‹ MoussorgskyChapitre 8 sur 57 · f. Cf. page · texte numérisé non relu

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moins caractéristique, moins riche en suggestions rythmiques surtout.

Ce fut là l'erreur capitale de Moussorgsky : pour se libérer de l'astreinte des formes, pour créer des formes — et on ne crée point de véritable œuvre d'art à moins de le faire — il faut être maître des formes, et on ne peut outrepasser aucune règle d'école avant d'avoir été capable de s'y conformer. Parce qu'il méconnut cette vérité, Moussorgsky n'a point été capable d'outrepasser : il a passé à côté. Il a créé laborieusement, gauchement, imparfaitement. Ce n'est que grâce à la force de son génie qu'il a pu produire des pages durables : il Ta fait toutes les fois où son inspiration fut assez puissante pour se concréter d'elle-même en quelque sorte. La grande sincérité, l'absolue spontanéité qu'il avait su conserver font que, malgré toutes les faiblesses qu'on y remarque, presque tout ce qu'il a écrit offre une valeur artistique. Des œuvres, des pages complètes, qui satisfassent entièrement toutes les aspirations de l'auditeur, l'entraînent et le subjuguent, sont rares chez lui: mais il y en a. Et, lors même que Moussorgsky reste fidèle à cette conception, très insuffisante en principe, qui le conduit à un réalisme minutieux jusqu'à être, au point de vue artistique, un peu trop sec, il atteint la perfec-

tion dans le genre particulier qu'il a adopté. Ainsi, la tragique psalmodie de V Orphelin ne s'élève pas, musicalement, au même niveau artistique que La Berceuse du Paysan ou que Sur Veau; mais le pathétique en est également profond, et Moussorgsky n'y a point failli au but : seule la façon d'y parvenir est particulière.

En résumé, après avoir analysé dans la mesure du possible les notions complexes que Ton résume sous le mot commode, mais insuffisamment explicite, de réalisme, nous avons établi les principaux caractères de l'art que ce mot veut définir. Le réalisme, principe excellent en ce sens qu'il s'oppose à toute stylisation conventionnelle — l'œuvre de Moussorgsky en est un exemple frappant — reste un principe unilatéral qui, parfois, a surtout une force de négation : peut-être cela n'est-il vrai qu'en matière de musique ; mais, sur ce point, le doute est impossible. A la musique pure (instrumentale) ce principe n'offre que peu de ressources, et fournit tout au plus des éléments bruts, sans conduire jamais au degré supérieur de la création artistique, à l'organisation : les pièces de Moussorgsky sont là pour le prouver, comme le chapitre suivant tentera de l'établir. La musique, en tant qu'art autonome, a pour rôle fonda-

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mental de styliser en généralisant : son but est l'expression universelle. C'est là le contraire du réalisme. A cet égard, il n'existe aucune différence d'essence entre la musique à programme ou descriptive, et la musique dite pure. Toutes deux ont un égal degré d'autonomie et doivent également se suffire à ellesmêmes.

Or, l'examen de l'œuvre instrumental de Moussorgsky va nous permettre de déterminer, d'une part, la mesure de ce que peut la musique dans l'ordre du réalisme ; et d'autre part, combien, en musique, le pur réaliste reste en deçà du but. Par contre, dans la musique vocale de Moussorgsky, nous constaterons que le réaliste peut pleinement atteindre un idéal, celui de l'intensité, de la vérité expressive, qui suffît à créer des chefs-d'œuvre ; qu'il peut même, par delà son parti pris de réalisme, en atteindre un autre, celui de l'eurythmie musicale et de la beauté matérielle. Avec la faculté de se dégager de tout parti pris, de créer l'autonomie musicale suprême, Moussorgsky, sans rien abdiquer de ses autres qualités, aurait été en mesure d'atteindre le même niveau par sa musique instrumentale, et, alors, aurait été maître du domaine entier de son art.

Ou, du moins, d'aucuns se plairont peut-être

à se l'imaginer ainsi. En fait, il faut bien se garder d'attacher une portée aussi grave à des analyses du genre de celle qui est tentée ici : elles peuvent conduire à certaines conclusions de fait, mais ne justifieront jamais une assomption d'ordre plus général. Les qualités qui manquent à Moussorgsky auraient-elles contribué à amplifier la manifestation de son génie, à rendre ses œuvres plus belles ? Question oiseuse, très différente de celle-ci, la seule qui importe à l'esthétique musicale : quels sont les éléments de l'inspiration et quel en est le rôle respectif? Il s'agit pour nous, d'abord devoir, tel qu'il est, l'œuvre de Moussorgsky. Ensuite, — et cela n'empêchera pas le moins du monde d'en sentir, d'en admirer sans vaines restrictions la beauté, — on peut se proposer d'étudier la genèse de chaque œuvre, de chercher si le principe constitutif en conditionne le caractère particulier, et si parla on peut être mis sur la voie de quelque vérité d'ordre général. Les problèmes qui, en matière d'esthétique musicale, demeurent entiers jusqu'à ce jour, sont nombreux autant que graves. Nul artiste de génie n'est resté aussi proche de Tétat natif de sa sensibilité que Moussorgsky ; nul ne nous a laissé de belles œuvres aussi ingénument ouvrées, qui nous donnent à un égal degré l'occasion, je ne dirai point de résoudre

ces problèmes, mais tout au moins de dégager la voie qui peut-être conduira à certaines solutions. On peut tenter d'en profiter, sans pour cela manquer de respect au génie de l'artiste.

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