PRINTEMPS
, Les amis de l'architecte Hartmann (1) avaient organisé à l'Académie des Arts une exposition de ses dessins et aquarelles. Moussorgski, qui avait été très-lié avec cet artiste dont il aimait le caractère et admirait le talent, eut l'idée de ce faire la copie musicale de quelques-unes de ces esquisses. »
L'idée semblera bizarre, mais à qui, et qu'importe ?
Le fait est que tout le monde s'accordera à trouver que ces pochades forment un recueil original, varié, verveux, d'une touche légère. C'est spirituel à coup sur, et mieux que cela, peut-être. La sincérité,
(1) Hartmann est un des auteurs du Monument du Millénaire de la Russie, érigé à Nijni-Novgorod en 1862.
qui se trouve là, comme toujours, chez Moussorgski, sauve tout. Nul doute que ces quelques pages ne donnent, scrupuleusement notées, les impressions réelles ressenties par l'auteur au cours de sa promenade dans les salles de l'Académie .
Comme ses impressions se traduisaient toujours musicalement, il n'y a rien de bien surprenant à ce qu'il pensât que sa musique parlerait aux yeux de l'auditeur aussi clairement que les dessins d'Hartmann se reproduisaient en traits sonores dans son esprit.
Au reste, Moussorgski n'a pris de cette exposition que les scènes d'une adaptation possible, qui d'instinct avaient le plus intéressé sa fantaisie de musicien.
La démarche maladroite d'un gnome, la chanson d'un troubadour, une dispute d'enfant, un ballet, fût-ce de poussins, la foule bavarde et furieuse de femmes qui marchandent, le roulement lourd d'une charrette peuvent se traduire par des rythmes évocateurs.
Il n'en va pas de même de quelques autres des sujets traités, comme le juif
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riche et le juif pauvre, l'izba de Baba-Yaga, un projet de porte pour la ville de Kief.
Mais par l'art inconscient ou volontaire du musicien, ces esquisses ont été mises au point.
Il n'y a pas un russe qui ne reconnaîtrait, à la première audition, le sujet de la pièce intitulée : Samuel Goldenberg et Schmuyle. Le génie de Moussorgski dans le comique peut se prêter à toutes les cabrioles de la fantaisie. Deux mélodies juives, en répons, dont Tune est grave, imposante, bien marquée, l'autre vive, rapide, sautillante, suppliante, vous campent à ne s'y point tromper les deux personnages, dont l'un, le gras, marche en carré comme un chien de race et Fautre, le maigre, se presse, se fait petit, se contorsionne comme un roquet. Il évolue drôlement, cherche le regard de l'autre, quémande. Pour ces deux, il n'y a pas de doute, on les voit, — et l'aboi du gras qui se débarrasse en deux triolets du gêneur prouve que Moussorgski pouvait tirer du piano, comme de la voix, comme de l'orchestre, des effets comiques.
Opposons à cette illustration amusante la magistrale Entrée des Bogatyrs, à Kief. C'est une des plus belles pages qu'ait écrites Moussorgski.
Moussorgski ne s'est pas borné à « copier » les dessins d'Hartmann. Il les a accrochés au mur, et d'une main sûre. Les deux juifs, la Baba-Yaga, les femmes du marché de Limoges, les bonnes et les enfants des Tuileries ne sont point là en chair et en os, mais portraiturés au crayon ou au pincel et prisonniers dans des cadres. En effet, la première scène des Tableaux dune Exposition vous transporte adroitement en pleine exposition. La démarche caractéristique du visiteur de musée (ici, c'est Moussorgski qui vous prête pour examiner les dessins d'Hartmann son pas russe et l'intérêt qu'il porte à l'œuvre d'un ami) est fort heureusement rendue. Il y a du brouhaha, des gens qui causent, s'arrêtent, poursuivent, intéressés ou indifférents. Il y a vous (ou Moussorgski), qui, avisant une jolie esquisse, y courez, vous arrêtez, regardez de près. Après l'examen attentif de chaque esquisse, la prome-
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nade reprend curieuse, sympathique, pour s'arrêter encore.
Les Tableaux d'une Exposition ont été instrumentés par M. Touchmalof et exécutés à Pétersbourg le 30 novembre/12 décembre 1891.
PENSEES DE MOUSSORGSKI