INourrice
Calvocoressi. 3
tout prendre, on s'explique pourtant le prix qu'il y attachait, comme le montre la dédicace. En l'espèce, plutôt que les qualités de la réalisation, c'était la nouveauté de la tendance qui importait : pour la première fois, il s'essayait à reproduire par la musique la vie telle qu'il l'avait vue et sentie ».
Cette éclosion du génie de Moussorgsky se produisit précisément à l'époque de la plus féconde activité de la nouvelle école russe. Dargomyjski, conscient d'un idéal nouveau de vérité dramatique, travaillait à la partition de son Convive de Pierre qui devait exercer sur ses jeunes collègues une si décisive influence. Balakirew avait fondé, avec Lomakine, une école gratuite de musique, où se donnaient des concerts symphoniques en partie consacrés aux œuvres des jeunes Russes. Il prêchait d'exemple par ses compositions, prodiguait les bons conseils et les encouragements, recueillait les belles mélodies populaires dont la musique russe s'inspira, « entraînait tous ses camarades par sa flamme », comme l'a dit Stassow. Ce fut grâce au jeune maître que Borodine, comme Moussorgsky, décida de pratiquer la composition autrement qu'en amateur : à ce momentlà, il écrivait ses premières mélodies, et achevait sa Symphonie en mi bémol. M. Rimsky-
Korsakow, revenu d'un voyage de circumnavigation, se préparait à ne plus faire que de la musique et rapportait à Balakirew sa Symphonie en mi majeur. M. César Gui, tout en. produisant, nombre d'œuvres musicales, affirmait et propageait, par ses écrits, les idées nouvelles. Au milieu des amis réunis auprès de Balakirew, Moussorgsky apprenait chaque jour à mieux comprendre, à mieux aimer la musique.
A cette époque rinfluence de Balakirew, semble-t-il, fut surtout d'ordre général : c'est-à-dire qu'après les leçons d'analyse et de construction formelle de 1 857-58, il put donner à Moussorgsky des conseils relatifs à l'écriture et à l'orchestration. Mais il était, artistiquement, le contraire d'un réaliste, et s'orienta vers les formes supérieures de la stylisation artistique .\ Moussorgsky ne suivit pas la même voie. - Au contraire, Dargomyjski continua toujours d'agir sur Moussorgsky, par suite des foncières affinités de tempérament qui existaient entre les deux artistes. « Je veux que le son exprime directement la parole. Mon intention n'est pas de réduire, au profit des dilettanti, la musique à un jeu. Je veux la vérité : voilà ce que ces gens ne comprendront jamais. » Ainsi s'exprimait volontiers l'auteur du Convive de Pierre. Moussorgsky ne dira ni ne fera guère
autre chose. Leurs œuvres respectives n'offrent cependant pas de très manifestes analogies de fait, mais procèdent de tendances étroitement apparentées. Moussorgsky, dont la nature était moins disciplinée que celle de Dargomyjski, et la sensibilité plus aiguë et plus vivace, s'exprimera en une langue musicale instinctive, protéiforme, quoique inspirée d'un principe constant, et dont les caractéristiques essentielles ne peuvent être rattachées à aucun modèle antérieur.
Privé d'argent, le compositeur avait dû accepter, dès i863, un médiocre poste administratif, obtenu grâce aux soins d'un ami, Opotchinine, excellent chanteur amateur, qui fréquentait chez Dargomyjski et à qui Mme Moussorgsky, avant de quitter Pétersbourg, avait recommandé son fils.
Vers la fin de l'été i865, Moussorgsky fut de nouveau atteint, gravement, de sa maladie nerveuse. Après quelque résistance, il écouta le conseil que lui donnèrent son frère et sa bellesœur de renoncer à la « commune » et partit pour la campagne, à Minkino, où jusqu'en 1868 il passa une partie de sa vie en famille, retrouvant une meilleure santé dans ce milieu favorable entre tous au développement de son esprit créateur.
Dès les premiers temps de son séjour à Min-
kino, il eut l'occasion de composer une mélodie extraordinairement réaliste qui, si elle ne l'emporte pas en beauté sur la Berceuse du Laboureur écrite presque en même temps, évoque avec une égale fidélité, de façon plus graphique peut-être, l'âme fruste du paysan russe. Ce qu'il importe de remarquer, ce sont les circonstances qui conduisirent Moussorgsky à écrire cette page. Voici le récit que lui-même en fit à Stassow.
Un jour, de sa fenêtre, il vit et entendit un malheureux idiot prier longuement d'amour une belle villageoise, tâcher de l'apitoyer, quoiqu'il rougît de se savoir infirme et laid, et comprît fort bien qu'aucun amour, aucunejoie ne pouvaient exister pour lui. Moussorgsky fut profondément ému. Le type de l'innocent, la scène tout entière se gravèrent en son esprit, lui suggérèrent des modes d'expression aussi originaux que propres à faire revivre, dans tout son caractère passionné et fruste, ce typique tableau. Il écrivit lui-même les paroles selon le rythme monotone, obsédant, qui l'avait frappé, en accentua encore, par la musique, l'allure haletante et pressante. Le processus de composition, bien spécial, se borna, comme on peut le voir, à une simple reproduction artistique, plutôt que d'être un commentaire personnel de musicien-poète : ce qui reste bien conforme aux préoccupations réalistes de Moussorgsky.
L'année 1866 fat pour le compositeur peu chargée d'événements. Il partagea son temps entre la campagne et Saint-Pétersbourg où il continua de fréquenter Balakirew et son groupe. C'est chez Stassow que Mme Chestakow, la sœur de Glinka, le rencontra. Elle a laissé sur lui les intéressants souvenirs que voici : « Lorsque je vis Moussorgsky pour la première fois, c'était un brillant officier de 27 ans du régiment PréobrajenskyJ. Dès notre première rencontre, je fus frappée par son extrême douceur et par l'aimable urbanité de ses manières. Pendant les quinze ans que je l'ai vu constamment, je n'ai jamais pu constater chez lui, dans ses plus dures épreuves, la moindre mauvaise humeur, jamais je n'ai entendu un mot acerbe; et, lorsque je lui en témoignais mon étonnement, il me répondait toujours : « C'est à ma mère que je le dois : c'était une sainte »... Moussorgsky et Rimsky- Korsakow étaient très liés. Ils demeuraient fort loin Fun de l'autre, et venaient un peu plus tôt à nos réunions pour pouvoir causer en tête-àtête. Rimsky-Korsakow se mettait au piano et jouait sescompositions des derniers jours; Moussorgsky écoutait avec attention, puis faisait ses
I. M™ Chestakow s'est trompée : on se rappelle que Moussorgsky avait démissionné depuis huit ans.
remarques. Alors Rimsky-Korsakow arpentait la chambre nerveusement, tandis que Moussorgsky, très calme, jouait du piano. Peu après, Rimsky-Korsakow s'approchait de son ami, écoutait ses observations et souvent se rendait à ses avis1. »
Moussorgsky se préoccupa de perfectionner son écriture orchestrale, et, à la fin de Tannée, il avait presque achevé un grand chœur avec accompagnement d'orchestre, La Défaite de Sennachérib, qui est assez peu significatif. En février 1867, Balakirew en dirigea la première audition, à un concert de l'Ecole gratuite de musique de Saint-Pétersbourg.
En 1867, Moussorgsky instrumenta son Intermezzo2, qu'il dédia à Borodine, et composa un grand tableau symphonique, La Nuit sur le Mont- Chauve, qu'il remaniera plusieurs fois. Il donna la même année de multiples preuves d'activité, composant nombre de mélodies, réduisant pour piano à deux mains, en vue des réunions musicales qui avaient lieu chez ses amis Opotchinine, des fragments de quatuors de Beethoven :
I. L. Chestakow : Souvenirs. Fragments traduits par Mme Olénine d'Alhcim dans la Revue internationale de musique du ier août 1898.
1. Ce fut pour lui l'occasion d'y pratiquer quelques retouches peu importantes, mais heureuses.
Scherzo, Adagio et Finale de Top. i3i, Scherzos des op. D9 et 1 35.
Parmi ses plus typiques productions de 1866- 1867, il faut signaler son Hopak (pour piano et chant), une de ses pages les plus « réalisées »; Le Séminariste qui, comme Kallistrate, constitue une sorte d'humoristique silhouette en musique, mais du genre purement caricatural1 ; Le Classique, encore une caricature, et surtout une satire dirigée contre le critique réactionnaire Famyntsine ; une exquise page, tableau de genre et d'humour achevé, Le jardin près du Don; enfin, La Pie et Le Polisson, deux mélodies également fort réalisées : la première, d'un esprit purement fantaisiste, assez exceptionnel dans l'œuvre de Moussorgsky ; la deuxième, un caractéristique croquis de mœurs russes, mais très stylisé au point de vue musical. La plupart des pièces écrites par Moussorgsky à cette époque sont d'ailleurs encore de véritables chansons, plus ou moins construites et non dénuées de lyrisme.
L'année 1868, que Moussorgsky passa en grande partie à la campagne, dans les meilleures conditions possibles pour travailler, fut une des mieux remplies de sa carrière artistique. Séduit
1. Le Séminariste, interdit par la censure russe, fut publié à Leipzig en 1870.
LA YIE ET L'HOMME 4j
par la verve, par le caractère national et réaliste d'une comédie de Gogol, Le Mariage, il décida de la mettre en musique, sans la transformer en libretto conventionnel, de façon que la musique vînt accentuer les qualités primitives du texte, que l'ensemble fût quelque chose de tout à fait nouveau et, selon l'ambition de Moussorgsky, l'exacte reproduction artistique de la vie.
Il travailla au Mariage avec enthousiasme. Le 3 juillet 1868, il écrivait à M. César Gui :
« Mon cher Gésar, bonjour ! Voici que je me suis mis au vert, en forme et matière. Je bois du lait et reste toute la journée au grand air... Le premier acte du Mariage se divise en trois tableaux... Selon vos conseils et ceux de Dargomyjski, j'ai réussi à en extraire l'essentiel, et considérablement simplifié ce que je vous avais montré. J'ai trouvé pour Podkolessine une phrase orchestrale très réussie, qui fait on ne peut mieux mon affaire pour la scène de sa demande en mariage. Dargomyjski, je crois, en est enchanté... Le deuxième tableau est actuellement esquissé en brouillon : « Le chien ment » et « Les cheveux blancs » sont bien venus. Je crois que cette petite scène n'est pas mauvaise, et intéressera... Je voudrais bien que ce premier acte fût achevé pour l'hiver. Alors nous pourrons juger et projeter. Kotchkarew sera fait
spécialement pour vous, mon cher. Dites à votre chère femme que la scène avec Thécla (la marieuse) est réussie : elle en sera contente. Je lui sais gré de s'intéresser à ma téméraire entreprise. Maintenant, contre ma coutume, je commence le brouillon, quoique n'ayant point d'instrument. »
Post-scriptum du 10 juillet : «... J'ai fini le premier acte.., au lieu de trois scènes, il en est venu quatre : il le fallait1. »
A l'automne, quand Moussorgsky revint à Saint-Pétersbourg, ce premier acte fut exécuté aux réunions musicales du petit cercle d'amis; Dargomyjski se chargea du rôle de Kotchkarew; Moussorgsky, de celui de Podkolessine ; Mlle Nadejna Pourgold, la future Mmc Rimsky-Korsakow, tenait le piano. A cette représentation, l'œuvre conquit l'unanimité des suffrages par ses qualités de comique et de naturel.
Outre le premier acte du Mariage, Moussorgsky avait composé, cette année-là, quelques belles mélodies : V Orphelin, une page d'un réalisme poignant, qui peut être rapprochée de Savichna ;la Berceuse d'Eremouchka, expression nouvelle et forte de cet esprit de résignation propre au paysan russe, que le compositeur avait
i. Voir p. i65, d'autres extraits de lettres relatifs au Ma-
déjà évoqué dans la Berceuse du Laboureur et, sous un aspect moins tragique, dans Kallistrate ; la première des originales et savoureuses pièces qui formeront le recueil La Chambre d'enfants. Dargomyjski, à qui cette pièce fut dédiée, en reconnut d'emblée l'originalité et la saveur, et engagea vivement Moussorgsky à continuer la série. Mais Moussorgsky n'écrivit encore, pour l'instant, qu'une gracieuse Chansonnette enfantine, qui fut publiée à part, en 1871. Il allait s'adonner tout entier à la composition d'un drame musical sur un sujet tiré de l'histoire de Russie, Boris Godounow.
A l'automne, il s'était installé à Saint-Pétersbourg, chez ses amis Opotchinine, avec lesquels il vécut jusqu'en 1870, et qui lui furent toujours dévoués. Il avait troqué son poste administratif et dépendait désormais du ministère des domaines de l'Etat. Il conserva jusqu'en 1879 ce nouvel emploi, qui lui laissait journellement un assez grand nombre d'heures de loisir. Ce fut encore une des périodes les plus heureuses de sa vie : il travaillait activement et vivait entouré d'amis, qui appréciaient ses efforts novateurs et lui prodiguaient leurs encouragements.
L'idée de chercher la matière d'un drame musical dans le Boris Godounow de Pouchkine fut donnée à Moussorgsky par un ami, le professeur Nikolsky, qu'il avait connu chez la sœur de Glinka, Mme Chestakow. Le compositeur en fut tellement séduit, qu'il renonça immédiatement à continuer son Mariage, quoique la préparation du deuxième acte fût très avancée, et, dès septembre 1868, commença la nouvelle besogne. Il travailla avec une rapidité inouïe : au milieu de novembre, le premier acte était achevé, et, un an plus tard, la version primitive de l'œuvre était complète. Il en fit l'orchestration durant l'hiver de 1869- 1870. Le i3 juin, il écrivait à Mlle Alexandra Pourgolcl, sœur de Nadejna et comme elle assidue aux réunions musicales du groupe : « J'ai été voir le directeur des théâtres ; il m'a dit qu'il ne pouvait rien donner de nouveau cette année ; d'ailleurs il est possible qu'on me convoque au milieu d'août, ou bien au commencement de septembre, pour terroriser ces Messieurs avec Boris. »
Cette première version était beaucoup plus courte que la définitive; pour la réaliser, Moussorgsky avait adopté, telles quelles, plusieurs des scènes principales de l'œuvre de Pouchkine, en avait modifié d'autres, et, enfin, écrit lui-même une grande partie de son texte. A mesure que
les diverses parties étaient composées, Moussorgsky venait les exécuter au piano devant ses amis. Il en chantait lui-même presque toute la partie vocale, Mlle Alexandra Pourgold se chargeant des rôles de femme. L'enthousiasme provoqué par cette œuvre originale et puissante fut, dit Stassow, unanime ; chacun en reconnut la grandeur et la nouveauté. Dargomyjski n'entendit jamais que le premier acte et la scène à l'auberge1; il déclara avec émotion que Moussorgski était allé plus loin que lui.
Cependant, tous les amis étaient d'accord pour faire à l'œuvre une critique : les quatre actes dont elle se composait alors, quoique remplis de beautés, paraissaient à de certains égards incomplets : l'élément féminin, notamment, n'y jouait presque aucun rôle 2. Moussorgsky refusa énergiquement d'admettre la justesse de ces observations. Mais, à l'automne de 1870, il fut forcé de céder : la direction des théâtres refusa Boris Godounow, parce que la pièce contenait trop de