‹ MoussorgskiChapitre 9 sur 83 · L'AMOUR AU VILLAGE · texte numérisé non relu

L'AMOUR AU VILLAGE

Les yeux des Russes, qui luisent doux sourieurs et bons, sont souvent traversés de ces feux affolés qu'allume la passion. Ces serpenteaux brillants, qui font belle la bête fauve, font beaux les hommes quand ils sont secoués par les sentiments fougueux, la colère, l'amour, l'enthousiasme. Chez les artificiels, ou, si l'on veut, les domestiqués, ces sentiments étant plus rares, l'œil se couvre d'une cendre pâle et rarement un souffle passager vient raviver le tison mort. Le russe du peuple a toujours les yeux éveillés et brillants : sous leur velours, on sent proche la griffe. Il y a là, mêlés, de la douceur, du rêve et de cette cruauté qui est dans tous les hommes,

mais que tous les hommes ne montrent pas.

L'âme de ceux-ci, affadie, lamentable, amenuisée, fait séjour dans une maison à la façade banale et froide. L'âme de ceuxlà, qui se sent vivre, veut le contact de la nature. Elle se montre.

Pour dire ce qu'est cette âme quand le feu des passion l'abrande, rapportons une histoire. Elle n'est point tirée d'un livre, mais de la vie.

Dix-sept ans. Petite. Les yeux bruns :

rêveurs. Les joues roses : gaies. Le nez pointu, relevé drôlement : impertinent.

Les lèvres chargées de sang disent les appétits; les dents serrées, la décision. Akoulina voulait son cousin Ivan, un gars à carrure ayant de malice et de naïveté ce qu'il en faut pour rester bon vivant. Mais le père d' Akoulina, qui n'en voulait point, la donna à un voisin riche. Elle parut en larmes à l'église, entra en larmes dans la nouvelle izba — mais elle le devait, car il faut que la nouvelle épousée geigne, la figure cachée dans les mains. Le lendemain, elle promena dans le village une

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mine heureuse, mais il parut à quelquesuns qu'il y avait là de l'arrière-pensée et dans les yeux une provocation.

Au bout de huit jours, elle tomba malade, étrangement malade : renfrognée, en défense, l'œil fixe et lointain, elle restait collée au mur, des heures, sans entendre. Elle ne parla plusjamaiset sembla ne plus rien savoir. On la conduisitàl'hôpital: le médecin l'endormit, et, quand elle revint à elle, elle dit des paroles indifférentes, normales, comme une personne saine de corps et d'esprit, puis, tout-àcoup apercevant son mari, elle grailla d'une voix méchante : ce Si ce n'est par le savon, ce sera par le fer. » Au logis, Akoulina, calme et active, travailla quelques semaines ; elle se montra gaie, exubérante une fois, à la noce de son cousin. Puis, le lendemain, au retour des champs, elle tomba roide, sans connaissance , comme une morte; ses yeux étaient vitreux, mais la chair chaude. Les voisins la visitèrent, lui parlèrent, lui crièrent aux oreilles, sans effet ; une vieille lui donna l'onction et pria, sans résultat ; le pope

l'aspergea d'eau bénite, rien n'y fit, On la rendit à ses parents. Elle ne se rétablit tout-à-fait que deux mois plus tard, quand son mari vint à mourir. L'amour la tenait toujours. Comme elle ne pouvait avoir légalement celui qu'elle aimait, elle voulut du moins se rapprocher de lui, vivre de sa vie, respirer son air, travailler son champ: elle se fit aimer du frère de son cousin, qui vivait avec lui, l'épousa et entra dans l'izba. Tout alla bien jusqu'au jour où son mari dut partir pour le service. Alors sa belle-sœur, qui peut-être la jalousait, fit entendre qu'elle était une charge pour la famille et qu'il fallait la rendre à ses parents en attendant que le mari fut libéré. Le cousin d'Akoulina, soit qu'il ne l'aimât plus, soit qu'il n'osât tenir tête à sa femme acquiesça, et Akoulina dut prendre ses hardes et s'en retourner auprès du père. Tout-à-coup le cousin mourut : Akoulina triomphante rentra dans l'izba conjugale, et poussa sa belle-sœur par les épaules dans la rue.

Traitée de razbitnaïa (déhanchée) par quelques-uns, vaguement soupçonnée par

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d'autres de n'avoir pas été étrangère aux décès de son premier mari et de son beaufrère, Akoulina, qui a trente ans aujourd'hui, est la baba la plus courtisée du village pour son esprit bout-en-train, sa jolie voix, son adresse à la danse : elle aime son mari — qui l'aime — et qu'elle trompe.

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