Ce portrait se trouve à Moscou, galerie Trétiakow
œuvres qu'il laissait. M. Rimsky-Korsakow notamment acheva de rédiger Khovanchtchina et l'orchestra : la première représentation de ce drame eut lieu à Saint-Pétersbourg, en i885, par les soins d'un cercle d'amateurs. Khovanchtchina fut encore représentée en 1 897 à Moscou, au théâtre Solodovnikow. Quant à Boris Goclounow, quelques représentations de l'œuvre eurent lieu à Moscou en 1889; mais il fallut, pour qu'après cette nouvelle expérience, elle se maintînt aux répertoires, que M. Rimsky-Korsakow entreprît, non seulement d'en corriger l'écriture et l'instrumentation, mais encore d'y faire des changements considérables. Sous cette forme nouvelle, Boris Godounow fut repris en 1896 à Saint-Pétersbourg, et reparaît assez fréquemment sur les affiches.
Telle fut l'étrange destinée de cet artiste singulier, de ce créateur très grand, mais à coup sûr déconcertant par certains côtés. Moussorgsky paya lourdement le prix de son génie : il ne doit nous en être que plus cher. Il ne posséda peutêtre point la sagesse suprême, mais ce fut une âme ardente, pleine d'effusion, qu'une lumière surhumaine éclaira souvent. Il s'est violemment séparé de tous les artistes qui, marchant dans la voie que lui niait de toutes ses forces, avaient produit des chefs-d'œuvre. N'oublions pas que
le chemin inégal, étroit, obscur par instants, mais direct, qu'il suivit avec une conviction sans seconde, l'a conduit, lui aussi, jusqu'à la beauté, jusqu'à la vie.
Le zèle qui anima sa recherche de la vérité artistique est attesté par nombre de passages des lettres qu'il écrivit à Stassow :
« Dites-moi pourquoi, lorsque j'écoute parler de jeunes artistes, peintres ou sculpteurs, je peux suivre leurs pensées, comprendre leurs opinions, leur but et j'entends rarement parler technique, sauf dans certains cas d'absolue nécessité? Lorsqu'au contraire je me trouve avec des musiciens, j'entends rarement énoncer une pensée vivante : on les croirait sur les bancs de l'école; ils ne connaissent que technique et vocables de métier. L'art musical est-il donc si jeune, qu'il faille l'étudier de façon puérile? » (i3 juillet 1872.)
« La représentation artistique de la beauté seule, dans son acception matérielle, est une grossière puérilité, une forme rudimentaire de l'art : les traits subtils des individus et des masses, la persistante exploration de ce domaine encore mal connu, voilà le véritable devoir de l'artiste. A de nouveaux rivages ! Sans crainte, malgré les tempêtes, les écueils et les basfonds, àde nouveaux rivages /Les foules, comme
les individus, offrent toujours des traits subtils, difficiles à pénétrer, non encore saisis. Les remarquer, apprendre à les lire en les voyant, par l'observation et par l'hypothèse, les étudier à fond, en nourrir l'humanité comme d'un aliment de force, non encore connu, voilà le devoir, voilà la suprême ivresse ! » (18 octobre 1872.)
« Quand donc les gens, au lieu de faire leurs fugues et leurs trois actes obligés, ouvriront-ils les livres sages, converseront-ils de ces livres avec des sages? — Et encore n'est-ce point là, pour l'homme moderne, la meilleure route vers l'art, ni la justification du devoir de l'artiste. La vie, partout où elle se manifeste; la vérité, fût-elle amère; l'audace, le franc-parler devant tous « à bout portant», voilà mon levain, voilà ce que je veux et à quoi je souhaite de ne point faillir. Voilà où je suis poussé, et tel je resterai. » (7 août 1875.)
« Quand je me rappelle certains artistes restés en deçà des barrières, ce n'est pas de la contrariété que j'éprouve, mais une écœurante hantise. Toutes les aspirations de ces gens se résument à distiller, une à une, de petites gouttes égales et mignonnes ; à cela ils se complaisent : un vrai homme en sera chagriné, ennuyé. Vas-y carrément, mon brave, en homme qui vit! Montre-toi ; as-tu des griffes ou bien des moi-
gnons lisses, es-tu un fauve ou un amphibie ? Où es-tu? devant la barrière. Sans intelligence, sans volonté, ces gens s'empêtrent d'eux-mêmes dans les liens de la tradition ; ils en confirment la loi d'inertie, tandis qu'ils croient agir pour de bon. Tout cela serait seulement dénué d'intérêt, et dans une certaine mesure antipathique, si ces artistes n'avaient pas commencé par saisir la hampe d'un nouvel étendard, qu'ils essayent de brandir fièrement en face de l'humanité... Ils se sont donné le but vers où s'étaient efforcés les plus grands. Mais leur gantelet de fer s'est desserré, ils se sont sentis fatigués, désireux de repos. Où se reposer ? Dans le sein de la tradition. « Comme ont fait nos ancêtres, ainsi ferons-nous ! » Ils ont caché, bien caché, le glorieux étendard dans un coin secret, fermé de sept serrures et de sept portes. Ils se sont reposés et reposés. Sans étendard et sans désir, ne voyant rien et ne voulant rien voir, ils peinent à refaire le déjà fait, que personne ne leur demande. Et voilà que de temps en temps les grenouilles, coassant avec complaisance dans leurs marécages domaniaux, distribuent à ces artistes des éloges. Mais comment ne pas les louer? Ils sont devenus des prévaricateurs sans âme ; leur fouet est un joujou d'enfant. Ils ne prennent aucun intérêt à l'essentiel de la vie.
Galvocoressi a
De gens plus inutiles à Fart contemporain, on n'en trouverait même pas, je pense, dans l'empire des nuées. » (Octobre 1875.)
Que de vérités dans ces phrases à l'allure fougueuse et parfois un peu déclamatoire ! Et ce n'est pas sans raison que Moussorgsky put conclure par les lignes suivantes sa courte autobiographie :
« Ni par ses idées sur la musique, ni par le caractère de ses compositions, Moussorgsky n'appartient à aucun des groupes musicaux actuellement existants. La formule de sa profession de foi artistique est : « L'art est un moyen de converser avec les hommes, et non un but ». Ce principe directeur définit toute son activité créatrice. Convaincu avec Virchow et Gervinus que la parole humaine est strictement régie par les lois musicales, Moussorgsky assigne pour but à l'art des sons la reproduction en musique, non des seuls mouvements de la sensibilité, mais surtout de ceux du discours humain. Il comprend que dans le domaine de l'art, les réformateurs tels quePalestrina, Bach, Gluck, Beethoven, Berlioz, Liszt ont seuls créé des règles artistiques ; il ne considère point ces règles comme immuables, mais bien comme soumises aux lois de l'évolution et du progrès, au même titre que tout l'univers mental. »