, panser la chair qui souffre, devant des milliers d'hommes, de femmes, d'enfants, écrasés entre les murs d'enceinte, tendue? les oreilles, béants les yeux.

Et puis, c'était de longues stations devant la peinture macabre, les exclamations gaies ou admiratives du badaud parisien devant cette œuvre d'un réalisme poignant.

Les quatre morts musiciens ouvrent la marche :

Helas | regardes nous | mors | pourris | puans | descouvers | come somes telz seres vous |

Les squelettes suivent, tirant les vivants.

Leurs attitudes diversifiées sont toutes vraies et comiques. Ces crânes vides sont animés d'expressions qui ne trompent pas. Il y a le mort indifférent qui, empoignant le vivant par la robe, l'entraîne vite, sans écouter ses doléances ; le mort obséquieux, qui s'incline poliment et montre de ses phalanges décharnées la route à son pa-

tient; le mort apitoyant, qui se retranche derrière sa consigne et dit clairement, les épaules haussées, la tète basse : c Je n'y peux rien ! » ; le mort bourru ; le mort suffisant; le mort impatient; le mort solennel; le mort bon garçon, qui vous prend sous le bras en familier ; le mort caustique, qui, dans une pose grotesque, fait jouer ses os comme des ressorts : le corps ramassé, le bras en l'air, il incline l'index et dit : « C'est par là » ; un autre, le buste rejeté en arrière, les mains tendues et ouvertes, semble un ami qui, sur le seuil de sa porte, vous accueille avec transport.

A côté d'eux, tirée, poussée, malmenée, la chair humaine qui fut bien couverte et bonnement nourrie, montre pitoyablement des traits travaillés par la douleur, des masques griffés de rides, bouffis par les larmes, des attitudes suppliantes, craintives, épouvantées.

Seul, un laboureur, dont le corps est courbé par le travail, desséché par le soleil, maigri par la faim, ne sait s'il doit rire ou pleurer. Le discours du mort ne

lui arrache qu'un bégaiement d'enfant :

« Je préférerais vivre encore... mais il y a si peu de joie au monde... et je t'ai appelée si souvent, ô mort... »

La Renaissance hellénisante ou latinisante, qu'autant il eût valu nommer Dégénérescence, a eu peur de la Mort. C'est qu'elle ne s'adressait plus à la foule, mais à l'élite, au riche, à l'heureux de vivre, qui n'aime pas qn'on lui parle de la Mort.

Le prêtre a suivi l'exemple des artistes. Il a voulu chasser le cauchemar. Il a caché dans la terre les débris des hommes et fait placer sur les tombes, pour cacher la pierre glaciale et immanente, des fleurs vivantes et gaies.

Aussi, le jour du dix-huitième siècle où le Père Bridaine en plein prêche , au milieu d'une assemblée des plus aristocratiques, s'avisa dans un mouvement d'éloquence d'agiter un crâne dans sa main, il fut taxé de mauvais goût.

Le romantisme, en ramenant la pensée artistique vers le Moyen- Age, qu'il accoutra au reste si drôlement sur la foi des historiens improvisateurs, a donné aux

artistes l'idée de faire reparaître sur la scène de la vie le personnage oublié de la Mort.

Pour nous en tenir à la musique, rappelons les compositions de Liszt et de M. Saint-Saëns.

Et notons en passant cequ'en pensait Moussorgski ■ « Que fait M. de Saint- Saëns ? Il décroche une petite miniature et la met dans un cadre énorme. Il prend de toutes petites pensées et les noie dans un gouffre instrumental.. Il appelle cela : Danse macabre. Il a pu comparer Toppressant et angoisseux Dies irœ de Liszt à cette miniature sentimentale, M. de Saint-Saëns ! Ce n'est pas ce de la musique », des mots, de la palette, du ciseau qu'il nous faut — non, allez au diable, farceurs, beaux parleurs et tutti quanti — mais donnez-nous des idées vivantes, tenez aux gens des discours vivants, quel que soit le sujet que vous traitiez! Vous ne tromperez personne avec vos jolis sons : vous avez l'importance d'une jolie femme qui sait présenter gentiment des cornets de bonbons à son ami, Vous, qui

régnez sur l'orchestre, M. de Saint-Saëns, vous ne produisez que trio, quartetti, quintetti, etc., qui relèvent tous de l'arithmétique ! M. de Saint-Saëns, un novateur ! De toute la moelle de mon cerveau, je le renie ; de toute la force des battements de mon cœur, je le repousse! Un encadreur de miniatures, qu'avons-nous à en faire ! »

Les quatre compositions de Moussorgski, intitulées Chants et Danses de la Mort, ont une analogie de rencontre avec les productions macabres du Moyen- Age.

C'est que son génie puisait toutes ses forces dans le sentiment sincère, humain, le sentiment foule dans lequel il a toujours baigné.

La Mort, qui apparaît dans le Trepak, la Berceuse, la Sérénade et le Chef d'armée n'est point un seul et même personnage aux intonations monotones.

Comme dans les danses macabres du Moyen- Age, c'est plutôt le mort que la Mort qui vient se mêler aux vivants.

Le Mort du Trepak est ironique, sar-

castique, méchant. Il mystifie le paysan qu'il entraîne dans l'au-delà.

Le Mort de la Berceuse est froid, indifférent, sans gestes. Sa voix pâle est celle de l'Irrévocable. Il chante le chant qui tue avec l'indifférence du mort qui mène l'abbé, dans la danse des Innocents.

Le Mort de la Sérénade se travestit en vivant. Il chante avec la passion d'un adolescent et étouffe la jeune fille dans un baiser.

Le Mort du Chef d'armée est triomphant, exultant, fier, heureux. Sa voix de cuivre, écho des clairons de la bataille, plane au-dessus du champ couvert de cadavres.

Les quatre poëmes de la mort sont du comte Golenitchef Koutousof.

Les six (( romances » parues sous ce titre n'ont pas .été comprises du vivant de Moussorgski. On les appela des « romances » ! Ces sanglots d'une âme en détresse, prisonnière en des chairs torturées par le mal, aux approches de la mort ! Des ce romances ! » Ils n'ont pas vu ces regards qui se posent sur les lointains de la vie, se brisent sur ses angles et s'allongent vers l'au-delà, lents et lourds, tant ils sont chargés de désirs et de doutes?

Il est horrible que l'homme puisse proférer de ces cris sans être entendu des hommes.

Et c'est là la loi.

Il faut que les lèvres se soient fermées à jamais, pour que la Parole de qui souffre d'être soit admise.

Il faut que la Voix, pour aller aux hommes, semble venir d'ailleurs.

— Qu'est-ce que je fais en ce monde?»

vous criait hier Verlaine vivant.

Et vous ne l'entendiez point. Et que vous importait ce qu'îZ faisait?

— Qu'est-ce que je fais en ce monde? » clame aujourd'hui Verlaine mort.

Et vous l'entendez. Et vous vous dites : C'est vrai, que faisait-il en ce monde? Et que faisons-nous en ce monde ?

On a vu ainsi plus d'une âme, négligée, esseulée, quand elle vivait en chair, se lever visible et tangible à tous après la dépouille.

Il y a là, dans Sans Soleil, une âme meurtrie qui pleure.

Si douce, si naïve, si blanche. Comme elle appelle !

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