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L'ART

(Extraits de lettres adressées à M. Stasof)

Me direz- vous pourquoi, lorsque j'écoute converser de leur art des peintres et des sculpteurs, je puis toujours suivre leur pensée, saisir leur but, sans être arrêté par l'ignorance des petites questions de métier? Et pourquoi, lorsque j'écoute converser des musiciens, j'entends si rarement parler de pensée et de but? Ils sem-

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blent restés sur les bancs de l'école, et parlent de technique en des termes techniques. La musique est-elle donc un art d'écoliers, que l'on ne peut étudier que dans les langes ? (13/25 juillet 1872.)

La réalisation artiste de la beauté seule, vue dans la matière, est une grande puérilité, une conception infantile de l'art. La recherche des traits intimes de l'individu et de la masse, l'incursion dans les régions inexplorées, et l'apport des beautés qu'on y trouve — telle est la mission de l'artiste. « Vers de nouveaux rivages ! », sans crainte, au travers de la tempête, malgré les tourbillons et les rochers, <( vers de nouveaux rivages ! » Dans les foules, dans les individus, il y a des trésors que nulle main n'a approchés. Les pressentir, les chercher, les trouver, par la lecture, par l'observation et en nourrir l'humanité comme d'un plat sain, que nul n'a encore goûté, — voilà le problème, et la joie des joies!... (18/30 octobre 1872.)

Quand donc les gens, au lieu de se perdre dans l'examen des fugues, regarderont-ils dans les livres raisonnables? Ce

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n'est pas ce qui convient, dit-on, à l'homme moderne, et ce n'est pas là qu'il faut chercher la solution du grand problème ! Je pense différemment. La vie, partout où elle se montre, la vérité, quelque pimentée qu'elle soit, l'audace, le parler franc à bout portant (en français) ? — voilà ce qu'il me faut, ce à quoi je tends, ce en quoi je ne voudrais pas faire de faux pas ! Comme si quelqu'un me poussait, je vais (7/19 août 1875.)

Après avoir reçu le portrait d'un ami, Moussorgski écrivait :

Cette figure énergique, qui regarde au loin, me pousse vers les grandes choses. Oui : concentré en lui-même, il regarde au loin et pressent quelque chose en avant. La force et la conscience de son cerveau sont incrustés dans chacune de ses rides. Ce sont précisément ces loin radieux qu'il regarde qui me jettent en avant. Lorsque je me rappelle les artistes restés en deçà du Schlahbaum, je ressens, non de l'ennui, mais du dégoût. Cette manie de distiller goutte à goutte, à petites gouttelettes rondes et mignonnes, des riens,

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m'est insupportable. Mais éclate donc, mon ami, comme doivent éclater les gens débordants de vie, montre-nous tes griffes, que Ton voie si tu es un fauve, ou un amphibie ! Non, tu restes devant le Schlahbaum ! Sans volonté, sans intelligence, ces gens-là se sont d'eux mêmes pris dans les filets traditionnels; ils confirment la loi d'inertie, et pourtant ils se croient vraiment libres, et pensent agir ! Tout cela ne serait qu'antipathique et indifférent, si ces artistes ne se cramponnaient à la hampe d'un drapeau qu'ils « brandissent fièrement devant la société. »... Ils se sont donné la mission de résoudre les plus hauts problèmes. Mais le gantelet de fer s'est ouvert, et ils ont senti qu'ils étaient faibles et las, et que le repos vaut mieux. Où trouver ce repos? mais dans la sacrosainte tradition : « Nous ferons comme nos prédécesseurs. » Ils ont remisé l'oriflamme de guerre dans un reculet, derrière sept portes à sept serrures. Ils se sont alités, sans désirs ni volontés, sans plus regarder l'horizon. Leur mission est d'élaborer le déjà fait. De loin en loin, ils

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coassent, ils s'enflent démesurément, tout fiers de leur marais héréditaire. On distribue toujours à ces artistes des encouragements, mais comment en serait-il autrement? Ils ne gênent personne; entre leurs mains, le fouet est jouet. Parfaitement indifférents à la substance réelle de la vie, ils végètent. »

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