‹ MoussorgskyChapitre 3 sur 57 · Voir chapitre : Les œuvres instrumentales · texte numérisé non relu

Voir chapitre : Les œuvres instrumentales

LA VIE ET L'HOMME •i1

agissaient sur l'esprit de l'artiste ; après avoir tracé de pittoresques silhouettes des notables villageois, tout occupés de politique locale, Moussorgsky ajoute : « Cette atmosphère puante affecte rarement l'instinct du beau ; on pense exclusivement aux moyens de ne pas être infecté, de ne pas étouffer — comment penser, ici, à la musique ? Ces jours-ci j'ai déniché une petite poésie de Goethe, et, ravi, je la mets en musique... Le sujet en est: « Le mendiant (de Wilhelm Meister, je crois). Le mendiant peut chanter ma musique sans scrupule, me semble-t-il K »

Voilà donc Moussorgsky parvenu au point essentiel : il a du peuple une vision exacte et consciente. Le dandy si bien dépeint par Borodine a disparu : la dernière phrase citée l'atteste de façon convaincante. Humble désormais luimême — jusqu'à la fin de sa vie il ne connaîtra plus l'aisance — l'artiste est presque entièrement dans l'état d'esprit qui lui permettra de chanter, comme nul ne le fit jamais, les innocents, les pauvres et les désespérés.

Car tel est le seul but qu'il se proposera pendant la belle période créatrice qui commence à cette date et durera jusqu'au moment où la misère physiologique affaiblira ses facultés.

i. Cette romance n'a pas été publiée.

Moussorgsky ne se préoccupera jamais de beauté pure : il ne verra la beauté que dans la vérité ; sa seule ambition sera de créer par son art une fidèle image de la vie, sans embellissements.

Il semble que l'éducation musicale très incomplète qu'il reçut ait été favorable entre toutes à la poursuite de ce but, un peu exclusif, dirait-on volontiers, si quelques chefs-d'œuvre que Moussorgsky a produits ne venaient servir de preuve qu'il était possible, parla, d'atteindre la beauté suprême. L'instruction technique de Moussorgsky est restée fort rudimentaire : on a vu qu'il ne commença que très tard à apprendre la théorie musicale, et n'en apprit que fort peu. Il est inadmissible que les circonstances seules l'aient empêché d'acquérir une culture plus étendue : il vivait au milieu de musiciens instruits, et continuera d'en fréquenter : par exemple, M. Rimsky-Korsakow, théoricien émérite et doué d'une science presque sans limites. De plus, il était d'une humeur à ne s'orienter que selon sa vocation artistique : on l'a vu renoncer, sans hésitation, à sa carrière d'officier. Nul doute que s'il l'avait voulu, il aurait trouvé le temps et l'occasion d'apprendre à fond le métier de compositeur. S'il ne le fit pas, ce fut en raison même des idées qu'il avait dès lors sur l'art musical et

sur le but de la musique, idées qui ne feront que se confirmer par la suite. Il comprit probablement, par intuition, que les habitudes de style acquises par le travail méthodique pèsent sur l'indépendance de la pensée musicale, — ce qui est vrai dans une large mesure ; cependant le véritable génie reconquiert toujours la liberté, s'il se propose de le faire — et que la stylisation artistique, nécessaire à la beauté pure, serait un obstacle à l'obtention de l'absolu réalisme qu'il entrevoyait. Tout au moins son mot sur la symphonie de Schumann montre-t-il, par l'exagération manifeste qui s'y remarque, l'antipathie de Moussorgsky contre tous les procédés de « développement1 ».

A voir les œuvres de sa maturité, on ne peut s'empêcher de penser qu'étant donné Fidéal qu'il se proposait, il n'avait pas tout à fait tort : ce que ces œuvres contiendront de caractéristique et d'excellent proviendra toujours en partie du fait que, n'ayant aucune habitude de pensée ou d'écriture acquise, aucune formule toute faite à sa disposition, il devra à chaque occasion refaire en soi le processus tout entier de la conception et de la réalisation. Un ensemble

1. Cependant, il est alors assez difficile de comprendre le reproche que Moussorgsky fit à YAndante de Mendelssohn. de n'être pas « symphonique ».

3o MOUSSORGSKY

de notes ne devient jamais, dans sa musique, un signe.

Une fois revenu à Saint-Pétersbourg, Moussorgsky vécut pendant trois ans avec cinq camarades, formant, selon une habitude alors assez fréquente en Russie, une « commune ». Chacun des six avait une chambre privée ; ils se réunissaient le soir pour lire, discuter. « Tous ces jeunes gens étaient intelligents, instruits, et ne voulaient point rester oisifs au point de vue intellectuel. Ils méprisaient la vie de sybarites que menaient alors la plupart des adolescents russes. Ils avaient jusque-là vécu avec leurs familles, mais estimaient bon d'adopter une autre existence », dit Stassow. Cette existence nouvelle enthousiasma Moussorgsky, et, selon Stassow, exerça sur son esprit une heureuse et durable influence. C'est au surplus un trait bien particulier de sa nature, qu'il se laissera toujours beaucoup influencer par les amis au milieu desquels il vivra. Le plus grand nombre de ses œuvres lui furent suggérées soit par Stassow, soit par d'autres conseillers ; on verra même, par exemple, Boris Godounow subir d'importantes modifications sur l'avis de Nikolsky.

LA VIE ET L'HOMME 3i

Dans quelle mesure cette docilité lui fut-elle favorable, et dans quelle mesure nuisible? Il est bien difficile de répondre à cette question. Certes, les seules influences qui purent agir sur lui étaient celles qui le poussaient dans le sens de son instinct: il était d'esprit assez entier pour ne renoncer à aucune de ses idées propres. Mais là justement était le danger : la conception qu'il se faisait de l'art était trop absolue, trop restrictive surtout, etles propos de ses fidèles ont pu contribuera l'empêcher d'acquérir un sentiment moins étroit, à lui faire prendre même ses défauts pour des qualités \ D'autre part, bien hardi qui oserait prétendre que les qualités de Moussorgsky — et quelles splendides qualités ! — ne sont point inséparables de ses défauts même.

Il reste vrai — et c'est le seul point qui importe ici — que jamais artiste n'a été plus souvent conseillé, aidé, guidé ; et que la part prise par certains amis de Moussorgsky à l'éclosion de ses œuvres est quelquefois considérable. Mais cela est bien peu de chose au prix de ce que Moussorgsky a tiré de son propre fonds.

A peine avait-il commencé à participer à la vie

i. Stassow, notamment, se montre, sur la question du « réalisme » artistique, intransigeant à l'excès. Ainsi, dans sa biographie de Moussorgsky, il expédie, avec un mot négligent, l'admirable suite Sans Soleil.

de la « commune » qu'il se trouva fort gêné par le manque d'argent. Faute d'autres ressources, il se vit forcé de passer une partie de son temps à traduire en russe des comptes rendus de grands procès criminels.

Ce fut dès le début de sa vie à la « commune » qu'il entreprit la composition d'un opéra d'après la Salammbô de Flaubert, dont une traduction russe, récemment parue, avait étélue ettrès admirée parles camarades. II travailla à cette œuvre longtemps et assidûment, écrivant texte et musique ; ce n'est qu'à la fin de 1864 qu'il l'abandonna, après en avoir composé d'importantes parties. L'examen du seul chœur qui en ait été publié, le fait aussi que Moussorgsky put utiliser dans d'autres partitions à peu près tout ce qu'il avait écrit de celle-ci, montrent que l'auteur était en grand progrès.

L'année 1864 est d'ailleurs celle où il écrivit les deux premières des mélodies bien représentatives de son génie. L'une, La Nuit, très classique d'allure et de caractère lyrique, idéaliste, véritable lied en somme, contient de ces harmonies très libres, très expressives, par où se signalera désormais si souvent la musique qu'il écrira. L'autre, Kallistrate, inaugure la série des chants de caractère réaliste, national et populaire, où il mettra le meilleur de son

génie, où ses facultés d'observation et son instinctive puissance d'expression se donneront libre carrière. Plus encore que La Nuit, Kallistrate, par l'esprit comme par le style musical, marque une date importante dans révolution de la pensée créatrice de Moussorgsky l.

En effet, Tannée suivante, fut composée dans le même caractère populaire une mélodie qui doit être comptée au nombre des purs chefs-d'œuvre, la berceuse : Dors, fils de paysan. Cette page pathétique et élevée fut dédiée par Moussorgsky à la mémoire de sa mère qui venait de mourir. A peu près en même temps, il écrivit deux petites pièces de piano sous le titre collectif Souvenirs cV enfance : Niania 2 et moi, — Première punition {Niania m'enferme clans le cabinet noir), en tête desquelles il inscrivit la même dédicace. Au même titre que la Berceuse, il considérait, dit Stassow, ces pièces comme très caractéristiques de son orientation nouvelle. « Cela commence par étonner un peu, ajoute le biographe, car elles sont très médiocres; et Moussorgsky le comprit fort bien, car il ne les publia jamais, et n'acheva même point la seconde. A

i. Kallislratene fut publié qu'en i883, avec d'autres œuvres posthumes. La Nuit parut en 187 1 ; Moussorgsky en orchestra l'accompagnement en 1868.

Page 1