En français dans le texte
Dès l'instant où Moussorgsky pensa à mettre en musique le Boris Godounow de Pouchkine, il renonça à tout autre projet. Et pourtant Le Mariage était bien une œuvre selon son cœur, dans la composition de laquelle il pouvait donner libre carrière à ses instincts novateurs. Il le sentait si bien, qu'en 1873 il écrivit à Stassow, auquel il envoyait le manuscrit autographe de la pièce1 : « Acceptez mon œuvre de jeunesse, sur le Mariage de Gogol ; examinez ces essais de discours musical, comparez avec Boris, mettez en regard les années 1868 et 1871 : vous verrez que' ce que je vous donne là, c'est bien incontestablement moi-même. » (2 janvier 1873.)
Stassow se montre en effet fort enthousiaste pour l'œuvre de Moussorgsky : « A mesure, dit-il, que les préjugés disparaîtront, que l'opéra continuera d'évoluer vers le réalisme, on apprendra à mieux apprécier cette comédie musicale, dont le style est très en avance au point de vue de la vérité d'expression, môme sur les romances que Moussorgsky écrivit vers la même époque. Ici, Moussorgsky se place sur un terrain tout nouveau : il rejette toute convention de
1. Sur la première page du manuscrit figure le sous-titre : Essai de musique dramatique en prose.
forme, tout formalisme artistique, ne poursuit que l'exacte expression du texte ; sur ce point, il va même plus loin que Dargomyjski... Impossible de rester plus près du texte. Pas une nuance de la pensée, du sentiment, pas une humeur même passagère, pas un geste, pas une caractéristique mentale ou bien purement physique qui ne soient rendus par la musique de Mpussorgsky. »
Ces quelques citations suffisent à montrer, et Fesprit dans lequel Moussorgsky écrivit son œuvre, et le succès de son effort. Bientôt, il sera possible à tous, grâce à l'édition que M. Rimsky-Korsakow prépare du premier acte du Mariage, d'étudier cette partition, et de constater jusqu'à quel degré Moussorgsky y est parvenu à cette liberté, à cette justesse du langage musical dont il nous offre d'autres exemples si éclatants.
Les deux partitions inachevées dont il vient d'être parlé se signalaient chacune par une qualité bien particulière : Salammbô, par le parti pris de grandes fresques historiques, où un rôle important était attribué au peuple, à la foule conçue non plus comme un simple remplissage de figuration, mais comme un des personnages du drame ; Le Mariage, par la simplicité et la force expressive de la déclamation
musicale. Ces deux qualités portées à leur plus haut point font la force du chef-d'œuvre qu'il commença d'écrire en 1868, de Boris Godou-
BORIS GODOUNOW
Si jamais un drame mérita la qualification de national, c'est bien le Boris Godounow de Pouchkine, où sont retracés des événements décisifs de l'histoire de Russie, et où apparaît, à côté des personnagesde premier plan etdes satellites aux diverses et caractéristiques intrigues, le peuple même, fidèlement observé et dépeint avec un art magistral. Toutes les qualités de cette œuvre sobre mais terrible se retrouvent, portées au degré suprême, dans la forme nouvelle que lui donna Moussorgsky pour son usage propre. Jamais on n'avait conçu de pareille façon ni l'histoire au théâtre, ni le théâtre. Abstraction faite d'un ou deux passages faibles, qui disparaissent dans le bouillonnement de l'ensemble, tout y est vrai, fort, simple. L'art du faiseur de pièces n'a rien à voir ici, et l'intellect qui savamment combine des ressorts, des proportions, une conduite, pas davantage : la vie, exaltée sans retouches ni commentaires, voilà
ce que nous offre le Boris Godounow de Moussorgsky.
La page d'histoire qui s'y développe et s'y fixe est trouble, lugubre. Voici, d'abord, le récit des faits que l'œuvre illustre.
Boris Godounow fut régent effectif de l'empire russe pendant le règne du tsar Féodor, fils d'Ivan le Terrible. Un autre fils d'Ivan, Dimitri, exilé à Ouglitch, fut, vers la fin du règne de Féodor, trouvé la gorge percée. La voix publique accusa du crime Boris, qui, grâce à la mort de Dimitri, devint tsar. Après un règne court et malheureux, il mourut, au moment même où son peuple révolté portait au trône un usurpateur, qui se faisait passer pour le tsarévitch Dimitri, vivant par miracle.
Il paraît prouvé que Boris ne fit point assassiner Dimitri. Mais l'historien Karamsine adopta l'opinion accréditée dans le peuple ; Pouchkine et Moussorgsky font du crime de Boris un des principaux éléments d'intérêt de la version dramatique.
a Boris Godounow, opéra en quatre actes avec un prologue. — Réduction complète pour piano et chant, y compris des scènes non destinées à la représentation théâtrale » : tel est le titre exact de l'édition originale du chef-d'œuvre de
i7o MOUSSORGSKY
Moussorgsky, publiée vers la fin de 1875 ou au début de 1876 l.
La restriction que ce titre comporte fut-elle insérée pour satisfaire à on ne sait quelles exigences de certains scrupuleux, pour constater les coupures pratiquées par la direction du théâtre, — quelques-unes d'entre elles imposées par la censure — , ou représente-t-elle bien les intentions de Moussorgsky? Il paraît malaisé de trancher la question. Sous sa forme intégrale, Boris Godounow est de proportions copieuses. La publication de son drame Les Dynastes, « destiné uniquement à la représentation mentale », a récemment donné au ,grand écrivain anglais Thomas Hardy l'occasion d'avancer — dans sa préface — que « la représentation mentale seule sera peut-être, un jour, réservée à tout drame basé sur autre chose que la vie contemporaine et frivole ». Il n'est pas impossible que Moussorgsky. en réaliste sûr de la justesse de sa musique aux évocations si directes, et conscient des imperfections inhérentes à toute mise en scène, ait souscrit tacitement à quelque théorie analogue. Il n'a point d'ailleurs indiqué quelles parties devaient être supprimées au